La folie

--Ce matin, reprit Louise, avant que personne fût levé chez M. Ferrand,

je suis venue ici avec l'argent que m'avait donné M. Germain pour sauver

mon père; mais la somme ne suffisait pas, et sans votre générosité je

n'aurais pu le délivrer des mains des recors... Probablement, après mon

départ de chez M. Ferrand, on sera monté dans ma chambre, et on aura

trouvé des traces qui auront mis sur la voie de cette funeste

découverte... Un dernier service, monsieur, dit Louise en tirant le

rouleau d'or de sa poche: Voudrez-vous faire remettre cet argent à M.

Germain?... Je lui avais promis de ne dire à personne qu'il était

employé chez M. Ferrand; mais puisque vous le saviez, je n'ai pas été

indiscrète... Maintenant, monsieur, je vous le répète... devant Dieu qui

m'entend, je n'ai pas dit un mot qui ne fût vrai... Je n'ai pas cherché

à affaiblir mes torts, et...

Mais s'interrompant brusquement, Louise effrayée s'écria:

--Monsieur! regardez mon père... regardez... qu'est-ce qu'il a donc?

Morel avait écouté la dernière partie de ce récit avec une sombre

indifférence que Rodolphe s'était expliquée, l'attribuant à

l'accablement de ce malheureux. Après des secousses si violentes, si

rapprochées, ses larmes avaient dû se tarir, sa sensibilité s'émousser;

il ne devait même plus lui rester la force de s'indigner, pensait

Rodolphe.

Rodolphe se trompait.

Ainsi que la flamme tour à tour mourante et renaissante d'un flambeau

qui s'éteint, la raison de Morel, déjà fortement ébranlée, vacilla

quelque temps, jeta çà et là quelques dernières lueurs d'intelligence,

puis tout à coup... s'obscurcit.

Absolument étranger à ce qui se disait, à ce qui se passait autour de

lui, depuis quelques instants le lapidaire était devenu fou.

Quoique sa meule fût placée de l'autre côté de son établi, et qu'il

n'eût entre les mains ni pierreries ni outils, l'artisan, attentif,

occupé, simulait les opérations de son travail habituel à l'aide

d'instruments imaginaires.

Il accompagnait cette pantomime d'une sorte de frôlement de sa langue

contre son palais, afin d'imiter le bruit de la meule dans ses

mouvements de rotation.

--Mais, monsieur, reprit Louise avec une frayeur croissante, regardez

donc mon père!

Puis, s'approchant de l'artisan, elle lui dit:

--Mon père!... mon père!...

Morel regarda sa fille de ce regard troublé, vague, distrait, indécis,

particulier aux aliénés...

Sans discontinuer sa manoeuvre insensée, il répondit tout bas d'une voix

douce et triste:

--Je dois treize cents francs au notaire... le prix du sang de Louise...

Il faut travailler, travailler, travailler! Oh! je payerai, je payerai,

je payerai...

--Mon Dieu, monsieur, mais ce n'est pas possible... cela ne peut pas

durer!... Il n'est pas tout à fait fou, n'est-ce pas? s'écria Louise

d'une voix déchirante. Il va revenir à lui... ce n'est qu'un moment

d'absence.

--Morel!... Mon ami! lui dit Rodolphe, nous sommes là... Votre fille est

auprès de vous, elle est innocente...

--Treize cents francs! dit le lapidaire sans regarder Rodolphe; et il

continua son simulacre de travail.

--Mon père..., dit Louise en se jetant à ses genoux et serrant malgré

lui ses mains dans les siennes, c'est moi, Louise!

--Treize cents francs!... répéta-t-il en se dégageant avec effort des

étreintes de sa fille.

--Treize cents francs... ou sinon, ajouta-t-il à voix basse et comme en

confidence, ou sinon... Louise est guillotinée...

Et il se remit à feindre de tourner sa meule.

Louise poussa un cri terrible.

--Il est fou! s'écria-t-elle, il est fou!... et c'est moi... C'est moi

qui en suis cause... Oh! mon Dieu! Mon Dieu! ce n'est pas ma faute

pourtant... je ne voulais pas mal faire... c'est ce monstre!...

