Le Temple

Quoique Rodolphe ne partageât pas la profonde admiration de Rigolette à

la vue du Temple, il fut néanmoins frappé de l'aspect singulier de cet

énorme bazar, qui a ses quartiers et ses passages.

Vers le milieu de la rue du Temple, non loin d'une fontaine qui se

trouve à l'angle d'une grande place, on aperçoit un immense

parallélogramme construit en charpente et surmonté d'un comble recouvert

d'ardoises.

C'est le Temple.

Borné à gauche par la rue du Petit-Thouars, à droite par la rue Percée,

il aboutit à un vaste bâtiment circulaire, colossale rotonde entourée

d'une galerie à arcades.

Une longue voie, coupant le parallélogramme dans son milieu et dans sa

longueur, le partage en deux parties égale; celles-ci sont à leur tour

divisées, subdivisées à l'infini par une multitude de petites ruelles

latérales et transversales qui se croisent en tous sens et sont abritées

de la pluie par le toit de l'édifice.

Dans ce bazar, toute marchandise neuve est généralement prohibée; mais

la plus infime rognure d'étoffe quelconque, mais le plus mince débris de

fer, de cuivre, de fonte ou d'acier y trouve son vendeur et son

acheteur.

Il y a là des négociants en bribes de drap de toutes couleurs, de toutes

nuances, de toutes qualités, de tout âge, destinées à assortir les

pièces que l'on met aux habits troués ou déchirés.

Il est des magasins où l'on découvre des montagnes de savates éculées,

percées, tordues, fendues, choses sans nom, sans forme, sans couleur,

parmi lesquelles apparaissent çà et là quelques semelles fossiles,

épaisses d'un pouce, constellées de clous comme des portes de prison,

dures comme le sabot d'un cheval; véritables squelettes de chaussures,

dont toutes les adhérences ont été dévorées par le temps; tout cela est

moisi, racorni, troué, corrodé, et tout cela s'achète: il y a des

négociants qui vivent de ce commerce.

Il existe des détaillants de ganses, franges, crêtes, cordons, effilés

de soie, de coton ou de fil, provenant de la démolition de rideaux

complètement hors de service.

D'autres industriels s'adonnent au commerce des chapeaux de femme: ces

chapeaux n'arrivent jamais à leur boutique que dans les sacs des

revendeuses, après les pérégrinations les plus étranges, les

transformations les plus violentes, les décolorations les plus

incroyables. Afin que les marchandises ne tiennent pas trop de place

dans un magasin ordinairement grand comme une énorme boîte, on plie bien

proprement ces chapeaux en deux, après quoi on les aplatit et on les

empile excessivement serrés; sauf la saumure, c'est absolument le même

procédé que pour la conservation des harengs; aussi ne peut-on se

figurer combien, grâce à ce mode d'arrimage, il tient de ces choses dans

un espace de quatre pieds carrés.

L'acheteur se présente-t-il, on soustrait ces chiffons à la haute

pression qu'ils subissent, la marchande donne, d'un air dégagé, un petit

coup de poing dans le fond de la forme pour la relever, défripe la passe

sur son genou, et vous avez sous les yeux un objet bizarre, fantastique,

qui rappelle confusément à votre souvenir ces coiffures fabuleuses,

particulièrement dévolues aux ouvreuses de loges, aux tantes de

figurantes ou aux duègnes des théâtres de province.

Plus loin, à l'enseigne du _Goût du jour_, sous les arcades de la

rotonde élevée au bout de la large voie qui sépare le Temple en deux

parties, sont appendus comme des _ex-voto_ des myriades de vêtements de

couleurs, de formes et de tournures encore plus exorbitantes, encore

plus énormes que celles des vieux chapeaux de femme.

Ainsi on trouve des fracs gris de lin crânement rehaussés de trois

rangées de boutons de cuivre à la hussarde, et chaudement ornés d'un

petit collet fourré en poil de renard.

Des redingotes primitivement vert bouteille, que le temps a rendues vert

pistache, bordées d'un cordonnet noir et rajeunies par une doublure

écossaise bleue et jaune du plus riant effet.

Des habits dits autrefois à queue de morue, couleur d'amadou, à riche

collet de panne, ornés de boutons jadis argentés, mais alors d'un rouge

cuivreux.

