Les aveux

Le fauteuil de Mme d'Harville était placé à droite de la cheminée, où

Rodolphe, resté debout, s'accoudait légèrement.

Jamais Clémence n'avait été plus frappée du noble et gracieux ensemble

des traits du prince; jamais sa voix ne lui avait semblé plus douce et

plus vibrante.

Sentant combien il était pénible pour la marquise de commencer cette

conversation, Rodolphe lui dit:

--Vous avez été, madame, victime d'une trahison indigne: une lâche

délation de la comtesse Sarah Mac-Gregor a failli vous perdre.

--Il serait vrai, monseigneur? s'écria Clémence. Mes pressentiments ne

me trompaient donc pas... Et comment Votre Altesse a-t-elle pu

savoir?...

--Hier, par hasard, au bal de la comtesse ***, j'ai découvert le secret

de cette infamie. J'étais assis dans un endroit écarté du jardin

d'hiver. Ignorant qu'un massif de verdure me séparait d'eux et me

permettait de les entendre, la comtesse Sarah et son frère vinrent

s'entretenir près de moi de leurs projets et du piège qu'ils vous

tendaient. Voulant vous prévenir du péril dont vous étiez menacée, je me

rendis à la hâte au bal de Mme de Nerval, croyant vous y trouver: vous

n'y aviez pas paru. Vous écrire ici ce matin, c'était exposer ma lettre

à tomber entre les mains du marquis, dont les soupçons devaient être

éveillés. J'ai préféré aller vous attendre rue du Temple, pour déjouer

la trahison de la comtesse Sarah. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, de

vous entretenir si longtemps d'un sujet qui doit vous être désagréable?

Sans la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire... de ma vie je ne

vous eusse parlé de tout ceci...

Après un moment de silence, Mme d'Harville dit à Rodolphe:

--Je n'ai qu'une manière, monseigneur, de vous prouver ma

reconnaissance... c'est de vous faire un aveu que je n'ai fait à

personne. Cet aveu ne me justifiera pas à vos yeux, mais il vous fera

peut-être trouver ma conduite moins coupable.

--Franchement, madame, dit Rodolphe en souriant, ma position envers vous

est très-embarrassante...

Clémence, étonnée de ce ton presque léger, regarda Rodolphe avec

surprise.

--Comment, monseigneur?

--Grâce à une circonstance que vous devinerez sans doute, je suis obligé

de faire... un peu le grand-parent, à propos d'une aventure qui, dès que

vous aviez échappé au piège odieux de la comtesse Sarah, ne méritait pas

d'être prise si gravement... Mais, ajouta Rodolphe avec une nuance de

gravité douce et affectueuse, votre mari est pour moi presque un frère;

mon père avait voué à son père la plus affectueuse gratitude. C'est donc

très-sérieusement que je vous félicite d'avoir rendu à votre mari le

repos et la sécurité.

--Et c'est aussi parce que vous honorez M. d'Harville de votre amitié,

monseigneur, que je tiens à vous apprendre la vérité tout entière... et

sur un choix qui doit vous sembler aussi malheureux qu'il l'est

réellement... et sur ma conduite, qui offense celui que Votre Altesse

appelle presque son frère.

--Je serai toujours, madame, heureux et fier de la moindre preuve de

votre confiance. Cependant, permettez-moi de vous dire, à propos du

choix dont vous parlez, que je sais que vous avez cédé autant à un

sentiment de pitié sincère qu'à l'obsession de la comtesse Sarah

Mac-Gregor, qui avait ses raisons pour vouloir vous perdre... Je sais

encore que vous avez hésité longtemps avant de vous résoudre à la

démarche que vous regrettez tant à cette heure.

Clémence regarda le prince avec surprise.

--Cela vous étonne! Je vous dirai mon secret un autre jour, afin de ne

pas passer à vos yeux pour sorcier, reprit Rodolphe en souriant. Mais

votre mari est-il complètement rassuré?

--Oui, monseigneur, dit Clémence en baissant les yeux avec confusion;

et, je vous l'avoue, il m'est pénible de l'entendre me demander pardon

de m'avoir soupçonnée, et s'extasier sur mon modeste silence à propos de

mes bonnes oeuvres.

