Jacques Ferrand

Au temps où se passaient les événements que nous racontons, à l'une des

extrémités de la rue du Sentier, s'étendait un long mur crevassé,

chaperonné d'une couche de plâtre hérissée de morceaux de bouteilles; ce

mur, bornant de ce côté le jardin de Jacques Ferrand le notaire,

aboutissait à un corps de logis, bâti sur la rue et élevé seulement d'un

étage surmonté de greniers.

Deux larges écussons de cuivre doré, insignes du notariat, flanquaient

la porte cochère vermoulue, dont on ne distinguait plus la couleur

primitive sous la boue qui la couvrait.

Cette porte conduisait à un passage couvert; à droite se trouvait la

loge d'un vieux portier à moitié sourd, qui était au corps des tailleurs

ce que M. Pipelet était au corps des bottiers; à gauche, une écurie

servant de cellier, de buanderie, de bûcher et d'établissement à une

naissante colonie de lapins, parqués dans la mangeoire par le portier,

qui se distrayait des chagrins d'un récent veuvage en élevant de ces

animaux domestiques.

À côté de la loge s'ouvrait la baie d'un escalier tortueux, étroit,

obscur, conduisant à l'étude, ainsi que l'annonçait aux clients une main

peinte en noir, dont l'index se dirigeait vers ces mots aussi peints en

noir sur le mur: _L'étude est au premier_.

D'un côté d'une grande cour pavée, envahie par l'herbe, on voyait des

remises inoccupées; de l'autre côté, une grille de fer rouillé, qui

fermait le jardin; au fond, le pavillon, seulement habité par le

notaire.

Un perron de huit ou dix marches de pierres disjointes, branlantes,

moussues, verdâtres, usées par le temps, conduisait à ce pavillon carré,

composé d'une cuisine et autres dépendances souterraines, d'un

rez-de-chaussée, d'un premier et d'un comble où avait habité Louise.

Ce pavillon paraissait aussi dans un grand état de délabrement; de

profondes lézardes sillonnaient les murs; les fenêtres et les

persiennes, autrefois peintes en gris, étaient, avec les années,

devenues presque noires; les six croisées du premier étage, donnant sur

la cour, n'avaient pas de rideaux; une espèce de rouille grasse et

opaque couvrait les vitres; au rez-de-chaussée on voyait, à travers les

carreaux, plus transparents, des rideaux de cotonnade jaune passée à

rosaces rouges.

Du côté du jardin, le pavillon n'avait que quatre fenêtres; deux étaient

murées.

Ce jardin, encombré de broussailles parasites, semblait abandonné; on

n'y voyait pas une plate-bande, pas un arbuste; un bouquet d'ormes, cinq

ou six gros arbres verts, quelques acacias et sureaux, un gazon clair et

jaune, rongé par la mousse et par le soleil d'été; des allées de terre

crayeuse, embarrassées de ronces; au fond, une serre à demi souterraine;

pour horizon, les grands murs nus et gris des maisons mitoyennes, percés

çà et là de jours de souffrance, grillés comme des fenêtres de prison;

tel était le triste ensemble du jardin et de l'habitation du notaire.

À cette apparence, ou plutôt à cette réalité, M. Ferrand attachait une

grande importance.

Aux yeux du vulgaire, l'insouciance du bien-être passe presque toujours

pour du désintéressement; la malpropreté, pour de l'austérité.

Comparant le gros luxe financier de quelques notaires, ou les toilettes

fabuleuses de mesdames leurs notairesses, à la sombre maison de M.

Ferrand, si dédaigneux de l'élégance, de la recherche et de la

somptuosité, les clients éprouvaient une sorte de respect ou plutôt de

confiance aveugle pour cet homme, qui, d'après sa nombreuse clientèle et

la fortune qu'on lui supposait, aurait pu dire, comme maint confrère:

«Mon _équipage_ (cela se dit ainsi), mon _raout (sic)_, ma _campagne

(sic),_ mon _jour_ à l'Opéra _(sic)»_, etc., et qui, loin de là, vivait

avec une sévère économie; aussi, dépôts, placements, fidéicommis, toutes

ces affaires enfin qui reposent sur l'intégrité la plus reconnue, sur la

bonne foi la plus retentissante, affluaient-elles chez M. Ferrand.