On y remarque encore des polonaises marron, à collet de peau de chat,

côtelées de brandebourgs et d'agréments de coton noir éraillés; non loin

d'icelles, des robes de chambre artistement faites avec de vieux

carricks dont on a ôté les triples collets et qu'on a intérieurement

garnis de morceaux de cotonnade imprimée; les mieux portées sont bleu ou

vert sordide, ornées de pièces nuancées, brodées de fil passé, et

doublées d'étoffe rouge à rosaces orange, parements et collets pareils;

une cordelière, faite d'un vieux cordon de sonnette en laine tordue,

sert de ceinture à ces élégants déshabillés, dans lesquels Robert

Macaire se fût prélassé avec un orgueilleux bonheur.

Nous ne parlerons que pour mémoire d'une foule de costumes de Frontin

plus ou moins équivoques, plus ou moins barbares, au milieu desquels on

retrouve pourtant çà et là quelques authentiques livrées royales ou

princières que les révolutions de toutes sortes ont traînées du palais

aux sombres arceaux de la rotonde du Temple.

Ces exhibitions de vieilles chaussures, de vieux chapeaux et de vieux

habits ridicules sont le côté grotesque de ce bazar; c'est le quartier

des guenilles prétentieusement parées et déguisées; mais on doit avouer,

ou plutôt on doit proclamer que ce vaste établissement est d'une haute

utilité pour les classes pauvres ou peu aisées. Là elles achètent, à un

rabais excessif, d'excellentes choses presque neuves, dont la

dépréciation est pour ainsi dire imaginaire.

Un des côtés du Temple, destiné aux objets de couchage, était rempli de

monceaux de couvertures, de draps, de matelas, d'oreillers. Plus loin,

c'étaient des tapis, des rideaux, des ustensiles de ménage de toutes

sortes; ailleurs, des vêtements, des chaussures, des coiffures pour

toutes les conditions, pour tous les âges. Ces objets, généralement

d'une extrême propreté, n'offraient à la vue rien de répugnant.

On ne saurait croire, avant d'avoir visité ce bazar, comme il faut peu

de temps et peu d'argent pour remplir une charrette de tout ce qui est

nécessaire au complet établissement de deux ou trois familles qui

manquent de tout.

Rodolphe fut frappé de la manière à la fois empressée, prévenante et

joyeuse avec laquelle les marchands, debout en dehors de leurs

boutiques, sollicitaient la pratique des passants; ces façons,

empreintes d'une sorte de familiarité respectueuse, semblaient

appartenir à un autre âge.

Rodolphe donnait le bras à Rigolette. À peine parut-il dans le grand

passage, où se tenaient les marchands d'objets de literie, qu'il fut

poursuivi des offres les plus séduisantes.

--Monsieur, entrez donc voir mes matelas, c'est comme neuf; je vais vous

en découdre un coin, vous verrez la fourniture; on dirait de la laine

d'agneau, tant c'est doux et blanc!

--Ma jolie petite dame, j'ai des draps de belle toile, meilleurs que

neufs, car leur première rudesse est passée; c'est souple comme un gant,

fort comme une trame d'acier.

--Mes gentils mariés, achetez-moi donc de ces couvertures; voyez, c'est

moelleux, chaud et léger; on dirait de l'édredon, c'est remis à neuf, ça

n'a pas servi vingt fois; voyons, ma petite dame, décidez votre mari,

donnez-moi votre pratique, je vous monterai votre ménage pas cher...

vous serez contents, vous reviendrez voir la mère Bouvard, vous

trouverez de tout chez moi... Hier, j'ai eu une occasion superbe... vous

allez voir ça... allons, entrez donc!... la vue n'en coûte rien.

--Ma foi, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette, cette bonne grosse femme

aura la préférence... Elle nous prend pour de jeunes mariés, ça me

flatte... je me décide pour sa boutique.

--Va pour la grosse femme! dit Rigolette, sa figure me revient aussi!

La grisette et son compagnon entrèrent chez la mère Bouvard.

Par une magnanimité peut-être sans exemple ailleurs qu'au Temple, les

rivales de la mère Bouvard ne se révoltèrent pas de la préférence qu'on

lui accordait; une de ses voisines poussa même la générosité jusqu'à

dire:

--Autant que ça soit la mère Bouvard qu'une autre qui ait cette aubaine;

elle a de la famille, et c'est la doyenne et l'honneur du Temple.