--Il est heureux de son illusion, ne vous la reprochez pas, maintenez-le

toujours, au contraire, dans sa douce erreur... S'il ne m'était interdit

de parler légèrement de cette aventure, et s'il ne s'agissait pas de

vous, madame... je dirais que jamais une femme n'est plus charmante pour

son mari que lorsqu'elle a quelque tort à dissimuler. On n'a pas idée de

toutes les séduisantes câlineries qu'une mauvaise conscience inspire, on

n'imagine pas toutes les fleurs ravissantes que fait souvent éclore une

perfidie... Quand j'étais jeune, ajouta Rodolphe, en souriant,

j'éprouvais toujours, malgré moi, une vague défiance lors de certains

redoublements de tendresse; et comme de mon côté je ne me sentais jamais

plus à mon avantage que lorsque j'avais quelque chose à me faire

pardonner, dès qu'on se montrait pour moi aussi perfidement aimable que

je voulais le paraître, j'étais bien sûr que ce charmant accord...

cachait une infidélité mutuelle.

Mme d'Harville s'étonnait de plus en plus d'entendre Rodolphe parler en

raillant d'une aventure qui aurait pu avoir pour elle des suites si

terribles; mais devinant bientôt que le prince, par cette affectation de

légèreté, tâchait d'amoindrir l'importance du service qu'il lui avait

rendu, elle lui dit, profondément touchée de cette délicatesse:

--Je comprends votre générosité, monseigneur... Permis à vous maintenant

de plaisanter et d'oublier le péril auquel vous m'avez arrachée... Mais

ce que j'ai à vous dire, moi, est si grave, si triste, cela a tant de

rapport avec les événements de ce matin, vos conseils peuvent m'être si

utiles, que je vous supplie de vous rappeler que vous m'avez sauvé

l'honneur et la vie... oui, monseigneur, la vie... Mon mari était armé;

il me l'a avoué dans l'excès de son repentir; il voulait me tuer!...

--Grand Dieu! s'écria Rodolphe avec une vive émotion.

--C'était son droit, reprit amèrement Mme d'Harville.

--Je vous en conjure, madame, répondit Rodolphe très-sérieusement cette

fois, croyez-moi, je suis incapable de rester indifférent à ce qui vous

intéresse; si tout à l'heure j'ai plaisanté, c'est que je ne voulais pas

appesantir tristement votre pensée sur cette matinée, qui a dû vous

causer une si terrible émotion. Maintenant, madame, je vous écoute

religieusement, puisque vous me faites la grâce de me dire que mes

conseils peuvent vous être bons à quelque chose.

--Oh! bien utiles, monseigneur! Mais, avant de vous les demander,

permettez-moi de vous dire quelques mots d'un passé que vous ignorez...

des années qui ont précédé mon mariage avec M. d'Harville.

Rodolphe s'inclina, Clémence continua:

--À seize ans je perdis ma mère, dit-elle sans pouvoir retenir une

larme. Je ne vous dirai pas combien je l'adorai; figurez-vous,

monseigneur, l'idéal de la bonté sur la terre; sa tendresse pour moi

était extrême, elle y trouvait une consolation profonde à d'amers

chagrins... Aimant peu le monde, d'une santé délicate, naturellement

très-sédentaire, son plus grand plaisir avait été de se charger seule de

mon instruction: car ses connaissances solides, variées, lui

permettaient de remplir mieux que personne la tâche qu'elle s'était

imposée.

«Jugez, monseigneur, de son étonnement, du mien, lorsque à seize ans, au

moment où mon éducation était presque terminée, mon père, prétextant la

faiblesse de la santé de ma mère, nous annonça qu'une jeune veuve fort

distinguée, que de grands malheurs rendaient très-intéressante, se

chargerait d'achever ce que ma mère avait commencé... Ma mère se refusa

d'abord au désir de mon père. Moi-même je le suppliai de ne pas mettre

entre elle et moi une étrangère; il fut inexorable, malgré nos larmes.

Mme Roland, veuve d'un colonel mort dans l'Inde, disait-elle, vint

habiter avec nous et fut chargée de remplir auprès de moi les fonctions

d'institutrice.

--Comment! c'est cette Mme Roland que monsieur votre père a épousée

presque aussitôt après votre mariage?

--Oui, monseigneur.

--Elle était donc très-belle?

--Médiocrement jolie, monseigneur.

--Très-spirituelle, alors?