En vivant de peu, ainsi qu'il vivait, le notaire cédait à son goût... Il

détestait le monde, le faste, les plaisirs chèrement achetés; en eût-il

été autrement, il aurait sans hésitation sacrifié ses penchants les plus

vifs à l'apparence qu'il lui importait de se donner.

Quelques mots sur le caractère de cet homme.

C'était un de ces fils de la grande famille des avares.

On montre presque toujours l'avare sous un jour ridicule ou grotesque;

les plus méchants ne vont pas au delà de l'égoïsme ou de la dureté.

La plupart augmentent leur fortune en thésaurisant; quelques-uns, en

bien petit nombre, s'aventurent à prêter au denier trente; à peine les

plus déterminés osent-ils sonder du regard le gouffre de l'agiotage...

mais il est presque inouï qu'un avare, pour acquérir de nouveaux biens,

aille jusqu'au crime, jusqu'au meurtre.

Cela se conçoit.

L'avarice est surtout une passion négative, passive.

L'avare, dans ses combinaisons incessantes, songe bien plus à s'enrichir

en ne dépensant pas, en rétrécissant de plus en plus autour de lui les

limites du strict nécessaire, qu'il ne songe à s'enrichir aux dépens

d'autrui: il est, avant tout, le martyr de la conservation.

Faible, timide, rusé, défiant, surtout prudent et circonspect, jamais

offensif, indifférent aux maux du prochain, du moins l'avare ne causera

pas ces maux; il est, avant tout et surtout, l'homme de la certitude, du

positif, ou plutôt il n'est l'avare que parce qu'il ne croit qu'au

_fait_, qu'à l'or qu'il tient en caisse.

Les spéculations, les prêts les plus sûrs le tentent peu; car, si

improbable qu'elle soit, ils offrent toujours une chance de perte, et il

aime mieux encore sacrifier l'intérêt de son argent que d'exposer le

capital.

Un homme aussi timoré, aussi contempteur des éventualités, aura donc

rarement la sauvage énergie du scélérat qui risque le bagne ou sa tête

pour s'approprier une fortune.

_Risquer_ est un mot rayé du vocabulaire de l'avare.

C'est donc en ce sens que Jacques Ferrand était, disons-nous, une assez

curieuse exception, une variété peut-être nouvelle de l'espèce avare.

Car Jacques Ferrand risquait, et beaucoup.

Il comptait sur sa finesse, elle était extrême; sur son hypocrisie, elle

était profonde; sur son esprit, il était souple et fécond; sur son

audace, elle était infernale, pour assurer l'impunité de ses crimes, et

ils étaient déjà nombreux.

Jacques Ferrand était une double exception.

Ordinairement aussi, ces gens aventureux, énergiques, qui ne reculent

devant aucun forfait pour se procurer de l'or, sont harcelés par des

passions fougueuses: le jeu, le luxe, la table, la grande débauche.

Jacques Ferrand ne connaissait aucun de ces besoins violents,

désordonnés; fourbe et patient comme un faussaire, cruel et déterminé

comme un meurtrier, il était sobre et régulier comme Harpagon.

Une seule passion, ou plutôt un seul appétit, mais honteux, mais

ignoble, mais presque féroce dans son animalité, l'exaltait souvent

jusqu'à la frénésie.

C'était la luxure.

La luxure de la bête, la luxure du loup ou du tigre.

Lorsque ce ferment acre et impur fouettait le sang de cet homme robuste,

des chaleurs dévorantes lui montaient à la face, l'effervescence

charnelle obstruait son intelligence; alors, oubliant quelquefois sa

prudence rusée, il devenait, nous l'avons dit, tigre ou loup, témoin ses

premières violences envers Louise.

Le soporifique, l'audacieuse hypocrisie avec laquelle il avait nié son

crime étaient, si cela peut se dire, beaucoup plus dans _sa manière_ que

la force ouverte.

