Rigolette

Louise, la fille du lapidaire, était remarquablement belle, d'une beauté

grave. Svelte et grande, elle tenait de la Junon antique par la

régularité de ses traits sévères, et de la Diane chasseresse par

l'élégance de sa taille élevée. Malgré le hâle de son teint, malgré la

rougeur rugueuse de ses mains, d'un très-beau galbe, mais durcies par

les travaux domestiques, malgré ses humbles vêtements, cette jeune fille

avait un extérieur plein de noblesse, que l'artisan, dans son admiration

paternelle, appelait un _air de princesse_.

Nous n'essaierons pas de peindre la reconnaissance et la stupeur joyeuse

de cette famille, si brusquement arrachée à un sort épouvantable. Un

moment même, dans cet enivrement subit, la mort de la petite fille fut

oubliée.

Rodolphe seul remarqua l'extrême pâleur de Louise et la sombre

préoccupation dont elle semblait toujours accablée, malgré la délivrance

de son père.

Voulant rassurer complètement les Morel sur leur avenir et expliquer une

libéralité qui pouvait compromettre son incognito, Rodolphe dit au

lapidaire, qu'il emmena sur le palier, pendant que Rigolette préparait

Louise à apprendre la mort de sa petite soeur:

--Avant-hier matin, une jeune dame est venue chez vous!

--Oui, monsieur, et elle a paru bien peinée de l'état où elle nous

voyait.

--Après Dieu, c'est elle que vous devez remercier, non pas moi...

--Il serait vrai, monsieur!... cette jeune dame...

--Est votre bienfaitrice. J'ai souvent porté des étoffes chez elle; en

venant louer ici une chambre au quatrième, j'ai appris par la portière

votre cruelle position... Comptant sur la charité de cette dame, j'ai

couru chez elle... et avant-hier elle était ici, afin de juger par

elle-même de l'étendue de votre malheur; elle en a été douloureusement

émue; mais comme ce malheur pouvait être le fruit de l'inconduite, elle

m'a chargé de prendre moi-même, et le plus tôt possible, des

renseignements sur vous, désirant proportionner ses bienfaits à votre

probité.

--Bonne et excellente dame! j'avais bien raison de dire...

--De dire à Madeleine: _Si les riches savaient_! n'est-ce pas?

--Comment, monsieur, connaissez-vous le nom de ma femme?... qui vous a

appris que...

--Depuis ce matin six heures, dit Rodolphe en interrompant Morel, je

suis caché dans le petit grenier qui avoisine votre mansarde.

--Vous!... monsieur?

--Et j'ai tout entendu, tout, honnête et excellent homme!!!

--Mon Dieu!... mais comment étiez-vous là?

--En bien ou en mal, je ne pouvais être mieux renseigné que par

vous-même; j'ai voulu tout voir, tout entendre à votre insu. Le portier

m'avait parlé de ce petit réduit en me proposant de me le céder pour en

faire un bûcher. Ce matin, je lui ai demandé à le visiter; j'y suis

resté une heure, et j'ai pu me convaincre qu'il n'y avait pas un

caractère plus probe, plus noble, plus courageusement résigné que le

vôtre.

--Mon Dieu, monsieur, il n'y a pas grand mérite: je suis né comme ça, et

je ne pourrais pas faire autrement.

--Je le sais; aussi je ne vous loue pas, je vous apprécie... J'allais

sortir de ce réduit pour vous délivrer des recors, lorsque j'ai entendu

la voix de votre fille. J'ai voulu lui laisser le plaisir de vous

sauver... Malheureusement, la rapacité des gardes du commerce a enlevé

cette douce satisfaction à la pauvre Louise; alors j'ai paru. J'avais

reçu hier quelques sommes qui m'étaient dues, j'ai été à même de faire

une avance à votre bienfaitrice en payant pour vous cette malheureuse

dette. Mais votre infortune a été si grande, si honnête, si digne, que

l'intérêt qu'on vous porte et que vous méritez ne s'arrêtera pas là. Je

puis, au nom de votre ange sauveur, vous répondre d'un avenir paisible,

heureux, pour vous et pour les vôtres...

