Découverte

--Faut avouer, monsieur, dit la mère Bouvard à Rodolphe, après le départ

de Rigolette, faut avouer que vous avez là une fameuse petite ménagère.

Peste!... elle s'entend joliment à acheter; et puis elle est gentille!

Rose et blanche, avec de grands beaux yeux noirs et les cheveux

pareils... c'est rare!...

--N'est-ce pas qu'elle est charmante, et que je suis un heureux mari,

madame Bouvard?

--Aussi heureux mari qu'elle est heureuse femme... j'en suis bien sûre.

--Vous ne vous trompez guère: mais, dites-moi, combien vous dois-je?

--Votre petite ménagère n'a pas voulu démordre de trois cent trente

francs pour le tout. Comme il n'y a qu'un Dieu, je ne gagne que quinze

francs, car je n'ai pas payé ces objets aussi bon marché que j'aurais

pu... je n'ai pas eu le coeur de les marchander... les gens qui

vendaient avaient l'air par trop malheureux!

--Vraiment! Ne sont-ce pas les mêmes personnes à qui vous avez aussi

acheté ce petit secrétaire?

--Oui, monsieur... tenez, ça fend le coeur, rien que d'y songer!

Figurez-vous qu'avant-hier il arrive ici une dame jeune et belle encore,

mais si pâle, si maigre, qu'elle faisait peine à voir... et puis nous

connaissons ça, nous autres. Quoiqu'elle fût, comme on dit, tirée à

quatre épingles, son vieux châle de laine noir râpé, sa robe d'alépine

aussi noire et tout éraillée, son chapeau de paille au mois de janvier

(cette dame était en deuil) annonçaient ce que nous appelons une misère

bourgeoise, car je suis sûre que c'est une dame très-comme il faut;

enfin, elle me demande en rougissant si je veux acheter la fourniture de

deux lits complets et un vieux petit secrétaire, je lui réponds que

puisque je vends, faut bien que j'achète; que si ça me convient, c'est

une affaire faite, mais que je voudrais voir les objets. Elle me prie

alors de venir chez elle, pas loin d'ici, de l'autre côté du boulevard,

dans une maison sur le quai du canal Saint-Martin. Je laisse ma boutique

à ma nièce, je suis la dame, nous arrivons dans une maison à petites

gens, comme on dit, tout au fond de la cour; nous montons au quatrième,

la dame frappe, une jeune fille de quatorze ans vient ouvrir: elle était

aussi en deuil, et aussi pâle et bien maigre; mais malgré ça, belle

comme le jour... si belle que je restai en extase.

--Et cette belle jeune fille?

--Était la fille de la dame en deuil... Malgré le froid, une pauvre robe

de cotonnade noire à pois blancs et un petit châle de deuil tout usé,

voilà ce qu'elle avait sur elle.

--Et leur logis était misérable?

--Figurez-vous, monsieur, deux pièces bien propres, mais nues, mais

glaciales que ça en donnait la petite mort; d'abord une cheminée où on

ne voyait pas une miette de cendre; il n'y avait pas eu de feu là depuis

bien longtemps. Pour tout mobilier, deux lits, deux chaises, une

commode, une vieille malle et le petit secrétaire; sur la malle un

paquet dans un foulard... Ce petit paquet, c'était tout ce qui restait à

la mère et à la fille, une fois leur mobilier vendu. Le propriétaire

s'arrangeait des deux bois de lits, des chaises, de la malle, de la

table pour ce qu'on lui devait, nous dit le portier, qui était monté

avec nous. Alors cette dame me pria bien honnêtement d'estimer, les

matelas, les draps, les rideaux, les couvertures. Foi d'honnête femme,

monsieur, quoique mon état soit d'acheter bon marché et de vendre cher,

quand j'ai vu cette pauvre demoiselle les yeux tout pleins de larmes, et

sa mère qui, malgré son sang-froid, avait l'air de pleurer en dedans,

j'ai estimé à quinze francs près ce que ça valait, et ça bien au juste,

je vous le jure. J'ai même consenti, pour les obliger, à prendre ce

petit secrétaire, quoique ce ne soit pas ma partie...