Désir grossier, ardeur brutale, dédain farouche, voilà les différentes

phases de l'_amour_ chez cet homme.

C'est dire, ainsi que l'a prouvé sa conduite avec Louise, que la

prévenance, la bonté, la générosité lui étaient absolument inconnues. Le

prêt de treize cents francs fait à Morel à gros intérêts était à la fois

pour Ferrand un piège, un moyen d'oppression et une bonne affaire. Sûr

de la probité du lapidaire, il savait être remboursé tôt ou tard;

cependant, il fallut que la beauté de Louise eût produit sur lui une

impression bien profonde pour qu'il se dessaisît d'une somme si

avantageusement placée.

Sauf cette faiblesse, Jacques Ferrand n'aimait que l'or.

Il aimait l'or pour l'or.

Non pour les jouissances qu'il procurait, il était stoïque.

Non pour les jouissances qu'il pouvait procurer, il n'était pas assez

poëte pour jouir spéculativement comme certains avares. Quant à ce qui

lui appartenait, il aimait la possession pour la possession. Quant à ce

qui appartenait aux autres, s'il s'agissait d'un riche dépôt, par

exemple, loyalement remis à sa seule probité, il éprouvait à rendre ce

dépôt le même déchirement, le même désespoir qu'éprouvait l'orfèvre

Cardillac à se séparer d'une parure dont son goût exquis avait fait un

chef-d'oeuvre d'art.

C'est que, pour le notaire, c'était aussi un chef-d'oeuvre d'art que son

éclatante réputation de probité... C'est qu'un dépôt était aussi pour

lui un joyau dont il ne pouvait se dessaisir qu'avec des regrets

furieux.

Que de soins, que d'astuce, que de ruses, que d'habileté, que d'art en

un mot, n'avait-il pas employés pour attirer cette somme dans son

coffre, pour parfaire cette étincelante renommée d'intégrité où les plus

précieuses marques de confiance venaient pour ainsi dire s'enchâsser,

ainsi que les perles et les diamants dans l'or des diadèmes de

Cardillac!

Plus le célèbre orfèvre se perfectionnait, dit-on, plus il attachait de

prix à ses parures, regardant toujours la dernière comme son

chef-d'oeuvre, et se désolant de l'abandonner.

Plus Jacques Ferrand se perfectionnait dans le crime, plus il tenait aux

marques de confiance sonnantes et trébuchantes qu'on lui accordait...

regardant toujours aussi sa dernière fourberie comme son chef-d'oeuvre.

On verra, par la suite de cette histoire, à l'aide de quels moyens,

vraiment prodigieux de composition et de machination, il parvint à

s'approprier impunément plusieurs sommes très-considérables.

Sa vie souterraine, mystérieuse, lui donnait les émotions incessantes,

terribles, que le jeu donne au joueur.

Contre la fortune de tous, Jacques Ferrand mettait pour enjeu son

hypocrisie, sa ruse, son audace, sa tête... et il jouait sur le velours,

comme on dit; car, hormis l'atteinte de la justice humaine, qu'il

caractérisait vulgairement et énergiquement d'une «cheminée qui pouvait

lui tomber sur la tête», perdre, pour lui, c'était ne pas gagner; et

encore était-il si criminellement doué que, dans son ironie amère, il

voyait un gain continu dans l'estime sans bornes, dans la confiance

illimitée qu'il inspirait, non-seulement à la foule de ses riches

clients, mais encore à la petite bourgeoisie et aux ouvriers de son

quartier.

Un grand nombre d'entre eux plaçaient de l'argent chez lui, disant: «Il

n'est pas charitable, c'est vrai; il est dévot, c'est un malheur; mais

il est plus sûr que le gouvernement et que les caisses d'épargne.»

Malgré sa rare habileté, cet homme avait commis deux de ces erreurs

auxquelles les plus rusés criminels n'échappent presque jamais.

