Voisin et voisine

Le brodequin lacé, la jolie jambe disparut sous les amples plis de la

robe raisin de Corinthe, et Rigolette reprit:

--Ah! vous étiez là, monsieur le sournois?...

--J'étais là... admirant en silence.

--Et qu'admiriez-vous, mon voisin?

--Cette gentille petite chambre... car vous êtes logée comme une reine,

ma voisine...

--Dame! voyez-vous, c'est mon luxe; je ne sors jamais, c'est bien le

moins que je me plaise chez moi...

--Mais je n'en reviens pas, quels jolis rideaux!... et cette commode

aussi belle que l'acajou... Vous avez dû dépenser furieusement d'argent

ici?

--Ne m'en parlez pas!... J'avais à moi quatre cent vingt-cinq francs en

sortant de prison... presque tout y a passé...

--En sortant de prison! Vous?...

--Oui... c'est toute une histoire! Vous pensez bien; n'est-ce pas, que

je n'étais pas en prison pour avoir fait mal!

--Sans doute... mais comment?

--Après le choléra, je me suis trouvée toute seule au monde. J'avais

alors, je crois, dix ans...

--Mais, jusque-là, qui avait pris soin de vous?

--Oh! de bien braves gens!... mais ils sont morts du choléra... (Ici,

les grands yeux noirs de Rigolette devinrent humides.) On a vendu le peu

qu'ils possédaient pour payer quelques petites dettes, et je suis restée

sans personne qui voulût me recueillir; ne sachant comment faire, je

suis allée à un corps de garde qui était en face de notre maison, et

j'ai dit au factionnaire: «Monsieur le soldat, mes parents sont morts,

je ne sais où aller; qu'est-ce qu'il faut que je fasse?» Là-dessus

l'officier est venu; il m'a fait conduire chez le commissaire, qui m'a

fait mettre en prison comme vagabonde, et j'en suis sortie à seize ans.

--Mais vos parents?

--Je ne sais pas qui était mon père, j'avais six ans quand j'ai perdu ma

mère, qui m'avait retirée des Enfants-Trouvés, où elle avait été forcée

de me mettre d'abord. Les braves gens dont je vous ai parlé demeuraient

dans notre maison; ils n'avaient pas d'enfants: me voyant orpheline ils

m'ont prise avec eux.

--Et quel était leur état, leur position?

--Papa Crétu, je l'appelais comme ça, était peintre en bâtiment et sa

femme bordeuse...

--Étaient-ce au moins des ouvriers aisés?

--Comme dans tous les ménages: quand je dis ménages, ils n'étaient pas

mariés, mais ils s'appelaient mari et femme. Il y avait des hauts et des

bas; aujourd'hui dans l'abondance, si le travail donnait; demain dans la

gêne, s'il ne donnait pas; mais ça n'empêchait pas l'homme et la femme

d'être contents de tout et toujours gais (à ce souvenir la physionomie

de Rigolette redevint sereine). Il n'y avait pas dans le quartier un

ménage pareil; toujours en train, toujours chantant; avec ça bons comme

il n'est pas possible: ce qui était à eux était aux autres. Maman Crétu

était une grosse réjouie de trente ans, propre comme un sou, vive comme

une anguille, joyeuse comme un pinson. Son mari était un autre

Roger-Bontemps; il avait un grand nez, une grande bouche, toujours un

bonnet de papier sur la tête, et une figure si drôle, mais si drôle,

qu'on ne pouvait le regarder sans rire. Une fois revenu à la maison,

après l'ouvrage, il ne faisait que chanter, grimacer, gambader comme un

enfant, il me faisait danser, sauter sur ses genoux; il jouait avec moi

comme s'il avait été de mon âge; et sa femme me gâtait que c'était une

bénédiction! Tous deux ne me demandaient qu'une chose, d'être de bonne

humeur; et ce n'était pas ça, Dieu merci! qui me manquait. Aussi ils

m'ont baptisée Rigolette et le nom m'en est resté. Quant à la gaieté,

ils me donnaient l'exemple; jamais je ne les ai vus tristes. S'ils se

faisaient des reproches, c'était la femme qui disait à son mari: «Tiens,

Crétu, c'est bête, mais tu me fais trop rire!» Ou bien c'était lui qui

disait à sa femme: «Tiens, tais-toi, Ramonette (je ne sais pas pourquoi

il l'appelait Ramonette), tais-toi, tu me fais mal, tu es trop

drôle!...» Et moi je riais de les voir rire... Voilà comme j'ai été

élevée, et comme ils m'ont formé le caractère... J'espère que j'ai

profité!

--À merveille, ma voisine! Ainsi entre eux jamais de disputes?