--Il serait possible!... Mais, au moins, son nom, monsieur?... son nom,

à cet ange du ciel, à cet ange sauveur, comme vous l'appelez?

--Oui, c'est un ange... Et vous aviez encore raison de dire que grands

et petits avaient leurs peines.

--Cette dame serait malheureuse?

--Qui n'a pas ses chagrins?... Mais je ne vois aucune raison de vous

taire son nom... Cette dame s'appelle...

Songeant que Mme Pipelet n'ignorait pas que Mme d'Harville était venue

dans la maison pour demander le commandant, Rodolphe, craignant

l'indiscret bavardage de la portière, reprit après un moment de silence:

--Je vous dirai le nom de cette dame... à une condition...

--Oh! parlez, monsieur!...

--C'est que vous ne le répéterez à personne... vous entendez? à

personne...

--Oh! je vous le jure... Mais ne pourrais-je pas au moins la remercier,

cette providence des malheureux?

--Je le demanderai à Mme d'Harville, je ne doute pas qu'elle n'y

consente.

--Cette dame se nomme?

--Mme la marquise d'Harville.

--Oh! je n'oublierai jamais ce nom-là. Ce sera ma sainte... mon

adoration. Quand je pense que, grâce à elle, ma femme, mes enfants sont

sauvés... Sauvés! pas tous... pas tous... ma pauvre petite Adèle, nous

ne la reverrons plus!... Hélas! mon Dieu, il faut se dire qu'un jour ou

l'autre nous l'aurions perdue, qu'elle était condamnée...

Et le lapidaire essuya ses larmes.

--Quant aux derniers devoirs à rendre à cette pauvre petite si vous m'en

croyez... voilà ce qu'il faut faire... Je n'occupe pas encore ma

chambre; elle est grande, saine, aérée; il y a déjà un lit, on y

transportera ce qui sera nécessaire pour que vous et votre famille vous

puissiez vous établir là, en attendant que Mme d'Harville ait trouvé à

vous caser convenablement. Le corps de votre enfant restera dans la

mansarde, où il sera cette nuit, comme il convient, gardé et veillé par

un prêtre. Je vais prier M. Pipelet de s'occuper de ces tristes détails.

--Mais, monsieur, vous priver de votre chambre!... ça n'est pas la

peine. Maintenant que nous voilà tranquilles, que je n'ai plus peur

d'aller en prison... notre pauvre logis me semblera un palais, surtout

si ma Louise nous reste... pour tout soigner comme par le passé...

--Votre Louise ne vous quittera plus. Vous disiez que ce serait votre

luxe de l'avoir toujours auprès de vous... ce sera mieux... ce sera

votre récompense.

--Mon Dieu, monsieur, est-ce possible? Ça me paraît un rêve... Je n'ai

jamais été dévot... mais un tel coup du sort... un secours si

providentiel... ça vous ferait croire!...

--Croyez toujours... qu'est-ce que vous risquez?...

--C'est vrai, répondit naïvement Morel; qu'est-ce qu'on risque?

--Si la douleur d'un père pouvait reconnaître des compensations, je vous

dirais qu'une de vos filles vous est retirée, mais que l'autre vous est

rendue.

--C'est juste, monsieur. Nous aurons notre Louise, maintenant.

--Vous acceptez ma chambre, n'est-ce pas? Sinon comment faire pour cette

triste veillée mortuaire?... Songez donc à votre femme, dont la tête est

déjà si faible... lui laisser pendant vingt-quatre heures un si

douloureux spectacle sous les yeux!

--Vous songez à tout! à tout!... Combien vous êtes bon, monsieur!

--C'est votre ange bienfaiteur qu'il faut remercier, sa bonté m'inspire.

Je vous dis ce qu'il vous dirait, il m'approuvera, j'en suis sûr...

Ainsi vous acceptez, c'est convenu. Maintenant, dites-moi, ce Jacques

Ferrand?...

Un sombre nuage passa sur le front de Morel.

--Ce Jacques Ferrand, reprit Rodolphe, est bien Jacques Ferrand,

notaire, qui demeure rue du Sentier?

