Misère

On n'a peut-être pas oublié qu'une famille malheureuse dont le chef,

ouvrier lapidaire, se nommait Morel, occupait la mansarde de la maison

de la rue du Temple.

Nous conduirons le lecteur dans ce triste logis.

Il est cinq heures du matin.

Au-dehors le silence est profond, la nuit noire, glaciale; il neige.

Une chandelle, soutenue par deux brins de bois sur une petite planche

carrée, perce à peine de sa lueur jaune et blafarde les ténèbres de la

mansarde; réduit étroit, bas, aux deux tiers lambrissé par la pente

rapide du toit qui forme avec le plancher un angle très-aigu. Partout on

voit le dessous des tuiles verdâtres.

Les cloisons recrépies de plâtre noirci par le temps, et crevassées de

nombreuses lézardes, laissent apercevoir les lattes vermoulues qui

forment ces minces parois; dans l'une d'elles, une porte disjointe

s'ouvre sur l'escalier.

Le sol, d'une couleur sans nom, infect, gluant, est semé çà et là de

brins de paille pourrie, de haillons sordides, et de ces gros os que le

pauvre achète aux plus infimes revendeurs de viande corrompue pour

ronger les cartilages qui y adhèrent encore[30]...

Une si effroyable incurie annonce toujours ou l'inconduite, ou une

misère honnête, mais si écrasante, si désespérée, que l'homme anéanti,

dégradé, ne sent plus ni la volonté, ni la force, ni le besoin de sortir

de sa fange: il y croupit comme une bête dans sa tanière.

Durant le jour, ce taudis est éclairé par une lucarne étroite, oblongue,

pratiquée dans la partie déclive de la toiture, et garnie d'un châssis

vitré qui s'ouvre et se ferme au moyen d'une crémaillère.

À l'heure dont nous parlons, une couche épaisse de neige recouvrait

cette lucarne.

La chandelle, posée à peu près au centre de la mansarde, sur l'établi du

lapidaire, projette en cet endroit une sorte de zone de pâle lumière

qui, se dégradant peu à peu, se perd dans l'ombre où reste enseveli le

galetas, ombre au milieu de laquelle se dessinent vaguement quelques

formes blanchâtres.

Sur l'établi, lourde table carrée en chêne brut grossièrement équarri,

tachée de graisse et de suif, fourmillent, étincellent, scintillent une

poignée de diamants et de rubis d'une grosseur et d'un éclat admirables.

Morel était lapidaire en fin, et non pas lapidaire en faux, comme il le

disait, et comme on le pensait dans la maison de la rue du Temple...

Grâce à cet innocent mensonge, les pierreries qu'on lui confiait

semblaient de si peu de valeur qu'il pouvait les garder chez lui sans

crainte d'être volé.

Tant de richesses, mises à la merci de tant de misère, nous dispensent

de parler de la probité de Morel...

Assis sur un escabeau sans dossier, vaincu par la fatigue, par le froid,

par le sommeil, après une longue nuit d'hiver passée à travailler, le

lapidaire a laissé tomber sur son établi sa tête appesantie, ses bras

engourdis; son front s'appuie à une large meule, placée horizontalement

sur la table, et ordinairement mise en mouvement par une petite roue à

main; une scie de fin acier, quelques autres outils sont épars à côté;

l'artisan, dont on ne voit que le crâne chauve, entouré de cheveux gris,

est vêtu d'une vieille veste de tricot brun qu'il porte à nu sur la

peau, et d'un mauvais pantalon de toile; ses chaussons de lisière en

lambeaux cachent à peine ses pieds bleuis posés sur le carreau.

Il fait dans cette mansarde un froid si glacial, si pénétrant, que

l'artisan, malgré l'espèce de somnolence où le plonge l'épuisement de

ses forces, frissonne parfois de tout son corps.

La longueur et la carbonisation de la mèche de la chandelle annoncent

que Morel sommeille depuis quelque temps; on n'entend que sa respiration

oppressée; car les six autres habitants de cette mansarde ne dorment

pas...

Oui, dans cette étroite mansarde vivent sept personnes...

Cinq enfants, dont le plus jeune a quatre ans, le plus âgé douze ans à

peine.

Et puis leur mère infirme.

Et puis une octogénaire idiote, la mère de leur mère.