--Je vous l'achète, madame Bouvard...

--Ma foi! tant mieux, monsieur, il me serait resté longtemps sur les

bras... Je ne m'en étais chargée que pour lui rendre service, à cette

pauvre dame. Je lui dis donc le prix que j'offrais de ces effets... Je

m'attendais qu'elle allait marchander, demander plus... Ah! bien oui...

C'est encore à ça que j'ai vu que ce n'était pas une dame du commun;

misère bourgeoise, allez, monsieur, bien sûr! Je lui dis donc: «C'est

tant.» Elle me répond: «C'est bien. Retournons chez vous, vous me

payerez, car je ne dois plus revenir dans cette maison.» Alors elle dit

à sa fille, qui pleurait assise sur la malle: «--Claire, prends le

paquet...» (je me suis bien souvenue du nom, elle l'a appelée Claire).

La jeune demoiselle se lève; mais en passant à côté du petit secrétaire,

voilà qu'elle se jette à genoux devant et qu'elle se met à sangloter.

«--Mon enfant, du courage! On nous regarde», lui dit sa mère à

demi-voix, ce qui ne m'a pas empêchée de l'entendre. Vous concevez,

monsieur, c'est des gens pauvres, mais fiers malgré ça. Quand la dame

m'a donné la clef du petit secrétaire, j'ai vu aussi une larme dans ses

yeux rougis; le coeur avait l'air de lui saigner en se séparant de ce

vieux meuble, mais elle tâchait de garder son sang-froid et sa dignité

devant des étrangers. Enfin elle a averti le portier que je viendrais

enlever tout ce que le propriétaire ne gardait pas, et nous sommes

revenues ici. La jeune demoiselle donnait le bras à sa mère et portait

le petit paquet renfermant tout ce qu'elles possédaient. Je leur ai

compté leur argent, trois cent quinze francs, et je ne les ai plus

revues.

--Mais leur nom?

--Je ne le sais pas; la dame m'avait vendu ses effets en présence du

portier: je n'avais pas besoin de m'informer de son nom... ce qu'elle

vendait était bien à elle.

--Mais leur nouvelle adresse?

--Je n'en sais rien non plus.

--Sans doute on la connaît dans son ancien logement?

--Non, monsieur. Quand j'y ai retourné pour chercher mes effets, le

portier m'a dit en me parlant de la mère et de la fille: «C'étaient des

personnes bien tranquilles, bien respectables et bien malheureuses!

Pourvu qu'il ne leur arrive pas malheur! Elles ont l'air comme ça

calmes; mais au fond, je suis sûr qu'elles sont désespérées.--Et où

vont-elles aller loger à cette heure? que je lui demande.--Ma foi! je

n'en sais rien, qu'il me répond; elles sont parties sans me le dire...

bien sûr qu'elles ne reviendront plus.»

Les espérances que Rodolphe avait un moment conçues s'évanouirent.

Comment découvrir ces deux malheureuses femmes, ayant pour tout indice

le nom de la jeune fille, Claire, et ce fragment de brouillon de lettre

dont nous avons parlé, au bas duquel se trouvaient ces mots: «Écrire à

Mme de Lucenay?» La seule et bien faible chance de retrouver les traces

de ces infortunées reposait donc sur Mme de Lucenay, qui se trouvait

heureusement de la société de Mme d'Harville.

--Tenez, madame, payez-vous, dit Rodolphe à la marchande, en lui

présentant un billet de cinq cents francs.

--Je vas vous rendre, monsieur...

--Où trouverons-nous une charrette pour transporter ces effets?

--Si ça n'est pas trop loin, une grande charrette à bras suffira... il y

a celle du père Jérôme, ici près: c'est mon commissionnaire habituel...

Quelle est votre adresse, monsieur?

--Rue du Temple, nº 17.

--Rue du Temple, nº 17?... oh! bien, bien, je ne connais que ça!