--Oui, monsieur. Est-ce que vous le connaissez?

Puis, assailli de nouveau par ses craintes au sujet de Louise, Morel

s'écria:

--Puisque vous le connaissez, monsieur, dites... dites... ai-je le droit

d'en vouloir à cet homme?... et qui sait... si ma fille... ma Louise...

Il ne put achever et cacha sa figure dans ses mains. Rodolphe comprit

ses craintes.

--La démarche même du notaire, lui dit-il, doit vous rassurer: il vous

faisait sans doute arrêter pour se venger des dédains de votre fille; du

reste, j'ai tout lieu de croire que c'est un malhonnête homme. S'il en

est ainsi, dit Rodolphe, après un moment de silence, comptons sur la

Providence pour le punir.

--Il est bien riche et bien hypocrite, monsieur!

--Vous étiez bien pauvre et bien désespéré!... la Providence vous

a-t-elle failli?

--Oh! non, monsieur... grand Dieu!... ne croyez pas que je dise cela par

ingratitude...

--Un ange sauveur est venu à vous... un vengeur inexorable atteindra

peut-être le notaire... s'il est coupable.

À ce moment, Rigolette sortit de la mansarde en essuyant ses yeux.

Rodolphe dit à la jeune fille:

--N'est-ce pas, ma voisine, que M. Morel fera bien d'occuper ma chambre

avec sa famille, en attendant que son bienfaiteur, dont je ne suis que

l'agent, lui ait trouvé un logement convenable?

Rigolette regarda Rodolphe d'un air étonné.

--Comment, monsieur, vous seriez assez généreux...?

--Oui, mais à une condition... qui dépend de vous, ma voisine...

--Oh! tout ce qui dépendra de moi...

--J'avais quelques comptes très-pressés à régler pour mon patron... on

doit les venir chercher tantôt... mes papiers sont en bas. Si, en

qualité de voisine, vous vouliez me permettre de m'occuper de ce travail

chez vous... sur un coin de votre table... pendant que vous

travaillerez? Je ne vous dérangerais pas, et la famille Morel pourrait

tout de suite, avec l'aide de M. et Mme Pipelet, s'établir chez moi.

--Oh! si ce n'est que cela, monsieur, très-volontiers; entre voisins on

doit s'entraider. Vous donnez l'exemple par ce que vous faites pour ce

bon M. Morel. À votre service, monsieur.

--Appelez-moi mon voisin, sans cela ça me gênera, et je n'oserai pas

accepter, dit Rodolphe en souriant.

--Qu'à cela ne tienne! Je puis bien vous appeler mon voisin, puisque

vous l'êtes.

--Papa, maman te demande... viens! viens! dit un des petits garçons en

sortant de la mansarde.

--Allez, mon cher monsieur Morel; quand tout sera prêt en bas, on vous

en fera prévenir.

Le lapidaire rentra précipitamment chez lui.

--Maintenant, ma voisine, dit Rodolphe à Rigolette, il faut encore que

vous me rendiez un service.

--De tout mon coeur, si c'est possible, mon voisin.

--Vous êtes, j'en suis sûr, une excellente petite ménagère; il s'agirait

d'acheter à l'instant ce qui est nécessaire pour que la famille Morel

soit convenablement vêtue, couchée et établie dans ma chambre, où il n'y

a encore que mon mobilier de garçon (et il n'est pas lourd) qu'on a

apporté hier. Comment allons-nous faire pour nous procurer tout de suite

ce que je désire pour les Morel?

Rigolette réfléchit un moment et répondit:

--Avant deux heures vous aurez ça, de bons vêtements tout faits, bien

chauds, bien propres, du bon linge bien blanc pour toute la famille,

deux petits lits pour les enfants, un pour la grand'mère, tout ce qu'il

faut enfin... mais, par exemple, cela coûtera beaucoup, beaucoup

d'argent.

--Et combien?

--Oh! au moins... au moins cinq ou six cents francs...

--Pour le tout?

--Hélas! oui... vous voyez, c'est bien de l'argent! dit Rigolette en

ouvrant de grands yeux et en secouant la tête.