--Allons, pauvre enfant, du courage! dit Rodolphe, espérons... cette

folie ne sera que momentanée. Votre père... a trop souffert; tant de

chagrins précipités étaient au-dessus de la force d'un homme... Sa

raison faiblit un moment... elle reprendra le dessus.

--Mais ma mère... ma grand'mère... mes soeurs... mes frères... que

vont-ils devenir? s'écria Louise, les voilà privés de mon père et de

moi... ils vont donc mourir de faim, de misère et de désespoir!

--Ne suis-je pas là?... Soyez tranquille, ils ne manqueront de rien...

Courage! vous dis-je; votre révélation provoquera la punition d'un grand

criminel. Vous m'avez convaincu de votre innocence, elle sera reconnue,

proclamée, je n'en doute pas.

--Ah! monsieur, vous le voyez... le déshonneur, la folie, la mort...

Voilà les maux qu'il cause, cet homme! Et on ne peut rien contre lui!

rien!... Ah! cette pensée complète tous mes maux!...

--Loin de là, que la pensée contraire vous aide à les supporter.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

--Emportez avec vous la certitude que votre père, que vous et les vôtres

vous serez vengés.

--Vengés?...

--Oui!... Et je vous jure, moi, répondit Rodolphe avec solennité, je

vous jure que, ses crimes prouvés, cet homme expiera cruellement le

déshonneur, la folie, la mort qu'il a causés. Si les lois sont

impuissantes à l'atteindre, et si sa ruse et son adresse égalent ses

forfaits, à sa ruse on opposera la ruse, à son adresse l'adresse, à ses

forfaits des forfaits; mais qui seront aux siens ce que le supplice

juste et vengeur, infligé au coupable par une main inexorable, est au

meurtre lâche et caché.

--Ah! monsieur, que Dieu vous entende! Ce n'est plus moi que je voudrais

venger, c'est mon père insensé... c'est mon enfant mort en naissant...

Puis tentant un dernier effort pour tirer Morel de sa folie, Louise

s'écria encore:

--Mon père, adieu! On m'emmène en prison... Je ne te verrai plus! C'est

ta Louise qui te dit adieu. Mon père! Mon père! Mon père!...

À ces appels déchirants rien ne répondit.

Rien ne retentit dans cette pauvre âme anéantie... rien.

Les cordes paternelles, toujours les dernières brisées, ne vibrèrent

pas...

La porte de la mansarde s'ouvrit.

Le commissaire entra.

--Mes moments sont comptés, monsieur, dit-il à Rodolphe. Je vous déclare

à regret qu'il m'est impossible de laisser cet entretien se prolonger

plus longtemps.

--Cet entretien est terminé, monsieur, répondit amèrement Rodolphe en

montrant le lapidaire. Louise n'a plus rien à dire à son père... il n'a

plus rien à entendre de sa fille... il est fou!

--Grand Dieu! voilà ce que je redoutais... Ah! c'est affreux! s'écria le

magistrat.

Et s'approchant vivement de l'ouvrier, au bout d'une minute d'examen, il

fut convaincu de cette douloureuse réalité.

--Ah! monsieur, dit-il tristement à Rodolphe, je faisais déjà des voeux

sincères pour que l'innocence de cette jeune fille fût reconnue! Mais,

après un tel malheur, je ne me bornerai pas à des voeux... non, non; je

dirai cette famille si probe, si désolée; je dirai l'affreux et dernier

coup qui l'accable, et, n'en doutez pas, les juges auront un motif de

plus de trouver une innocente dans l'accusée.

--Bien, bien, monsieur, dit Rodolphe; en agissant ainsi, ce ne sont pas

des fonctions que vous remplissez... c'est un sacerdoce que vous

exercez.

--Croyez-moi, monsieur, notre mission est presque toujours si pénible

que c'est avec bonheur, avec reconnaissance, que nous nous intéressons à

ce qui est honnête et bon.

--Un mot encore, monsieur. Les révélations de Louise Morel m'ont

évidemment prouvé son innocence. Pouvez-vous m'apprendre comment son

prétendu crime a été découvert ou plutôt dénoncé?