--Jamais, au grand jamais!... Le dimanche, le lundi, quelquefois le

mardi, ils faisaient, comme ils disaient, la noce, et ils m'emmenaient

toujours avec eux. Papa Crétu était très-bon ouvrier, quand il voulait

travailler, il gagnait ce qu'il lui plaisait; sa femme aussi. Dès qu'ils

avaient de quoi faire le dimanche et le lundi, et vivre au courant tant

bien que mal, ils étaient contents. Après ça, fallait-il chômer, ils

étaient contents tout de même... Je me rappelle que, quand nous n'avions

que du pain et de l'eau, papa Crétu prenait dans sa bibliothèque...

--Il avait une bibliothèque?

--Il appelait ainsi un petit casier où il mettait tous les recueils de

chansons nouvelles... Il les achetait et il les savait toutes. Quand il

n'y avait donc que du pain à la maison, il prenait dans sa bibliothèque

un vieux livre de cuisine, et il nous disait: «Voyons, qu'est-ce que

nous allons manger aujourd'hui? Ceci? Cela?...» et il nous lisait le

titre d'une foule de bonnes choses. Chacun choisissait son plat; papa

Crétu prenait une casserole vide, et, avec des mines et des

plaisanteries les plus drôles du monde, il avait l'air de mettre dans la

casserole tout ce qu'il fallait pour composer un bon ragoût; et puis il

faisait semblant de verser ça dans un plat vide aussi, qu'il posait sur

la table, toujours avec des grimaces à nous tenir les côtes; il

reprenait ensuite son livre, et pendant qu'il nous lisait, par exemple,

le récit d'une bonne fricassée de poulet que nous avions choisie, et qui

nous faisait venir l'eau à la bouche... nous mangions notre pain... avec

sa lecture, en riant comme des fous.

--Et ce joyeux ménage avait des dettes?

--Jamais! Tant qu'il y avait de l'argent, on _noçait_; quand il n'y en

avait pas, on dînait en _détrempe_, comme disait papa Crétu à cause de

son état.

--Et à l'avenir, il n'y songeait pas?

--Ah bien, oui! L'avenir, pour nous, c'était le dimanche et le lundi.

L'été, nous les passions aux barrières; l'hiver, dans le faubourg.

--Puisque ces bonnes gens se convenaient si bien, puisqu'ils faisaient

si fréquemment la _noce_, pourquoi ne se mariaient-ils pas?

--Un de leurs amis leur a demandé ça une fois devant moi.

--Eh bien?

--Ils ont répondu: «Si nous avons un jour des enfants, à la bonne heure!

mais, pour nous deux, nous nous trouvons bien comme ça... À quoi bon

nous forcer à faire ce que nous faisons de bon coeur? Ça serait des

frais et nous n'avons pas d'argent de trop.» Mais, voyez un peu, reprit

Rigolette, comme je bavarde. C'est qu'aussi, une fois que je suis sur le

compte de ces braves gens, qui ont été si bons pour moi, je ne peux pas

m'empêcher d'en parler longuement. Tenez, mon voisin, soyez assez gentil

pour prendre mon châle sur le lit et pour me l'attacher là, sous le col

de ma chemisette, avec cette grosse épingle, et nous allons descendre,

car il nous faut le temps de choisir au Temple ce que vous voulez

acheter pour ces pauvres Morel.

Rodolphe s'empressa d'obéir aux ordres de Rigolette; il prit sur le lit

un grand châle tartan de couleur brune, à larges raies ponceau, et le

posa soigneusement sur les charmantes épaules de Rigolette.

--Maintenant, mon voisin, relevez un peu mon col, pincez bien la robe et

le châle ensemble, enfoncez l'épingle, et surtout prenez garde de me

piquer.

Pour exécuter ces nouveaux commandements, il fallut que Rodolphe touchât

presque ce cou d'ivoire, où se dessinait, si noire et si nette,

l'attache des beaux cheveux d'ébène de Rigolette.

Le jour était bas, Rodolphe s'approcha... très-près... trop près sans

doute, car la grisette jeta un petit cri effarouché.

Nous ne saurions dire la cause de ce petit cri.

Était-ce la pointe de l'épingle? Était-ce la bouche de Rodolphe qui

avait effleuré ce cou blanc, frais et poli? Toujours est-il que

Rigolette se retourna vivement et s'écria d'un air moitié riant, moitié

triste, qui fit presque regretter à Rodolphe l'innocente liberté qu'il

avait prise:

--Mon voisin, je ne vous prierai plus jamais d'attacher mon châle.

--Pardon, ma voisine... je suis si maladroit!

--Au contraire, monsieur, et c'est ce dont je me plains... Voyons, votre

bras; mais soyez sage, ou nous nous fâcherons!