--Et nous aurions ça?...

--Avant deux heures!

--Mais vous êtes donc une fée, ma voisine?

--Mon Dieu, non; c'est bien simple... Le Temple est à deux pas d'ici, et

vous y trouverez tout ce dont vous aurez besoin.

--Le Temple?

--Oui, le Temple.

--Qu'est-ce que cela?

--Vous ne connaissez pas le Temple, mon voisin?

--Non, ma voisine.

--C'est pourtant là où les gens comme vous et moi se meublent et se

nippent, quand ils sont économes. C'est bien moins cher qu'ailleurs et

c'est aussi bon...

--Vraiment?

--Je le crois bien; tenez, je suppose... combien avez-vous payé votre

redingote?

--Je ne vous dirai pas précisément.

--Comment, mon voisin, vous ne savez pas ce que vous coûte votre

redingote?

--Je vous avouerai en confidence, ma voisine, dit Rodolphe en souriant,

que je la dois... Alors, vous comprenez... je ne peux pas savoir...

--Ah! mon voisin, mon voisin, vous me faites l'effet de ne pas avoir

beaucoup d'ordre.

--Hélas! non, ma voisine.

--Il faudra vous corriger de cela, si vous voulez que nous soyons amis,

et je vois déjà que nous le serons, vous avez l'air si bon! Vous verrez

que vous ne serez pas fâché de m'avoir pour voisine. Vous m'aiderez...

je raccommoderai... on est voisin, c'est pour ça. J'aurai bien soin de

votre linge, vous me donnerez un coup de main pour cirer ma chambre. Je

suis matinale, je vous réveillerai afin que vous ne soyez pas en retard

à votre magasin. Je frapperai à votre cloison jusqu'à ce que vous m'ayez

dit: «Bonjour, voisine!»

--C'est convenu, vous m'éveillerez; vous aurez soin de mon linge, et je

cirerai votre chambre.

--Et vous aurez de l'ordre?

--Certainement.

--Et quand vous aurez quelques effets à acheter, vous irez au Temple;

car, tenez, un exemple: votre redingote vous coûte quatre-vingts francs,

je suppose; eh bien! vous l'auriez eue au Temple pour trente francs.

--Mais c'est merveilleux! Ainsi, vous croyez qu'avec cinq ou six cents

francs ces pauvres Morel...?

--Seraient nippés, de tout, et très-bien, et pour longtemps.

--Ma voisine, une idée!...

--Voyons l'idée!

--Vous vous connaissez en objets de ménage?

--Mais oui, un peu, dit Rigolette avec une nuance de fatuité.

--Prenez mon bras, et allons au Temple acheter de quoi nipper les Morel;

ça va-t-il?

--Oh! quel bonheur! Pauvres gens! Mais de l'argent?

--J'en ai.

--Cinq cents francs?

--Le bienfaiteur de Morel m'a donné carte blanche, il n'épargnera rien

pour que ces braves gens soient bien. S'il y a même un endroit où l'on

trouve de meilleures fournitures qu'au Temple...

--On ne trouve nulle part rien de mieux, et puis il y a de tout et tout

fait: de petites robes pour les enfants, des robes pour leur mère.

--Allons au Temple alors, ma voisine.

--Ah! mon Dieu, mais...

--Quoi donc?

--Rien... c'est que, voyez-vous... mon temps... c'est tout mon avoir; je

me suis déjà même un peu arriérée... en venant par-ci par-là veiller la

pauvre femme Morel; et vous concevez, une heure d'un côté, une heure de

l'autre, ça fait petit à petit une journée; une journée, c'est trente

sous; et quand on ne gagne rien un jour, il faut vivre tout de même...

mais, bah!... c'est égal... je prendrai cela sur ma nuit... et puis,

tiens! les parties de plaisir sont rares, et je me fais une joie de

celle-là... il me semblera que je suis riche... riche, riche, et que

c'est avec mon argent que j'achète toutes ces bonnes choses pour ces

pauvres Morel... Eh bien! voyons, le temps de mettre mon châle, un

bonnet, et je suis à vous, mon voisin.