--Ce matin, dit le magistrat, une femme de charge au service de M.

Ferrand, notaire, est venue me déclarer qu'après le départ précipité de

Louise Morel, qu'elle savait grosse de sept mois, elle était montée dans

la chambre de cette jeune fille, et qu'elle y avait trouvé des traces

d'un accouchement clandestin. Après quelques investigations, des pas

marqués sur la neige avaient conduit à la découverte du corps d'un

enfant nouveau-né enterré dans le jardin.

«Après la déclaration de cette femme, je me suis transporté rue du

Sentier; j'ai trouvé M. Jacques Ferrand indigné de ce qu'un tel scandale

se fût passé chez lui. M. le curé de l'église Bonne-Nouvelle, qu'il

avait envoyé chercher, m'a aussi déclaré que la fille Morel avait avoué

sa faute devant lui, un jour qu'elle implorait à ce propos l'indulgence

et la pitié de son maître; que de plus il avait souvent entendu M.

Ferrand donner à Louise Morel les avertissements les plus sévères, lui

prédisant que tôt ou tard elle se perdrait; prédiction qui venait de se

réaliser si malheureusement, ajouta l'abbé. L'indignation de M. Ferrand,

reprit le magistrat, me parut si légitime, que je la partageai. Il me

dit que sans doute Louise Morel était réfugiée chez son père. Je me

rendis ici à l'instant; le crime était flagrant, j'avais le droit de

procéder à une arrestation immédiate.

Rodolphe se contraignit en entendant parler de l'indignation de M.

Ferrand. Il dit au magistrat:

--Je vous remercie mille fois, monsieur, de votre obligeance et de

l'appui que vous voudrez bien prêter à Louise; je vais faire conduire ce

malheureux dans une maison de fous, ainsi que la mère de sa femme.

Puis s'adressant à Louise, qui, toujours agenouillée près de son père,

tâchait en vain de le rappeler à la raison:

--Résignez-vous, mon enfant, à partir sans embrasser votre mère...

épargnez-lui des adieux déchirants... Soyez rassurée sur son sort, rien

ne manquera désormais à votre famille; on trouvera une femme qui

soignera votre mère et s'occupera de vos frères et soeurs sous la

surveillance de votre bonne voisine Mlle Rigolette. Quant à votre père,

rien ne sera épargné pour que sa guérison soit aussi rapide que

complète... Courage, croyez-moi, les honnêtes gens sont souvent rudement

éprouvés par le malheur, mais ils sortent toujours de ces luttes plus

purs, plus forts, plus vénérés.

Deux heures après l'arrestation de Louise, le lapidaire et la vieille

idiote furent, d'après les ordres de Rodolphe, conduits par David à

Charenton; ils devaient y être traités en chambre et recevoir des soins

particuliers.

Morel quitta la maison de la rue du Temple sans résistance; indifférent,

il alla où on le mena; sa folie était douce, inoffensive et triste.

La grand'mère avait faim: on lui montra de la viande et du pain, elle

suivit le pain et la viande.

Les pierreries du lapidaire, confiées à sa femme, furent, le même jour,

remises à Mme Mathieu, la courtière, qui vint les chercher.

Malheureusement, cette femme fut épiée et suivie par Tortillard, qui

connaissait la valeur des pierres prétendues fausses, par l'entretien

qu'il avait surpris lors de l'arrestation de Morel par les recors... Le

fils de Bras-Rouge s'assura que la courtière demeurait boulevard

Saint-Denis, nº 11.

Rigolette apprit à Madeleine Morel avec beaucoup de ménagement l'accès

de folie du lapidaire et l'emprisonnement de Louise. D'abord Madeleine

pleura beaucoup, se désola, poussa des cris désespérés; puis, cette

première effervescence de douleur passée, la pauvre créature, faible et

mobile, se consola peu à peu en se voyant, elle et ses enfants, entourés

du bien-être qu'ils devaient à la générosité de leur bienfaiteur.

Quant à Rodolphe, ses pensées étaient amères en songeant aux révélations

de Louise.

«Rien de plus fréquent, se disait-il, que cette corruption plus ou moins

violemment imposée par le maître à la servante: ici, par la terreur ou

par la surprise; là, par l'impérieuse nature des relations que crée la

servitude.