--Vrai, ma voisine, ce n'est pas faute... Votre joli cou était si blanc,

que j'ai eu comme un éblouissement... Malgré moi ma tête s'est

baissée... et...

--Bien, bien! À l'avenir j'aurai soin de ne plus vous donner de ces

éblouissements-là, dit Rigolette en le menaçant du doigt; puis elle

ferma sa porte. Tenez, mon voisin, prenez ma clef; elle est si grosse,

qu'elle crèverait ma poche... C'est un vrai pistolet.

Et de rire.

Rodolphe se chargea (c'est le mot) d'une énorme clef qui aurait pu

glorieusement figurer sur un de ces plats allégoriques que les vaincus

viennent humblement offrir aux vainqueurs d'une ville.

Quoique Rodolphe se crût assez changé par les années pour ne pas être

reconnu par Polidori, avant de passer devant la porte du charlatan, il

releva le collet de son paletot.

--Mon voisin, n'oubliez pas de prévenir M. Pipelet que l'on va apporter

des effets qu'il faudra monter dans votre chambre, dit Rigolette.

--Vous avez raison ma voisine; nous allons entrer un moment dans la loge

du portier.

M. Pipelet, son éternel chapeau tromblon sur la tête, était, comme

toujours, vêtu de son habit vert et gravement assis devant une table

couverte de morceaux de cuir et de débris de chaussures de toutes

sortes; il s'occupait alors de ressemeler une botte, avec le sérieux de

la conscience qu'il mettait à toutes choses. Anastasie était absente de

la loge.

--Eh bien! monsieur Pipelet, lui dit Rigolette, j'espère que voilà du

nouveau! Grâce à mon voisin les pauvres Morel sont hors de peine...

Quand on pense qu'on allait conduire le pauvre ouvrier en prison! Oh!

ces gardes du commerce sont de vrais sans-coeur!

--Et des sans-moeurs, mademoiselle, ajouta M. Pipelet d'un ton courroucé

en gesticulant, avec une botte en réparation dans laquelle il avait

introduit sa main et son bras gauches. Non, je ne crains pas de le

répéter à la face du ciel et des hommes, ce sont de grands sans-moeurs.

Ils ont profité des ténèbres de l'escalier pour oser porter leurs gestes

indécents jusque sur la taille de mon épouse! En entendant les cris de

sa pudeur offensée, malgré moi j'ai cédé à la vivacité de mon caractère.

Je ne le cache pas, mon premier mouvement a été de rester immobile et de

devenir pourpre de honte, en songeant aux odieux attentats dont

Anastasie venait d'être victime... comme me le prouvait l'égarement de

sa raison, puisque, dans son délire, elle avait jeté son poêlon de

faïence du haut en bas de l'escalier. À cet instant, ces affreux

débauchés ont passé devant ma loge...

--Vous les avez poursuivis, j'espère, monsieur Pipelet? dit Rigolette,

qui avait assez de peine à conserver son sérieux.

--J'y songeais, répondit M. Pipelet avec un profond soupir, lorsque j'ai

réfléchi qu'il me faudrait affronter leurs regards, peut-être même leurs

propos licencieux, cela m'a révolté, m'a mis hors de moi. Je ne suis pas

plus méchant qu'un autre, mais quand ces éhontés ont passé devant la

loge, mon sang n'a fait qu'un tour, et je n'ai pu m'empêcher de mettre

brusquement ma main devant mes yeux, pour me dérober la vue de ces

luxurieux malfaiteurs!!! Mais cela ne m'étonna pas, il devait m'arriver

quelque chose de malheureux aujourd'hui, j'avais rêvé de ce monstre de

Cabrion!

Rigolette sourit, et le bruit des soupirs de M. Pipelet se confondit

avec les coups de marteau qu'il appliquait sur la semelle de sa vieille

botte.

D'après les réflexions d'Alfred, il résultait qu'Anastasie s'était

outrageusement vantée, imitant à sa manière le coquet manège de ces

femmes qui, pour raviver le feu de leurs maris ou de leurs amants, se

disent incessamment et dangereusement courtisées.

--Mon voisin, dit tout bas Rigolette à Rodolphe, laissez croire à ce

pauvre M. Pipelet qu'on a agacé sa femme: intérieurement ça le flatte.

Ne voulant pas, en effet, détruire l'illusion dont se berçait M.

Pipelet, Rodolphe lui dit:

--Vous avez sagement pris le parti des sages, mon cher monsieur Pipelet,

celui du mépris. D'ailleurs, la vertu de Mme Pipelet est au-dessus de

toute atteinte.

--Sa vertu, monsieur... sa vertu! Et Alfred recommença de gesticuler

avec sa botte au bras, j'en porterais ma tête sur l'échafaud! La gloire

du grand Napoléon... et la vertu d'Anastasie... j'en peux répondre comme

de mon propre honneur, monsieur!