--Si vous n'avez que ça à mettre, ma voisine... voulez-vous que pendant

ce temps-là j'apporte mes papiers chez vous?

--Bien volontiers, ça fait que vous verrez ma chambre, dit Rigolette

avec orgueil, car mon ménage est déjà fait, ce qui vous prouve que je

suis matinale, et que si vous êtes dormeur et paresseux... tant pis pour

vous, je vous serai un mauvais voisinage.

Et, légère comme un oiseau, Rigolette descendit l'escalier, suivie de

Rodolphe, qui alla chez lui se débarrasser de la poussière du grenier de

M. Pipelet.

Nous dirons plus tard pourquoi Rodolphe n'était pas encore prévenu de

l'enlèvement de Fleur-de-Marie, qui avait eu lieu la veille à la ferme

de Bouqueval, et pourquoi il n'était pas venu visiter les Morel le

lendemain de son entretien avec Mme d'Harville.

Nous rappellerons de plus au lecteur que, Mlle Rigolette sachant seule

la nouvelle adresse de François Germain, fils de Mme Georges, Rodolphe

avait un grand intérêt à pénétrer cet important secret.

La promenade au Temple qu'il venait de proposer à la grisette devait la

mettre en confiance avec lui et le distraire des tristes pensées

qu'avait éveillées en lui la mort de la petite fille de l'artisan.

L'enfant que Rodolphe regrettait amèrement avait dû mourir à peu près à

cet âge...

C'était, en effet, à cet âge que Fleur-de-Marie avait été livrée à la

Chouette, par la femme de charge du notaire Jacques Ferrand.

Nous dirons plus tard dans quel but et dans quelles circonstances.

Rodolphe, armé, par manière de contenance, d'un formidable rouleau de

papiers, entra dans la chambre de Rigolette.

Rigolette était à peu près du même âge que la Goualeuse, son ancienne

amie de prison.

Il y avait entre ces deux jeunes filles la différence qu'il y a entre le

rire et les larmes;

Entre l'insouciance joyeuse et la rêverie mélancolique;

Entre l'imprévoyance la plus audacieuse et une sombre, une incessante

préoccupation de l'avenir;

Entre une nature délicate, exquise, élevée, poétique, douloureusement

sensible, incurablement blessée par le remords, et une nature gaie,

vive, heureuse, mobile, prosaïque, irréfléchie, quoique bonne et

complaisante.

Car, loin d'être égoïste, Rigolette n'avait de chagrins que ceux des

autres; elle sympathisait de toutes ses forces, se dévouait corps et âme

à ce qui souffrait, mais n'y songeait plus, le dos tourné, comme on dit

vulgairement.

Souvent elle s'interrompait de rire aux éclats pour pleurer sincèrement,

et elle s'interrompait de pleurer pour rire encore.

En véritable enfant de Paris, Rigolette préférait l'étourdissement au

calme, le mouvement au repos, l'âpre et retentissante harmonie de

l'orchestre des bals de la Chartreuse ou du Colisée au doux murmure du

vent, des eaux et du feuillage;

Le tumulte assourdissant des carrefours de Paris à la solitude des

champs;...

L'éblouissement des feux d'artifice, le flamboiement du bouquet, le

fracas des bombes, à la sérénité d'une belle nuit pleine d'étoiles,

d'ombre et de silence.

Hélas! oui, la bonne fille préférait franchement la boue noire des rues

de la capitale au verdoiement des prés fleuris; ses pavés fangeux ou

brûlants à la mousse fraîche ou veloutée des sentiers des bois parfumés

de violettes; la poussière suffocante des barrières ou des boulevards au

balancement des épis d'or, émaillés de l'écarlate des pavots sauvages et

de l'azur des bluets...

Rigolette ne quittait sa chambre que le dimanche et le matin de chaque

jour, pour faire sa provision de mouron, de pain, de lait et de millet

pour elle et ses deux oiseaux, comme disait Mme Pipelet; mais elle

vivait à Paris pour Paris. Elle eût été au désespoir d'habiter ailleurs

que dans la capitale.