«Cette dépravation par ordre, descendant du riche au pauvre, et

méprisant, pour s'assouvir, l'inviolabilité tutélaire du foyer

domestique, cette dépravation, toujours déplorable quand elle est

acceptée volontairement, devient hideuse, horrible, lorsqu'elle est

forcée.

«C'est un asservissement impur et brutal, un ignoble et barbare

esclavage de la créature, qui, dans son effroi, répond aux désirs du

maître par des larmes, à ses baisers par le frisson du dégoût et de la

peur.

«Et puis, pensait encore Rodolphe, pour la femme quelles conséquences!

presque toujours l'avilissement, la misère, la prostitution, le vol,

quelquefois l'infanticide!

«Et c'est encore à ce sujet que les lois sont étranges!

«Tout complice d'un crime porte la peine de ce crime.

«Tout receleur est assimilé au voleur.

«Cela est juste.

«Mais qu'un homme, par désoeuvrement, séduise une jeune fille innocente

et pure, la rende mère, l'abandonne, ne lui laisse que honte, infortune,

désespoir, et la pousse ainsi à l'infanticide, crime qu'elle doit payer

de sa tête...

«Cet homme sera-t-il regardé comme son complice?

«Allons donc!

«Qu'est-ce que cela! Rien, moins que rien... une amourette, un caprice

d'un jour pour un minois chiffonné... Le tour est fait... À une autre!

«Bien plus, pour peu que cet homme soit d'un caractère original et

narquois (au demeurant le meilleur fils du monde), il peut aller voir sa

victime à la barre des assises.

«S'il est d'aventure cité comme témoin, il peut s'amuser à dire à ces

gens très-curieux de faire guillotiner la jeune fille le plus tôt

possible, pour la plus grande gloire de la morale publique:

«--J'ai quelque chose d'important à révéler à la justice.

«--Parlez.

«--Messieurs les jurés.

«Cette malheureuse était vertueuse et pure, c'est vrai...

«Je l'ai séduite, c'est encore vrai...

«Je lui ai fait un enfant, c'est toujours vrai...

«Après quoi, comme elle était blonde, je l'ai complètement abandonnée

pour une autre qui était brune, c'est de plus en plus vrai.

«Mais en cela j'ai usé d'un droit imprescriptible, d'un droit sacré que

la société me reconnaît et m'accorde...

«--Le fait est que ce garçon est complètement dans son droit, se diront

tout bas les jurés les uns aux autres. Il n'y a pas de loi qui défende

de faire un enfant à une jeune fille blonde et de l'abandonner ensuite

pour une jeune fille brune. C'est tout bonnement un gaillard...

«--Maintenant, messieurs les jurés, cette malheureuse prétend avoir tué

son enfant... je dirai même notre enfant...

«Parce que je l'ai abandonnée...

«Parce que, se trouvant seule et dans la plus profonde misère, elle

s'est épouvantée, elle a perdu la tête. Et pourquoi? Parce qu'ayant,

disait-elle, à soigner, à nourrir son enfant, il lui devenait impossible

d'aller de longtemps travailler dans son atelier, et de gagner ainsi sa

vie et celle du résultat de notre amour.

«Mais je trouve ces raisons-là pitoyables, permettez-moi de vous le

dire, messieurs les jurés.

«Est-ce que mademoiselle ne pouvait pas aller accoucher à la Bourbe...

s'il y avait de la place?

«Est-ce que mademoiselle ne pouvait pas, au moment critique, se rendre à

temps chez le commissaire de son quartier, lui faire sa déclaration

de... honte, afin d'être autorisée à déposer son enfant aux

Enfants-Trouvés?

«Est-ce qu'enfin mademoiselle, pendant que je faisais la poule à

l'estaminet, en attendant mon autre maîtresse, ne pouvait pas trouver

moyen de se tirer d'affaire par un procédé moins sauvage?

«Car je l'avouerai, messieurs les jurés, je trouve trop commode et trop

cavalière cette façon de se débarrasser du fruit de plusieurs moments

d'erreur et de plaisir, et d'échapper ainsi aux soucis de l'avenir.