--Et vous avez raison, monsieur Pipelet. Mais oubliez ces misérables

recors; veuillez, je vous prie, me rendre un service.

--L'homme est né pour s'entraider, répliqua M. Pipelet d'un ton

sentencieux et mélancolique; à plus forte raison, lorsqu'il est question

d'un aussi bon locataire que monsieur.

--Il s'agirait de faire monter chez moi différents objets qu'on

apportera tout à l'heure. Ils sont destinés aux Morel.

--Soyez tranquille, monsieur, je surveillerai cela.

--Puis, reprit tristement Rodolphe, il faudrait demander un prêtre pour

veiller la petite fille qu'ils ont perdue cette nuit, aller déclarer son

décès et, en même temps, commander un service et un convoi décents.

Voici de l'argent... Ne ménagez rien: le bienfaiteur de Morel, dont je

ne suis que l'agent, veut que tout soit fait pour le mieux.

--Fiez-vous-en à moi, monsieur, Anastasie est allée acheter notre dîner;

dès qu'elle rentrera, je lui ferai garder la loge et je m'occuperai de

vos commissions.

À ce moment, un homme si complètement _embossé_ dans son manteau, comme

disent les Espagnols, qu'on apercevait à peine ses yeux, s'informa, sans

trop s'approcher de la loge, et restant le plus possible dans l'ombre,

si Mme Burette, marchande d'objets d'occasion, était chez elle.

--Venez-vous de Saint-Denis? lui demanda M. Pipelet d'un air

d'intelligence.

--Oui, en une heure un quart.

--C'est bien cela, alors montez.

L'homme au manteau disparut rapidement dans l'escalier.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit Rodolphe à M. Pipelet.

--Il se manigance quelque chose chez la mère Burette... c'est des

allées, des venues continuelles. Elle m'a dit ce matin: «Vous demanderez

à toutes les personnes qui viendront pour moi: «Venez-vous de

Saint-Denis?» Celles qui répondront: «Oui, en une heure un quart», vous

les laisserez monter... mais pas d'autres.»

--C'est un véritable mot d'ordre! dit Rodolphe assez intrigué.

--Justement, monsieur. Aussi me suis-je dit à part moi: il se manigance

quelque chose chez la mère Burette. Sans compter que Tortillard, un

mauvais garnement, un petit boiteux, qui est employé chez M. César

Bradamanti, est rentré cette nuit à deux heures, avec une vieille femme

borgne qu'on appelle la Chouette. Celle-ci est restée jusqu'à quatre

heures du matin chez la mère Burette, pendant qu'un fiacre l'attendait à

la porte. D'où venait cette femme borgne? Que venait faire cette femme

borgne à une heure aussi indue? Telles sont les questions que je me suis

posées sans pouvoir y répondre, ajouta gravement M. Pipelet.

--Et cette femme que vous appelez la Chouette est repartie à quatre

heures du matin en fiacre? demanda Rodolphe.

--Oui, monsieur; et elle va sans doute revenir: car la mère Burette m'a

dit que la consigne ne regardait pas la borgnesse.

Rodolphe pensa, non sans raison, que la Chouette machinait quelque

nouveau méfait; mais, hélas! il était loin de songer à quel point cette

nouvelle trame l'intéressait.

--C'est donc bien convenu, mon cher monsieur Pipelet; n'oubliez pas tout

ce que je vous ai recommandé pour les Morel, et priez aussi votre femme

de leur faire apporter un bon repas de chez le meilleur traiteur du

voisinage.

--Soyez tranquille, dit M. Pipelet; aussitôt que mon épouse sera de

retour, j'irai à la mairie, à l'église et chez le traiteur... À l'église

pour le mort... chez le traiteur pour les vivants..., ajouta

philosophiquement et poétiquement M. Pipelet. C'est comme fait,

monsieur... c'est comme fait.

À la porte de l'allée, Rodolphe et Rigolette se trouvèrent face à face

avec Anastasie, qui revenait du marché, rapportant un lourd panier de

provisions.

--À la bonne heure! s'écria la portière en regardant le voisin et la

voisine d'un air narquois et significatif; vous voilà déjà bras dessus

bras dessous... Ça va!... Chaud!... Chaud!... Tiens... faut bien que

jeunesse se passe!... à jolie fille beau garçon... vive l'amour! Et

alllllez donc!

Et la vieille disparut dans les profondeurs de l'allée en criant:

--Alfred! ne geins pas, vieux chéri... voilà ta Stasie qui t'apporte du

nanan, gros friand!

Rodolphe, offrant son bras à Rigolette, sortit avec elle de la maison de

la rue du Temple.

Les mystères de Paris, Tome II · 第 54 / 93 题