Autre anomalie: malgré ce goût des plaisirs parisiens, malgré la liberté

ou plutôt l'abandon où elle se trouvait, étant seule au monde... malgré

l'économie fabuleuse qu'il lui fallait mettre dans ses moindres dépenses

pour vivre avec environ trente sous par jour, malgré la plus piquante,

la plus espiègle, la plus adorable petite figure du monde, jamais

Rigolette ne choisissait ses amoureux (nous ne dirons pas ses amants;

l'avenir prouvera si l'on doit considérer les propos de Mme Pipelet, au

sujet des voisins de la grisette, comme des calomnies ou des

indiscrétions); Rigolette, disons-nous, ne choisissait ses amoureux que

dans sa classe, c'est-à-dire ne choisissait que ses voisins, et cette

égalité devant le loyer était loin d'être chimérique.

Un opulent et célèbre artiste, un moderne Raphaël dont Cabrion était le

Jules Romain, avait vu un portrait de Rigolette, qui, dans cette étude

d'après nature, n'était aucunement flattée. Frappé des traits charmants

de la jeune fille, le maître soutint à son élève qu'il avait poétisé,

idéalisé son modèle. Cabrion, fier de sa jolie voisine, proposa à son

maître de la lui faire voir comme objet d'art, un dimanche, au bal de

l'Ermitage. Le Raphaël, charmé de cette ravissante figure, fit tous ses

efforts pour supplanter son Jules Romain. Les offres les plus

séduisantes, les plus splendides, furent faites à la grisette: elle les

refusa héroïquement, tandis que le dimanche, sans façon et sans

scrupule, elle acceptait d'un voisin un modeste dîner au Méridien

(cabaret renommé du boulevard du Temple) et une place de galerie à la

Gaîté ou à l'Ambigu.

De telles intimités étaient fort compromettantes et pouvaient faire

singulièrement soupçonner la vertu de Rigolette.

Sans nous expliquer encore à ce sujet, nous ferons remarquer qu'il est

dans certaines délicatesses relatives des secrets et des abîmes

impénétrables.

Quelques mots de la figure de la grisette, et nous introduirons Rodolphe

dans la chambre de sa voisine.

Rigolette avait dix-huit ans à peine, une taille moyenne, petite même,

mais si gracieusement tournée, si finement cambrée, si voluptueusement

arrondie... mais qui répondait si bien à sa démarche à la fois leste et

furtive, qu'elle paraissait accomplie: un pouce de plus lui eût fait

beaucoup perdre de son gracieux ensemble; le mouvement de ses petits

pieds, toujours irréprochablement chaussés de bottines de casimir à noir

à semelle un peu épaisse, rappelait l'allure alerte, coquette et

discrète de la caille ou de la bergeronnette. Elle ne semblait pas

marcher, elle effleurait le pavé; elle glissait rapidement à sa surface.

Cette démarche particulière aux grisettes, à la fois agile, agaçante et

légèrement effarouchée, doit être sans doute attribuée à trois causes:

À leur désir d'être trouvées jolies;

À leur crainte d'une admiration traduite... par une pantomime trop

expressive;

À la préoccupation qu'elles ont toujours de perdre le moins de temps

possible dans leurs pérégrinations.

Rodolphe n'avait encore vu Rigolette qu'au sombre jour de la mansarde

des Morel ou sur un palier non moins obscur; il fut donc ébloui de

l'éclatante fraîcheur de la jeune fille lorsqu'il entra doucement dans

une chambre éclairée par deux larges croisées. Il resta un moment

immobile, frappé du gracieux tableau qu'il avait sous les yeux.

Debout devant une glace placée au-dessus de sa cheminée, Rigolette

finissait de nouer sous son menton les brides de ruban d'un petit bonnet

de tulle brodé, orné d'une légère garniture piquée de faveur cerise; ce

bonnet, très-étroit de passe, posé très-en arrière, laissait bien à

découvert deux larges et épais bandeaux de cheveux lisses, brillants

comme du jais, tombant très-bas sur le front; ses sourcils fins, déliés,

semblaient tracés à l'encre et s'arrondissaient au-dessus de deux grands

yeux noirs éveillés et malins; ses joues fermes et pleines se

veloutaient du plus frais incarnat, frais à la vue, frais au toucher

comme une pêche vermeille imprégnée de froide rosée du matin.