Il était d'ailleurs impossible d'avoir une figure plus avenante, plus

ouverte et plus réjouie que la doyenne du Temple.

--Tenez, ma jolie petite dame, dit-elle à Rigolette, qui examinait

plusieurs objets d'un oeil très-connaisseur: deux garnitures de lit

complètes, c'est comme tout neuf. Si par hasard vous voulez un vieux

petit secrétaire pas cher, en voilà un (la mère Bouvard l'indiqua du

geste), je l'ai eu du même lot. Quoique je n'achète pas ordinairement de

meubles, je n'ai pu refuser de le prendre; les personnes de qui je tiens

tout ça avaient l'air si malheureuses! Pauvre dame!... c'était surtout

la vente de cette antiquaille qui semblait lui saigner le coeur... Il

paraît que c'était un meuble de famille...

À ces mots, et pendant que la marchande débattait avec Rigolette les

prix de différentes fournitures, Rodolphe considéra plus attentivement

le meuble que la mère Bouvard lui avait montré.

C'était un de ces anciens secrétaires en bois de rose, d'une forme

presque triangulaire, fermé par un panneau antérieur qui, rabattu et

soutenu par deux longues charnières de cuivre, sert de table à écrire.

Au milieu de ce panneau, orné de marqueterie de bois de couleurs

variées, Rodolphe remarqua un chiffre incrusté en ébène, composé d'un M

et d'un R entrelacés, et surmonté d'une couronne de comte. Il supposa

que le dernier possesseur de ce meuble appartenait à une classe élevée

de la société. Sa curiosité redoubla: il regarda le secrétaire avec une

nouvelle attention: il visitait machinalement les tiroirs les uns après

les autres, lorsque, éprouvant quelque difficulté à ouvrir le dernier,

et cherchant la cause de cet obstacle, il découvrit et attira à lui avec

précaution une feuille de papier à moitié engagée entre le casier et le

fond du meuble.

Pendant que Rigolette terminait ses achats avec la mère Bouvard,

Rodolphe examinait curieusement sa découverte.

Aux nombreuses ratures qui couvraient ce papier, on reconnaissait le

brouillon d'une lettre inachevée.

Rodolphe lut ce qui suit avec assez de peine:

«Monsieur,

«Soyez persuadé que le malheur le plus effroyable peut seul me

contraindre à la démarche que je tente auprès de vous. Ce n'est pas une

fierté mal placée qui cause mes scrupules, c'est le manque absolu de

titres au service que j'ose vous demander. La vue de ma fille, réduite

comme moi au plus affreux dénuement, me fait surmonter mon embarras.

Quelques mots seulement sur la cause des désastres qui m'accablent.

«Après la mort de mon mari, il me restait pour fortune trois cent mille

francs placés par mon frère chez M. Jacques Ferrand, notaire. Je

recevais à Angers, où j'étais retirée avec ma fille, les intérêts de

cette somme par l'entremise de mon frère. Vous savez, Monsieur,

l'épouvantable événement qui a mis fin à ses jours; ruiné, à ce qu'il

paraît, par de secrètes et malheureuses spéculations, il s'est tué il y

a huit mois. Lors de ce funeste événement, je reçus de lui quelques

lignes désespérées. Lorsque je les lirais; me disait-il, il n'existerait

plus. Il terminait cette lettre en me prévenant qu'il ne possédait aucun

titre relativement à la somme placée en mon nom chez M. Jacques Ferrand;

ce dernier ne donnant jamais de reçu, car il était l'honneur, la piété

même, il me suffirait de me présenter chez lui pour que cette affaire

fût convenablement réglée.

«Dès qu'il me fut possible de songer à autre chose qu'à la mort affreuse

de mon frère, je vins à Paris, où je ne connaissais personne que vous,

Monsieur, et encore indirectement par les relations que vous aviez eues

avec mon mari. Je vous l'ai dit, la somme déposée chez M. Jacques

Ferrand formait toute ma fortune; et mon frère m'envoyait tous les six

mois l'intérêt échu de cet argent: plus d'une année était révolue depuis

le dernier paiement, je me présentai donc chez M. Jacques Ferrand pour

lui demander un revenu dont j'avais le plus grand besoin.

«À peine m'étais-je nommée que, sans respect pour ma douleur, il accusa

mon frère de lui avoir emprunté deux mille francs que sa mort lui

faisait perdre, ajoutant que, non-seulement son suicide était un crime

devant Dieu et devant les hommes, mais encore que c'était un acte de

spoliation dont lui, M. Jacques Ferrand, se trouvait victime.