La froidure est bien âpre, puisque la chaleur naturelle de sept

personnes entassées dans un si petit espace n'attiédit pas cette

atmosphère glacée; c'est qu'aussi ces sept corps grêles, chétifs,

grelottants, épuisés, depuis le petit enfant jusqu'à l'aïeule, dégagent

peu de calorique, comme dirait un savant.

Excepté le père de famille, un moment assoupi, parce que ses forces sont

à bout, personne ne dort; non, parce que le froid, la faim, la maladie

tiennent les yeux ouverts, bien ouverts.

On ne sait pas combien est rare et précieux pour le pauvre le sommeil

profond, salutaire, dans lequel il répare ses forces et oublie ses maux.

Il s'éveille si allègre, si dispos, si vaillant au plus rude labeur,

après une de ces nuits bienfaisantes, que les moins religieux, dans le

sens catholique du mot, éprouvent un vague sentiment de gratitude, sinon

envers Dieu, du moins envers... le sommeil, et qui bénit l'effet bénit

la cause.

À l'aspect de l'effrayante misère de cet artisan, comparée à la valeur

des pierreries qu'on lui confie, on est frappé d'un de ces contrastes

qui tout à la fois désolent et élèvent l'âme.

Incessamment cet homme a sous les yeux le déchirant spectacle des

douleurs des siens; tout les accable, depuis la faim jusqu'à la folie,

et il respecte ces pierreries, dont une seule arracherait sa femme, ses

enfants, aux privations qui les tuent lentement.

Sans doute il fait son devoir, simplement son devoir d'honnête homme;

mais, parce que ce devoir est simple, son accomplissement est-il moins

grand, moins beau? Ces conditions dans lesquelles s'exerce le devoir ne

peuvent-elles pas d'ailleurs en rendre la pratique plus méritoire

encore?

Et puis cet artisan, restant si malheureux et si probe auprès de ce

trésor, ne représente-t-il pas l'immense et formidable majorité des

hommes qui, voués à jamais aux privations, mais paisibles, laborieux,

résignés, voient chaque jour sans haine et sans envie amère resplendir à

leurs yeux la magnificence des riches!

N'est-il pas enfin noble, consolant, de songer que ce n'est pas la

force, que ce n'est pas la terreur, mais le bon sens moral qui seul

contient ce redoutable océan populaire dont le débordement pourrait

engloutir la société tout entière, se jouant de ses lois de sa

puissance, comme la mer en furie se joue des digues et des remparts!

Ne sympathise-t-on pas alors de toutes les forces de son âme et de son

esprit avec ces généreuses intelligences qui demandent un peu de place

au soleil pour tant d'infortune, tant de courage, tant de résignation!

Revenons à ce spécimen, hélas! trop réel, d'épouvantable misère que nous

essaierons de peindre dans son effrayante nudité.

Le lapidaire ne possède plus qu'un mince matelas et un morceau de

couverture dévolus à la grand'mère idiote, qui, dans son stupide et

farouche égoïsme, ne voulait partager son grabat avec personne.

Au commencement de l'hiver, elle était devenue furieuse et avait presque

étouffé le plus jeune des enfants qu'on avait voulu placer à côté

d'elle, une petite fille de quatre ans, depuis quelque temps phtisique,

et qui souffrait trop du froid dans la paillasse où elle couchait avec

ses frères et soeurs.

Tout à l'heure nous expliquerons ce mode de couchage, fréquemment usité

chez les pauvres. Auprès d'eux, les animaux sont traités en sybarites:

on change leur litière.

Tel est le tableau complet que présente la mansarde de l'artisan,

lorsque l'oeil perce la pénombre où viennent mourir les faibles lueurs

de la chandelle.

Le long du mur d'appui, moins humide que les autres cloisons, est placé

sur le carreau le matelas où repose la vieille idiote.

Comme elle ne peut rien supporter sur sa tête, ses cheveux blancs,

coupés très-ras, dessinent la forme de son crâne, au front aplati; ses

épais sourcils gris ombragent ses orbites profondes où luit un regard

d'un éclat sauvage, ses joues caves, livides, plissées de mille rides,

se collent à ses pommettes et aux angles saillants de sa mâchoire;

couchée sur le côté, repliée sur elle-même, son menton touchant presque

ses genoux, elle tremble sous une couverture de laine grise, trop petite

pour l'envelopper entièrement, et qui laisse apercevoir ses jambes

décharnées et le bas d'un vieux jupon en lambeaux dont elle est vêtue.