Son petit nez relevé, espiègle, effronté, eût fait la fortune d'une

Lisette ou d'une Marion; sa bouche un peu grande, aux lèvres bien roses,

bien humides, aux petites dents blanches, serrées, perlées, était rieuse

et moqueuse; de trois charmantes fossettes qui donnaient une grâce

mutine à sa physionomie, deux se creusaient aux joues, l'autre au

menton, non loin d'un grain de beauté, petite mouche d'ébène

meurtrièrement posée au coin de la bouche.

Entre un col garni, largement rabattu, et le fond du petit bonnet,

froncé par un ruban cerise, on voyait la naissance d'une forêt de beaux

cheveux si parfaitement tordus et relevés que leur racine se dessinait

aussi nette, aussi noire que si elle eût été peinte sur l'ivoire de ce

charmant cou.

Une robe de mérinos raisin de Corinthe, à dos plat et à manches justes,

faites avec amour par Rigolette, révélait une taille tellement mince et

svelte que la jeune fille ne portait jamais de corset!... par économie.

Une souplesse, une désinvolture inaccoutumées dans les moindres

mouvements des épaules et du corsage, qui rappelaient la moelleuse

ondulation des allures de la chatte, trahissaient cette particularité.

Qu'on se figure une robe étroitement collée aux formes rondes et polies

du marbre, et l'on conviendra que Rigolette pouvait parfaitement se

passer de l'accessoire de toilette dont nous avons parlé. La ceinture

d'un petit tablier de levantine gros vert entourait sa taille, qui eût

tenu entre les dix doigts.

Confiante dans la solitude où elle croyait être, car Rodolphe restait

toujours à la porte, immobile et inaperçu, Rigolette, après avoir lustré

ses bandeaux du plat de sa main mignonne, blanche et parfaitement

soignée, mit son petit pied sur une chaise et se courba pour resserrer

le lacet de sa bottine. Cette opération intime ne put s'accomplir sans

exposer aux yeux indiscrets de Rodolphe un bas de coton blanc comme la

neige et la moitié d'une jambe d'un galbe pur et irréprochable.

D'après le récit détaillé que nous avons fait de sa toilette, on devine

que la grisette avait choisi son plus joli bonnet et son plus joli

tablier pour faire honneur à son voisin dans leur visite au Temple.

Elle trouvait le prétendu commis marchand fort à son gré: sa figure à la

fois bienveillante, fière et hardie, lui plaisait beaucoup; puis il se

montrait si compatissant envers les Morel, en leur cédant généreusement

sa chambre, que, grâce à cette preuve de bonté, et peut-être aussi grâce

à l'agrément de ses traits, Rodolphe avait, sans s'en douter, fait un

pas de géant dans la confiance de la couturière.

Celle-ci, d'après ses idées pratiques sur l'intimité forcée et les

obligations réciproques qu'impose le voisinage, s'estimait

très-franchement heureuse de ce qu'un voisin tel que Rodolphe venait

succéder au commis voyageur, à Cabrion et à François Germain; car elle

commençait à trouver que l'autre chambre restait bien longtemps vacante,

et elle craignait surtout de ne pas la voir occupée d'une manière

convenable.

Rodolphe profitait de son invisibilité pour jeter un coup d'oeil curieux

dans ce logis, qu'il trouvait encore au-dessus des louanges que Mme

Pipelet avait accordées à l'excessive propreté du modeste ménage de

Rigolette.

Rien de plus gai, de mieux ordonné que cette pauvre chambrette.

Un papier gris à bouquets verts couvrait les murs; le carreau mis en

couleur, d'un beau rouge, luisait comme un miroir. Un poêle de faïence

blanche était placé dans la cheminée, où l'on avait symétriquement rangé

une petite provision de bois coupé si court, si menu, que sans hyperbole

on pouvait comparer chaque morceau à une énorme allumette.