«Cet odieux langage m'indigna: l'éclatante probité de mon frère était

bien connue; il avait, il est vrai, à l'insu de moi et de ses amis,

perdu sa fortune dans des spéculations hasardées; mais il était mort

avec une réputation intacte, regretté de tous, et ne laissant aucune

dette, sauf celle du notaire.

«Je répondis à M. Ferrand que je l'autorisais à prendre à l'instant, sur

les trois cent mille francs dont il était dépositaire, les deux mille

francs que lui devait mon frère. À ces mots, il me regarda d'un air

stupéfait et me demanda de quels trois cent mille francs je voulais

parler.

«--De ceux que mon frère a placés chez vous depuis dix-huit mois,

monsieur, et dont jusqu'à présent vous m'avez fait parvenir les intérêts

par son entremise, lui dis-je, ne comprenant pas sa question.

«Le notaire haussa les épaules, sourit de pitié comme si mes paroles

n'eussent pas été sérieuses et me répondit que, loin de placer de

l'argent chez lui, mon frère lui avait emprunté deux mille francs.

«Il m'est impossible de vous exprimer mon épouvante à cette réponse.

«--Mais alors qu'est devenue cette somme? m'écriai-je. Ma fille et moi

nous n'avons pas d'autre ressource; si elle nous est enlevée, il ne nous

reste que la misère la plus profonde. Que deviendrons-nous?

«--Je n'en sais rien, répondit froidement le notaire. Il est probable

que votre frère, au lieu de placer cette somme chez moi comme il vous

l'a dit, l'aura mangée dans les spéculations malheureuses auxquelles il

s'adonnait à l'insu de tout le monde.

«--C'est faux, c'est infâme, monsieur! m'écriai-je. Mon frère était la

loyauté même. Loin de me dépouiller, moi et ma fille, il se fût sacrifié

pour nous. Il n'avait jamais voulu se marier, pour laisser ce qu'il

possédait à mon enfant.

«--Oseriez-vous donc prétendre, madame, que je suis capable de nier un

dépôt qui m'aurait été confié? me demanda le notaire avec une

indignation qui me parut si honorable et si sincère que je lui répondis:

«--Non, sans doute, monsieur; votre réputation de probité est connue;

mais je ne puis pourtant accuser mon frère d'un aussi cruel abus de

confiance.

«--Sur quels titres vous fondez-vous pour me faire cette réclamation? me

demanda M. Ferrand.

«--Sur aucun, monsieur. Il y a dix-huit mois, mon frère, qui voulait

bien se charger de mes affaires, m'a écrit: «J'ai un excellent placement

à six pour cent; envoie-moi ta procuration pour vendre tes rentes: je

déposerai trois cent mille francs, que je compléterai, chez M. Jacques

Ferrand, notaire.» J'ai envoyé ma procuration à mon frère; peu de jours

après, il m'a annoncé que le placement était fait chez vous, que vous ne

donniez jamais de reçu; et au bout de six mois il m'a envoyé les

intérêts échus.

«--Et au moins avez-vous quelques lettres de lui à ce sujet, madame?

«--Non, monsieur. Elles traitaient seulement d'affaires, je ne les

conservai pas.

--Je ne puis malheureusement rien à cela, madame, me répondit le

notaire. Si ma probité n'était pas au-dessus de tout soupçon, de toute

atteinte, je vous dirais: «Les tribunaux vous sont ouverts;

attaquez-moi: les juges auront à choisir entre la parole d'un homme

honorable, qui depuis trente ans jouit de l'estime des gens de bien, et

la déclaration posthume d'un homme qui, après s'être sourdement ruiné

dans les entreprises les plus folles, n'a trouvé de refuge que dans le

suicide...» Je vous dirais enfin: «Attaquez-moi, madame, si vous l'osez,

et la mémoire de votre frère sera déshonorée.» Mais je crois que vous

aurez le bon sens de vous résigner à un malheur fort grand, sans doute,

mais auquel je suis étranger.

«--Mais enfin, monsieur, je suis mère! Si ma fortune m'est enlevée, moi

et ma fille nous n'avons d'autre ressource qu'un modeste mobilier. Cela

vendu, c'est la misère, monsieur, l'affreuse misère!