Ce grabat exhale une odeur fétide.

À peu de distance du chevet de la grand'mère s'étend aussi,

parallèlement au mur, la paillasse qui sert de lit aux cinq enfants.

Et voici comment:

On a fait une incision à chaque bout de la toile dans le sens de sa

longueur, puis on a glissé les enfants dans une paille humide et

nauséabonde; la toile d'enveloppe leur sert ainsi de drap et de

couverture.

Deux petites filles, dont l'une est gravement malade, grelottent d'un

côté, trois petits garçons de l'autre.

Ceux-ci et celles-là couchés tout vêtus, si quelques misérables haillons

peuvent s'appeler vêtements.

D'épaisses chevelures blondes, ternes, emmêlées, hérissées, que leur

mère laisse croître parce que cela les garantit toujours un peu du

froid, couvrent à demi leurs figures pâles, étiolées, souffrantes. L'un

des garçons, de ses doigts roidis, tire à soi jusqu'à son menton

l'enveloppe de sa paillasse pour se mieux couvrir; l'autre, de crainte

d'exposer ses mains au froid, tient la toile entre ses dents qui se

choquent; le troisième se serre contre ses deux frères.

La seconde des deux filles, minée par la phtisie, appuie languissamment

sa pauvre petite figure, déjà d'une lividité bleuâtre et morbide, sur la

poitrine glacée de sa soeur, âgée de cinq ans, qui tâche en vain de la

réchauffer entre ses bras et la veille avec une sollicitude inquiète.

Sur une autre paillasse, placée au fond du taudis et en retour de celle

des enfants, la femme de l'artisan est étendue gisante, épuisée par une

fièvre lente et par une infirmité douloureuse qui ne lui permet pas de

se lever depuis plusieurs mois.

Madeleine Morel a trente-six ans. Un vieux mouchoir de cotonnade bleue,

serré autour de son front déprimé, fait ressortir davantage encore la

pâleur bilieuse de son visage osseux. Un cercle brun cerne ses yeux

caves, éteints; des gerçures saignantes fendent ses lèvres blafardes.

Sa physionomie chagrine, abattue, ses traits insignifiants, décèlent un

de ces caractères doux, mais sans ressort, sans énergie, qui ne luttent

pas contre la mauvaise fortune, mais qui se courbent, s'affaissent et se

lamentent.

Faible, inerte, bornée, elle était restée honnête parce que son mari

était honnête; livrée à elle-même, le malheur aurait pu la dépraver et

la pousser au mal. Elle aimait ses enfants, son mari; mais elle n'avait

ni le courage ni la force de retenir ses plaintes amères sur leur

commune infortune. Souvent le lapidaire, dont le labeur opiniâtre

soutenait seul cette famille, était forcé d'interrompre son travail pour

venir consoler, apaiser la pauvre valétudinaire.

Par-dessus un méchant drap de grosse toile bise trouée qui recouvrait sa

femme, Morel, pour la réchauffer, avait étendu quelques hardes si

vieilles, si rapetassées, que le prêteur sur gages n'avait pas voulu les

prendre.

Un fourneau, un poêlon et une marmite de terre égueulée, deux ou trois

tasses fêlées éparses çà et là sur le carreau, un baquet, une planche à

savonner et une grande cruche de grès placée sous l'angle du toit, près

de la porte disjointe, que le vent ébranle à chaque instant, voilà ce

que possède cette famille.

Ce tableau désolant est éclairé par la chandelle, dont la flamme, agitée

par la bise qui siffle à travers les interstices des tuiles, jette

tantôt sur ces misères ses lueurs pâles et vacillantes, tantôt fait

scintiller de mille feux, pétiller de mille étincelles prismatiques

l'éblouissant fouillis de diamants et de rubis exposés sur l'établi où

sommeille le lapidaire.

Par un mouvement d'attention machinal, les yeux de ces infortunés, tous

silencieux, tous éveillés, depuis l'aïeule jusqu'au plus petit enfant,

s'attachaient instinctivement sur le lapidaire, leur seul espoir, leur

seule ressource.

Dans leur naïf égoïsme, ils s'inquiétaient de le voir inactif et

affaissé sous le poids du travail.

La mère songeait à ses enfants.

Les enfants songeaient à eux.