--De la dissimulation, de la ruse, rien de plus. Elle avait vingt-cinq

ans environ, des cheveux blonds très-pâles, des cils presque blancs, de

grands yeux ronds d'un bleu clair; sa physionomie était humble et

doucereuse; son caractère, perfide jusqu'à la cruauté, était en

apparence prévenant jusqu'à la bassesse.

--Et son instruction?

--Complètement nulle, monseigneur; et je ne puis comprendre comment mon

père, jusqu'alors si esclave des convenances, n'avait pas songé que

l'incapacité de cette femme trahirait scandaleusement le véritable motif

de sa présence chez lui. Ma mère lui fit observer que Mme Roland était

d'une ignorance profonde; il lui répondit, avec un accent qui

n'admettait pas de réplique, que, savante ou non, cette jeune et

intéressante veuve garderait chez lui la position qu'il lui avait faite.

Je l'ai su plus tard: dès ce moment ma pauvre mère comprit tout et

s'affecta profondément, déplorant moins, je pense, l'infidélité de mon

père que les désordres intérieurs que cette liaison devait amener et

dont le bruit pouvait parvenir jusqu'à moi.

--Mais, en effet, même au point de vue de sa folle passion, monsieur

votre père faisait, ce me semble, un mauvais calcul, en introduisant

cette femme chez lui.

--Votre étonnement redoublerait encore, monseigneur, si vous saviez que

mon père est l'homme du caractère le plus formaliste et le plus entier

que je connaisse; il fallait, pour l'amener à un pareil oubli de toute

convenance, l'influence excessive de Mme Roland, influence d'autant plus

certaine qu'elle la dissimulait sous les dehors d'une violente passion

pour lui.

--Mais quel âge avait donc alors monsieur votre père?

--Soixante ans environ.

--Et il croyait à l'amour de cette jeune femme?

--Mon père a été un des hommes les plus à la mode de son temps; Mme

Roland, obéissant à son instinct ou à d'habiles conseils...

--Des conseils! Et qui pouvait la conseiller?

--Je vous le dirai tout à l'heure, monseigneur. Devinant qu'un homme à

bonnes fortunes, lorsqu'il atteint la vieillesse, aime d'autant plus à

être flatté sur ses agréments extérieurs que ces louanges lui rappellent

le plus beau temps de sa vie, cette femme, le croiriez-vous,

monseigneur? flatta mon père sur la grâce et sur le charme de ses

traits, sur l'élégance inimitable de sa taille et de sa tournure; et il

avait soixante ans... Tout le monde apprécie sa haute intelligence, et

il a donné aveuglément dans ce piège grossier. Telle a été, telle est

encore, je n'en doute pas, la cause de l'influence de cette femme sur

lui. Tenez, monseigneur, malgré mes tristes préoccupations, je ne puis

m'empêcher de sourire en me rappelant avoir, avant mon mariage, souvent

entendu dire et soutenir par Mme Roland que ce qu'elle appelait la

«maturité réelle» était le plus bel âge de la vie. Cette «maturité

réelle» ne commençait guère, il est vrai, que vers cinquante-cinq ou

soixante ans.

--L'âge de monsieur votre père?

--Oui, monseigneur. Alors seulement, disait Mme Roland, l'esprit et

l'expérience avaient acquis leur dernier développement; alors seulement

un homme éminemment placé dans le monde jouissait de toute la

considération à laquelle il pouvait prétendre; alors seulement aussi

l'ensemble de ses traits, la bonne grâce de ses manières atteignaient

leur perfection, la physionomie offrant à cette époque de la vie un rare

et divin mélange de gracieuse sérénité et de douce gravité. Enfin, une

légère teinte de mélancolie, causée par les déceptions qu'amène toujours

l'expérience, complétait le charme irrésistible de la «maturité réelle»;

charme seulement appréciable, se hâtait d'ajouter Mme Roland, pour les

femmes d'esprit et de coeur qui ont le bon goût de hausser les épaules

aux éclats de la jeunesse effarée de ces petits étourdis de quarante

ans, dont le caractère n'offre aucune sûreté et dont les traits d'une

insignifiante juvénilité ne sont pas encore poétisés par cette

majestueuse expression qui décèle la science profonde de la vie.

Rodolphe ne put s'empêcher de sourire de la verve ironique avec laquelle

Mme d'Harville traçait le portrait de sa belle-mère.

--Il est une chose que je ne pardonne jamais aux gens ridicules, dit-il

à la marquise.