Sur la cheminée de pierre figurant du marbre gris, on voyait pour

ornements deux pots à fleurs ordinaires, peints d'un beau vert émeraude,

et dès le printemps toujours remplis de fleurs communes, mais odorantes;

un petit cartel de buis renfermant une montre d'argent tenait lieu de

pendule; d'un côté brillait un bougeoir de cuivre étincelant comme de

l'or, garni d'un bout de bougie; de l'autre côté brillait, non moins

resplendissante, une de ces lampes formées d'un cylindre et d'un

réflecteur de cuivre monté sur une tige d'acier et sur un pied de plomb.

Une assez grande glace carrée, encadrée d'une bordure de bois noir,

surmontait la cheminée.

Des rideaux en toile perse, grise et verte, bordés d'un galon de laine,

coupés, ouvrés, garnis par Rigolette, et aussi posés par elle sur leurs

légères tringles de fer noircies, drapaient les croisées et le lit,

recouvert d'une courtepointe pareille; deux cabinets à vitrage, peints

en blanc, placés de chaque côté de l'alcôve, renfermaient sans doute les

ustensiles de ménage, le fourneau portatif, la fontaine, les balais,

etc., etc., car aucun de ces objets ne déparait l'aspect coquet de cette

chambre.

Une commode d'un beau bois de noyer bien veiné, bien lustré, quatre

chaises du même bois, une grande table à repasser et à travailler,

recouverte d'une de ces couvertures de laine verte que l'on voit dans

quelques chaumières de paysans, un fauteuil de paille avec son tabouret

pareil, siège habituel de la couturière, tel était ce modeste mobilier.

Enfin, dans l'embrasure d'une des croisées, on voyait la cage de deux

serins, fidèles commensaux de Rigolette.

Par une de ces idées industrieuses qui ne viennent qu'aux pauvres, cette

cage était posée au milieu d'une grande caisse de bois d'un pied de

profondeur; placée sur une table, cette caisse, que Rigolette appelait

le jardin de ses oiseaux, était remplie de terre recouverte de mousse

pendant l'hiver, au printemps on y semait du gazon et de petites fleurs.

Rodolphe considérait ce réduit avec intérêt et curiosité, il comprenait

parfaitement l'air de joyeuse humeur de cette jeune fille.

Il se figurait cette solitude égayée par le gazouillement des oiseaux et

par le chant de Rigolette; l'été elle travaillait sans doute auprès de

sa fenêtre ouverte, à demi voilée par un verdoyant rideau de pois de

senteur roses, de capucines orange, de volubilis bleus et blancs;

l'hiver elle veillait au coin de son petit poêle, à la clarté douce de

sa lampe.

Puis chaque dimanche elle se distrayait de cette vie laborieuse par une

franche et bonne journée de plaisirs partagés avec un voisin jeune, gai,

insouciant, amoureux comme elle... (Rodolphe n'avait alors aucune raison

de croire à la vertu de la grisette.)

Le lundi elle reprenait ses travaux en songeant aux plaisirs passés et

aux plaisirs à venir. Rodolphe sentit alors la poésie de ces refrains

vulgaires sur Lisette et sa chambrette, sur ces folles amours qui

nichent gaiement dans quelques mansardes; car cette poésie qui embellit

tout, qui d'un taudis de pauvres gens fait un joyeux nid d'amoureux,

c'est la riante, fraîche et verte jeunesse... et personne mieux que

Rigolette ne pouvait représenter cette adorable divinité.

Rodolphe en était là de ses réflexions, lorsque, regardant machinalement

la porte, il y aperçut un énorme verrou...

Un verrou qui n'eût pas déparé la porte d'une prison.

Ce verrou le fit réfléchir...

Il pouvait avoir deux significations, deux usages bien distincts:

Fermer la porte aux amoureux...

Fermer la porte sur les amoureux...

L'un de ces usages ruinait radicalement les assertions de Mme Pipelet.

L'autre les confirmait.

Rodolphe en était là de ses interprétations, lorsque Rigolette, tournant

la tête, l'aperçut, et, sans changer d'attitude, lui dit:

--Tiens, voisin, vous étiez donc là?

Les mystères de Paris, Tome II · 第 52 / 93 题