L'idiote paraissait ne songer à rien.

Pourtant tout à coup elle se dressa sur son séant, croisa sur sa

poitrine de squelette ses longs bras secs et jaunes comme du buis,

regarda la lumière en clignotant, puis se leva lentement, entraînant

après elle, comme un suaire, son lambeau de couverture.

Elle était de très-grande taille, sa tête rasée paraissait démesurément

petite, un mouvement spasmodique agitait sa lèvre inférieure, épaisse et

pendante: ce masque hideux offrait le type d'un hébétement farouche.

L'idiote s'avança sournoisement près de l'établi, comme un enfant qui va

commettre un méfait.

Quand elle fut à la portée de la chandelle, elle approcha de la flamme

ses deux mains tremblantes; leur maigreur était telle que la lumière

qu'elles abritaient leur donnait une sorte de transparence livide.

Madeleine Morel suivait de son grabat les moindres mouvements de la

vieille; celle-ci, en continuant de se réchauffer à la flamme de la

chandelle, baissait la tête et considérait avec une curiosité imbécile

le chatoiement des rubis et des diamants qui scintillaient sur la table.

Absorbée par cette contemplation, l'idiote ne maintint pas ses mains à

une distance suffisante de la flamme, elle se brûla et poussa un cri

rauque.

À ce bruit, Morel se réveilla en sursaut et releva vivement la tête.

Il avait quarante ans, une physionomie ouverte, intelligente et douce,

mais flétrie, mais creusée par la misère; une barbe grise de plusieurs

semaines couvrait le bas de son visage couturé par la petite vérole; des

rides précoces sillonnaient son front déjà chauve; ses paupières

enflammées étaient rougies par l'abus des veilles.

Un de ces phénomènes fréquents chez les ouvriers d'une constitution

débile, et voués à un travail sédentaire qui les contraint à demeurer

tout le jour dans une position presque invariable, avait déformé sa

taille chétive. Continuellement forcé de se tenir courbé sur son établi

et de se pencher du côté droit, afin de mettre sa meule en mouvement, le

lapidaire, pour ainsi dire, pétrifié, ossifié dans cette position qu'il

gardait douze à quinze heures par jour, s'était voûté et déjeté tout

d'un côté.

Puis son bras droit, incessamment exercé par le pénible maniement de la

meule, avait acquis un développement musculaire considérable, tandis que

le bras et la main gauches, toujours inertes et appuyés sur l'établi

pour présenter les facettes des diamants à l'action de la meule, étaient

réduits à un état de maigreur et de marasme effrayant; les jambes

grêles, presque annihilées par le manque complet d'exercice, pouvaient à

peine soutenir ce corps épuisé, dont toute la substance, toute la

vitalité, toute la force semblaient s'être concentrées dans la seule

partie que le travail exerce continuellement.

Et, comme disait Morel avec une poignante résignation:

--C'est moins pour moi que je tiens à manger que pour renforcer le bras

qui tourne la meule.

Réveillé en sursaut, le lapidaire se trouva face à face avec l'idiote.

--Qu'avez-vous? Que voulez-vous, la mère? lui dit Morel; puis il ajouta

d'une voix plus basse, craignant d'éveiller sa famille qu'il croyait

endormie: Allez vous coucher, la mère. Ne faites pas de bruit, Madeleine

et les enfants dorment.

--Je ne dors pas, je tâche de réchauffer Adèle, dit l'aînée des petites

filles.

--J'ai trop faim pour dormir, reprit un des garçons; ça n'était pas mon

tour d'aller souper hier comme mes frères chez Mlle Rigolette.

--Pauvres enfants! dit Morel avec accablement, je croyais que vous

dormiez, au moins.

--J'avais peur de t'éveiller, Morel, dit la femme; sans cela, je

t'aurais demandé de l'eau; j'ai bien soif, je suis dans mon accès de

fièvre.

--Tout de suite, répondit l'ouvrier; seulement il faut que je fasse

d'abord recoucher ta mère. Voyons, laissez donc mes pierres tranquilles,

dit-il à la vieille qui voulait s'emparer d'un gros rubis dont le

scintillement fixait son attention. Allez donc vous coucher, la mère!

répéta-t-il.

--Ça, ça, répondit l'idiote en montrant la pierre précieuse qu'elle

convoitait.