--Vous êtes allée dans cette maison?

--Plusieurs fois... d'abord, j'ai acheté les hardes à une prêteuse sur

gages qui demeure là... c'est vrai qu'elle ne fait pas un beau métier...

mais ça ne me regarde pas... elle vend, j'achète, nous sommes quittes...

Une autre fois, il n'y a pas six semaines, j'y suis retournée pour le

mobilier d'un jeune homme qui demeurait au quatrième et qui déménageait.

--M. François Germain, peut-être? s'écria Rodolphe.

--Juste! Vous le connaissez?

--Beaucoup; malheureusement il n'a pas laissé rue du Temple sa nouvelle

adresse, et je ne sais plus où le trouver.

--Si ce n'est que ça, je peux vous tirer d'embarras.

--Vous savez où il demeure?

--Pas précisément, mais je sais où vous pourrez bien sûr le rencontrer.

--Et où cela?

--Chez le notaire où il travaille.

--Un notaire?

--Oui, qui demeure rue du Sentier.

--M. Jacques Ferrand! s'écria Rodolphe.

--Lui-même, un bien saint homme; il y a un crucifix et du bois bénit

dans son étude; ça sent la sacristie comme si on y était.

--Mais comment avez-vous su que M. Germain travaillait chez ce notaire?

--Voilà... Ce jeune homme est venu me proposer d'acheter en bloc son

petit mobilier. Cette fois-là encore, quoique ce ne soit pas ma partie,

j'ai fait affaire du tout, et j'ai ensuite détaillé ici; puisque ça

l'arrangeait, ce jeune homme, je ne voulais pas le désobliger. Je lui

achète donc son mobilier de garçon... bon...; je le lui paie... bon...

Il avait sans doute été content de moi, car au bout de quinze jours il

revient pour m'acheter une garniture de lit. Une petite charrette et un

commissionnaire l'accompagnaient: on emballe le tout, bon...; mais voilà

qu'au moment de payer il s'aperçoit qu'il a oublié sa bourse. Il avait

l'air d'un si honnête jeune homme que je lui dis: «Emportez tout de même

les effets, je passerai chez vous pour le paiement.--Très-bien, me

dit-il, mais je ne suis jamais chez moi: venez demain, rue du Sentier,

chez M. Jacques Ferrand, notaire, où je suis employé, je vous payerai.»

J'y suis allée le lendemain, il m'a payée; seulement ce que je trouve de

drôle, c'est qu'il ait vendu son mobilier pour en acheter un autre

quinze jours après.

Rodolphe crut deviner et devina la raison de cette singularité: Germain

voulait faire perdre ses traces aux misérables qui le poursuivaient.

Craignant sans doute que son déménagement ne les mît sur la voie de sa

nouvelle demeure, il avait préféré, pour éviter ce danger, vendre ses

meubles et en racheter ensuite.

Rodolphe tressaillit de joie en songeant au bonheur de Mme Georges, qui

allait enfin revoir ce fils si longtemps, si vainement cherché.

Rigolette rentra bientôt, l'oeil joyeux, la bouche souriante.

--Eh bien! quand je vous le disais! s'écria-t-elle, je ne me suis point

trompée... nous aurons dépensé en tout six cent quarante francs, et les

Morel seront établis comme des princes... Tenez, tenez... voyez les

marchands qui arrivent... sont-ils chargés! Rien ne manquera au ménage

de la famille, il y a tout ce qu'il faut, jusqu'à un gril, deux belles

casseroles étamées à neuf, et une cafetière... Je me suis dit:

«Puisqu'on veut faire les choses en grand, faisons les choses en

grand!...» et avec tout ça, c'est au plus si j'aurais perdu trois

heures... mais payez vite, mon voisin, et allons-nous-en... Voilà

bientôt midi; il va falloir que mon aiguille aille un fameux train pour

rattraper cette matinée-là.

Rodolphe paya et quitta le Temple avec Rigolette.

Les mystères de Paris, Tome II · 第 59 / 93 题