Forcé par les circonstances, il est vrai, il s'était adjoint deux

complices; cette faute immense, ainsi qu'il disait, avait été réparée en

partie; nul des deux complices ne pouvait le perdre sans se perdre

lui-même, et tous deux n'auraient retiré de cette extrémité d'autre

profit que celui de dénoncer à la vindicte publique eux-mêmes et le

notaire.

Il était donc, de ce côté, assez tranquille.

Du reste, n'étant pas au bout de ses crimes, les inconvénients de la

complicité étaient balancés par l'aide criminelle qu'il en tirait

parfois encore.

Quelques mots maintenant du physique de M. Ferrand, et nous introduirons

le lecteur dans l'étude du notaire, où nous retrouverons les principaux

personnages de ce récit.

M. Ferrand avait cinquante ans, et il n'en paraissait pas quarante; il

était de stature moyenne, voûté, large d'épaules, vigoureux, carré,

trapu, roux, velu comme un ours.

Ses cheveux s'aplatissaient sur ses tempes, son front était chauve, ses

sourcils à peine indiqués; son teint bilieux disparaissait presque sous

une innombrable quantité de taches de rousseur; mais, lorsqu'une vive

émotion l'agitait, ce masque fauve et terreux s'injectait de sang et

devenait d'un rouge livide.

Sa figure était plate comme une tête de mort, ainsi que le dit le

vulgaire; son nez, camus et punais; ses lèvres, si minces, si

imperceptibles, que sa bouche semblait incisée dans sa face; lorsqu'il

souriait d'un air méchant et sinistre, on voyait le bout de ses dents,

presque toutes noires et gâtées. Toujours rasé jusqu'aux tempes, ce

visage blafard avait une expression à la fois austère et béate,

impassible et rigide, froide et réfléchie; ses petits yeux noirs, vifs,

perçants, mobiles, disparaissaient sous de larges lunettes vertes.

Jacques Ferrand avait une vue excellente; mais, abrité par ses lunettes,

il pouvait--avantage immense!--observer sans être observé; il savait

combien un coup d'oeil est souvent et involontairement significatif.

Malgré son imperturbable audace, il avait rencontré deux ou trois fois

dans sa vie certains regards puissants, magnétiques, devant lesquels il

avait été forcé de baisser la vue; or, dans quelques circonstances

souveraines, il est funeste de baisser les yeux devant l'homme qui vous

interroge, vous accuse ou vous juge.

Les larges lunettes de M. Ferrand étaient donc une sorte de

retranchement couvert d'où il examinait attentivement les moindres

manoeuvres de l'ennemi... car tout le monde était l'ennemi du notaire,

parce que tout le monde était plus ou moins sa dupe, et que les

accusateurs ne sont que les dupes éclairées ou révoltées.

Il affectait dans son habillement une négligence qui allait jusqu'à la

malpropreté, ou plutôt il était naturellement sordide; son visage rasé

tous les deux jours, son crâne sale et rugueux, ses ongles plats cerclés

de noir, son odeur de bouc, ses vieilles redingotes râpées, ses chapeaux

graisseux, ses cravates en corde, ses bas de laine noirs, ses gros

souliers, recommandaient encore singulièrement sa vertu auprès de ses

clients, en donnant à cet homme un air de détachement du monde, un

parfum de philosophie pratique qui les charmait.

À quels goûts, à quelle passion, à quelle faiblesse, le notaire

avait-il, disait-on, sacrifié la confiance qu'on lui témoignait?... Il

gagnait peut-être soixante mille francs par an, et sa maison se

composait d'une servante et d'une vieille femme de charge; son seul

plaisir était d'aller chaque dimanche à la messe et à vêpres; il ne

connaissait pas d'opéra comparable au chant grave de l'orgue, pas de

société mondaine qui valût une soirée paisiblement passée au coin de son

feu avec le curé de sa paroisse après un dîner frugal; il mettait enfin

sa joie dans la probité, son orgueil dans l'honneur, sa félicité dans la

religion.

Tel était le jugement que les contemporains de M. Jacques Ferrand

portaient sur ce rare et grand homme de bien.

Les mystères de Paris, Tome II · 第 73 / 93 题