--Nous allons nous fâcher, dit Morel en grossissant sa voix, pour

effrayer sa belle-mère dont il repoussa doucement la main.

--Mon Dieu! mon Dieu! Morel, que j'ai donc soif, murmura Madeleine.

Viens donc me donner à boire!

--Mais comment veux-tu que je fasse, aussi? Je ne puis pas laisser ta

mère toucher à mes pierres, pour qu'elle me perde encore un diamant,

comme il y a un an; et Dieu sait... Dieu sait ce qu'il nous coûte, ce

diamant, et ce qu'il nous coûtera peut-être encore.

Et le lapidaire porta sa main à son front d'un air sombre; puis il

ajouta, en s'adressant à un de ses enfants:

--Félix, va donner à boire à ta mère, puisque tu ne dors pas.

--Non, non, j'attendrai, il va prendre froid, reprit Madeleine.

--Je n'aurai pas plus froid dehors que dans la paillasse, dit l'enfant

en se levant.

--À çà, voyons, allez-vous finir! s'écria Morel d'une voix menaçante

pour chasser l'idiote, qui ne voulait pas s'éloigner de l'établi et

s'obstinait à s'emparer d'une des pierres.

--Maman, l'eau de la cruche est gelée, cria Félix.

--Casse la glace alors, dit Madeleine.

--Elle est trop épaisse, je ne peux pas.

--Morel, casse donc la glace de la cruche, dit Madeleine d'une voix

dolente et impatiente; puisque je n'ai pas autre chose à boire que de

l'eau, que j'en puisse boire au moins. Tu me laisses mourir de soif.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! quelle patience! Mais comment veux-tu que je

fasse? J'ai ta mère sur les bras, s'écria le malheureux lapidaire.

Il ne pouvait parvenir à se débarrasser de l'idiote, qui, commençant à

s'irriter de la résistance qu'elle rencontrait, faisait entendre une

sorte de grondement courroucé.

--Appelle-la donc, dit Morel à sa femme; elle t'écoute quelquefois, toi.

--Ma mère, allez vous coucher; si vous êtes sage, je vous donnerai du

café que vous aimez bien.

--Ça, ça, reprit l'idiote en cherchant cette fois à s'emparer violemment

du rubis qu'elle convoitait.

Morel la repoussa avec ménagement, mais en vain.

--Mon Dieu! tu sais bien que tu n'en finiras pas avec elle, si tu ne lui

fais pas peur avec le fouet, s'écria Madeleine; il n'y a que ce moyen-là

de la faire rester tranquille.

--Il le faut bien; mais, quoiqu'elle soit folle, menacer une vieille

femme de coups de fouet, ça me répugne toujours, dit Morel.

Puis, s'adressant à la vieille qui tâchait de le mordre, et qu'il

contenait d'une main, il s'écria de sa voix la plus terrible:

--Gare au fouet! si vous n'allez pas vous coucher tout de suite!

Ces menaces furent encore vaines.

Il prit le fouet sous son établi, le fit claquer violemment et en menaça

l'idiote, lui disant:

--Couchez-vous tout de suite, couchez-vous!

Au bruit retentissant du fouet, la vieille s'éloigna d'abord brusquement

de l'établi, puis s'arrêta, gronda entre ses dents et jeta des regards

irrités sur son gendre.

--Au lit! Au lit! répéta celui-ci en s'avançant et en faisant de nouveau

claquer son fouet.

Alors l'idiote regagna lentement sa couche à reculons, en montrant le

poing au lapidaire.

Celui-ci, désirant terminer cette scène cruelle pour aller donner à

boire à sa femme, s'avança très-près de l'idiote, fit une dernière fois

brusquement résonner son fouet, sans la toucher néanmoins, et répéta

d'une voix menaçante:

--Au lit, tout de suite!

La vieille, dans son effroi, se mit à pousser des hurlements affreux, se

jeta sur sa couche et s'y blottit comme un chien dans son chenil, sans

cesser de hurler.

Les enfants épouvantés, croyant que leur père avait frappé la vieille,

lui crièrent en pleurant:

--Ne bats pas grand'mère, ne la bats pas!

Il est impossible de rendre l'effet sinistre de cette scène nocturne,

accompagnée des cris suppliants des enfants, des hurlements furieux de

l'idiote et des plaintes douloureuses de la femme du lapidaire.

Les mystères de Paris, Tome II · 第 44 / 93 题