«Que diable! ce n'est pas tout, pour une jeune fille, que de perdre

l'honneur, de braver le mépris, l'infamie, et de porter un enfant

illégitime neuf mois dans son sein... il lui faut encore l'élever, cet

enfant! Le soigner, le nourrir, lui donner un état, en faire enfin un

honnête homme comme son père, ou une honnête fille qui ne se débauche

pas comme sa mère... Car enfin la maternité a des devoirs sacrés, que

diable! Et les misérables qui les foulent aux pieds, ces devoirs sacrés,

sont des mères dénaturées, qui méritent un châtiment exemplaire et

terrible...

«En foi de quoi, messieurs les jurés, livrez-moi lestement cette

scélérate au bourreau, et vous ferez acte de citoyens vertueux,

indépendants, fermes et éclairés... _Dixi_!

«--Ce monsieur envisage la question sous un point de vue très-moral,

dira d'un air paterne quelque bonnetier enrichi ou quelque vieil usurier

déguisé en chef du jury; il a fait, pardieu! ce que nous aurions tous

fait à sa place, car elle est fort gentille, cette petite blondinette,

quoiqu'un peu pâlotte... Ce gaillard-là, comme dit Joconde, «a courtisé

la brune et la blonde»; il n'y a pas de loi qui le défende. Quant à

cette malheureuse, après tout, c'est sa faute! Pourquoi ne s'est-elle

pas défendue? Elle n'aurait pas eu à commettre un crime... un... crime

monstrueux qui fait... qui fait... rougir la société... jusque dans ses

fondements.»

«Et ce bonnetier enrichi ou cet usurier aura raison, parfaitement

raison.

«En vertu de quoi ce monsieur peut-il être incriminé? De quelle

complicité directe ou indirecte, morale ou matérielle, peut-on

l'accuser?

«Cet heureux coquin a séduit une jolie fille, ensuite il l'a plantée là,

il l'avoue; où est la loi qui défend ceci et cela?

«La société, en cas pareil, ne dit-elle pas comme ce père de je ne sais

plus quel conte grivois:

«--Prenez garde à vos poules, mon coq est lâché... je m'en lave les

mains!»

«Mais qu'un pauvre misérable, autant par besoin que par stupidité,

contrainte, ou ignorance des lois qu'il ne sait pas lire, achète

sciemment une guenille provenant d'un vol... il ira vingt ans aux

galères comme receleur, si le voleur va vingt ans aux galères.

«Ceci est un raisonnement logique, puissant.

«Sans receleurs, il n'y aurait pas de voleurs.

«Sans voleurs pas de receleurs.

«Non... pas plus de pitié... moins de pitié, même... pour celui qui

excite au mal que pour celui qui fait le mal!

«Que la plus légère complicité soit donc punie d'un châtiment

terrible!...

«Bien... il y a là une pensée sévère et féconde, haute et morale.

«On va s'incliner devant la société qui a dicté cette loi... mais on se

souvient que cette société, si inexorable envers les moindres

complicités de crimes contre les choses, est ainsi faite qu'un homme

simple et naïf qui essaierait de prouver qu'il y a au moins solidarité

morale, complicité matérielle entre le séducteur inconstant et la fille

séduite et abandonnée passerait pour un visionnaire.

«Et si cet homme simple se hasardait d'avancer que, sans père... il n'y

aurait peut-être pas d'enfant, la société crierait à l'atrocité, à la

folie.

«Et elle aurait raison, toujours raison... car, après tout, ce monsieur,

qui pourrait dire de si belles choses au jury, pour peu qu'il fût

amateur d'émotions tragiques, pourrait aussi aller tranquillement voir

couper le cou de sa maîtresse, exécutée pour crime d'infanticide, crime

dont il est le complice, disons mieux... l'auteur, par son horrible

abandon.

«Cette charmante protection, accordée à la partie masculine de la

société pour certaines friponnes espiègleries relevant du petit dieu

d'amour, ne montre-t-elle pas que le Français sacrifie encore aux

Grâces, et qu'il est toujours le peuple le plus galant de l'univers?»

Les mystères de Paris, Tome II · 第 71 / 93 题