--Quoi donc, monseigneur?

--C'est d'être méchants... cela empêche de rire d'eux tout à son aise.

--C'est peut-être un calcul de leur part, dit Clémence.

--Je le croirais assez, et c'est dommage; car, par exemple, si je

pouvais oublier que cette Mme Roland vous a nécessairement fait beaucoup

de mal, je m'amuserais fort de cette invention de «maturité réelle»

opposée à la folle jeunesse de ces étourneaux de quarante ans, qui,

selon cette femme, semblent à peine «sortir de page», comme auraient dit

nos grands-parents.

--Du moins, mon père est, je crois, heureux des illusions dont, à cette

heure, ma belle-mère l'entoure.

--Et sans doute, dès à présent, punie de sa fausseté, elle subit les

conséquences de son semblant d'amour passionné; monsieur votre père l'a

prise au mot, il l'entoure de solitude et d'amour. Or, permettez-moi de

vous le dire, la vie de votre belle-mère doit être aussi insupportable

que celle de son mari doit être heureuse: figurez-vous l'orgueilleuse

joie d'un homme de soixante ans, habitué au succès, qui se croit encore

assez passionnément aimé d'une jeune femme pour lui inspirer le désir de

s'enfermer avec lui dans un complet isolement.

--Aussi, monseigneur, puisque mon père se trouve heureux, je n'aurais

peut-être pas à me plaindre de Mme Roland; mais son odieuse conduite

envers ma mère... mais la part malheureusement trop active qu'elle a

prise à mon mariage causent mon aversion pour elle, dit Mme d'Harville

après un moment d'hésitation.

Rodolphe la regarda avec surprise.

--M. d'Harville est votre ami, monseigneur, reprit Clémence d'une voix

ferme. Je sais la gravité des paroles que je viens de prononcer... Tout

à l'heure vous me direz si elles sont justes. Mais je reviens à Mme

Roland, établie auprès de moi comme institutrice, malgré son incapacité

reconnue. Ma mère eut à ce sujet une explication pénible avec mon père,

et lui signifia que, voulant au moins protester contre l'intolérable

position de cette femme, elle ne paraîtrait plus désormais à table si

Mme Roland ne quittait pas à l'instant la maison. Ma mère était la

douceur, la bonté même; mais elle devenait d'une indomptable fermeté

lorsqu'il s'agissait de sa dignité personnelle. Mon père fut inflexible,

elle tint sa promesse; de ce moment, nous vécûmes complètement retirées

dans son appartement. Mon père me témoigna dès lors autant de froideur

qu'à ma mère, pendant que Mme Roland faisait presque publiquement les

honneurs de notre maison, toujours en qualité de mon institutrice.

--À quelles extrémités une folle passion ne porte-t-elle pas les esprits

les plus éminents! Et puis on nous enorgueillit bien plus en nous louant

des qualités ou des avantages que nous ne possédons pas ou que nous ne

possédons plus, qu'en nous louant de ceux que nous avons. Prouver à un

homme de soixante ans qu'il n'en a que trente, c'est l'_a b c_ de la

flatterie... et plus une flatterie est grossière, plus elle a de

succès... Hélas nous autres princes, nous savons cela.

--On fait à ce sujet tant d'expériences sur vous; monseigneur...

--Sous ce rapport, monsieur votre père a été traité en roi... Mais votre

mère devait horriblement souffrir.

--Plus encore pour moi que pour elle, monseigneur, car elle songeait à

l'avenir... Sa santé, déjà très-délicate, s'affaiblit encore; elle tomba

gravement malade; la fatalité voulut que le médecin de la maison, M.

Sorbier, mourût; ma mère avait toute confiance en lui, elle le regretta

vivement. Mme Roland avait pour médecin et pour ami un docteur italien

d'un grand mérite, disait-elle; mon père, circonvenu, le consulta

quelquefois, s'en trouva bien, et le proposa à ma mère, qui le prit,

hélas! et ce fut lui qui la soigna pendant sa dernière maladie... (À ces

mots, les yeux de Mme d'Harville se remplirent de larmes.) J'ai honte de

vous avouer cette faiblesse, monseigneur, ajouta-t-elle, mais, par cela

seulement que ce médecin avait été donné à mon père par Mme Roland, il

m'inspirait (alors sans aucune raison) un éloignement involontaire; je

vis avec une sorte de crainte ma mère lui accorder sa confiance;

pourtant, sous le rapport de la science, le docteur Polidori...