«--Vous avez été dupe, c'est un malheur; je n'y puis rien, me répondit

le notaire. Encore une fois, madame, votre frère vous a trompée. Si vous

hésitez entre sa parole et la mienne, attaquez-moi: les tribunaux

prononceront.

«Je sortis de chez le notaire la mort dans le coeur. Que me restait-il à

faire dans cette extrémité? Sans titre pour prouver la validité de ma

créance, convaincue de la sévère probité de mon frère, confondue par

l'assurance de M. Ferrand, n'ayant personne à qui m'adresser pour

demander des conseils (vous étiez alors en voyage), sachant qu'il faut

de l'argent pour avoir les avis des gens de loi, et voulant précisément

conserver le peu qui me restait, je n'osai entreprendre un tel procès.

Ce fut alors...

Ce brouillon de lettre s'arrêtait là; car d'indéchiffrables ratures

couvraient quelques lignes qui suivaient encore; enfin au bas, et dans

un coin de la page, Rodolphe lut cette espèce de mémento: «Écrire à Mme

la duchesse de Lucenay».

Rodolphe resta pensif après la lecture de ce fragment de lettre. Quoique

la nouvelle infamie dont on semblait accuser Jacques Ferrand ne fût pas

prouvée, cet homme s'était montré si impitoyable envers le malheureux

Morel, si infâme envers Louise, sa fille, qu'un déni de dépôt, protégé

par une impunité certaine, pouvait à peine étonner de la part d'un

pareil misérable.

Cette mère, qui réclamait cette fortune si étrangement disparue, était

sans doute habituée à l'aisance. Ruinées par un coup subit, ne

connaissant personne à Paris, disait le projet de lettre, quelle devait

être l'existence de ces deux femmes dénuées de tout peut-être, seules au

milieu de cette ville immense!

Rodolphe avait, on le sait, promis quelques intrigues à Mme d'Harville,

en lui assignant, même au hasard, et pour occuper son esprit, un rôle à

jouer dans une bonne oeuvre à venir, certain d'ailleurs de trouver,

avant son prochain rendez-vous avec la marquise, quelque malheur à

soulager.

Il pensa que peut-être le hasard le mettait sur la voie d'une noble

infortune, qui pourrait, selon son projet, intéresser le coeur et

l'imagination de Mme d'Harville.

Le projet de lettre qu'il tenait entre ses mains, et dont la copie

n'avait sans doute pas été envoyée à la personne dont on implorait

l'assistance, annonçait un caractère fier et résigné que l'offre d'une

aumône révolterait sans doute. Alors que de précautions, que de détours,

que de ruses délicates pour cacher la source d'un généreux secours ou

pour le faire accepter!

Et puis que d'adresse pour s'introduire chez cette femme afin de juger

si elle méritait véritablement l'intérêt qu'elle semblait devoir

inspirer! Rodolphe entrevoyait là une foule d'émotions neuves,

curieuses, touchantes, qui devaient singulièrement _amuser_ Mme

d'Harville, ainsi qu'il le lui avait promis.

--Eh bien! mon _mari_, dit gaiement Rigolette à Rodolphe, qu'est-ce que

c'est donc que ce chiffon de papier que vous lisez là?

--Ma petite _femme_, répondit Rodolphe, vous êtes très-curieuse! Je vous

dirai cela tantôt. Avez-vous terminé vos achats?

--Certainement, et vos protégés seront établis comme des rois. Il ne

s'agit plus que de payer; Mme Bouvard est bien arrangeante, faut être

juste.

--Ma petite _femme_, une idée: pendant que je vais payer, si vous alliez

choisir des vêtements pour Mme Morel et pour ses enfants? Je vous avoue

mon ignorance au sujet de ces emplettes. Vous diriez d'apporter cela

ici: on ne ferait qu'un voyage et nos pauvres gens auraient tout à la

fois.

--Vous avez toujours raison, mon _mari_ Attendez-moi, ça ne sera pas

long. Je connais deux marchandes dont je suis la pratique habituelle; je

trouverai chez elles tout ce qu'il me faudra.

Et Rigolette sortit.

Mais elle se retourna pour dire:

--Madame Bouvard, je vous confie mon _mari_; n'allez pas lui faire les

yeux doux au moins.

Et de rire, et de disparaître prestement.

Les mystères de Paris, Tome II · 第 57 / 93 题