--Que dites-vous, madame? s'écria Rodolphe.

--Qu'avez-vous, monseigneur? dit Clémence stupéfaite de l'expression des

traits de Rodolphe.

«Mais non, se dit le prince en se parlant à lui-même, je me trompe sans

doute... il y a cinq ou six ans de cela, tandis que l'on m'a dit que

Polidori n'était à Paris que depuis deux ans environ, caché sous un faux

nom... c'est bien lui que j'ai vu hier... ce charlatan Bradamanti...

Pourtant... deux médecins de ce nom[29]... quelle singulière

rencontre!...»

--Madame, quelques mots sur ce docteur Polidori, dit Rodolphe à Mme

d'Harville, qui le regardait avec une surprise croissante; quel âge

avait cet Italien?

--Mais cinquante ans environ.

--Et sa figure... sa physionomie?

--Sinistre... Je n'oublierai jamais ses yeux d'un vert clair... son nez

recourbé comme le bec d'un aigle.

--C'est lui!... c'est bien lui!... s'écria Rodolphe. Et croyez-vous,

madame, que le docteur Polidori habite encore Paris? demanda Rodolphe à

Mme d'Harville.

--Je ne sais, monseigneur. Environ un an après le mariage de mon père,

il a quitté Paris; une femme de mes amies, dont cet Italien était aussi

le médecin à cette époque, Mme de Lucenay...

--La duchesse de Lucenay! s'écria Rodolphe.

--Oui, monseigneur... Pourquoi cet étonnement?

--Permettez-moi de vous en taire la cause... Mais, à cette époque, que

vous disait Mme de Lucenay sur cet homme?

--Qu'il lui écrivait souvent, depuis son départ de Paris, des lettres

fort spirituelles sur les pays qu'il visitait; car il voyageait

beaucoup... Maintenant... je me rappelle qu'il y a un mois environ,

demandant à Mme de Lucenay si elle recevait toujours des nouvelles de M.

Polidori, elle me répondit d'un air embarrassé que depuis longtemps on

n'en entendait plus parler, qu'on ignorait ce qu'il était devenu, que

quelques personnes même le croyaient mort.

--C'est singulier, dit Rodolphe, se souvenant de la visite de Mme de

Lucenay au charlatan Bradamanti.

--Vous connaissez donc cet homme, monseigneur?

--Oui, malheureusement pour moi... Mais, de grâce, continuez votre

récit; plus tard je vous dirai ce que c'est que ce Polidori...

--Comment? Ce médecin...

--Dites plutôt cet homme souillé des crimes les plus odieux.

--Des crimes!... s'écria Mme d'Harville avec effroi; il a commis des

crimes, cet homme... l'ami de Mme Roland et le médecin de ma mère! Ma

mère est morte entre ses mains après quelques jours de maladie!... Ah!

monseigneur, vous m'épouvantez!... vous m'en dites trop ou pas assez!...

--Sans accuser cet homme d'un crime de plus, sans accuser votre

belle-mère d'une effroyable complicité, je dis que vous devez peut-être

remercier Dieu de ce que votre père, après son mariage avec Mme Roland,

n'ait pas eu besoin des soins de Polidori...

--Ô mon Dieu! s'écria Mme d'Harville avec une expression déchirante, mes

pressentiments ne me trompaient donc pas!

--Vos pressentiments!

--Oui... tout à l'heure, je vous parlais de l'éloignement que

m'inspirait ce médecin, parce qu'il avait été introduit chez nous par

Mme Roland; je ne vous ai pas tout dit, monseigneur...

--Comment?

--Je craignais d'accuser un innocent, de trop écouter l'amertume de mes

regrets. Mais je vais tout vous dire, monseigneur. La maladie de ma mère

durait depuis cinq jours; je l'avais toujours veillée. Un soir j'allai

respirer l'air du jardin sur la terrasse de notre maison. Au bout d'un

quart d'heure, je rentrai par un long corridor obscur. À la faible

clarté d'une lumière qui s'échappait de la porte de l'appartement de Mme

Roland, je vis sortir M. Polidori. Cette femme l'accompagnait. J'étais

dans l'ombre; ils ne m'apercevaient pas. Mme Roland lui dit à voix

très-basse quelques paroles que je ne pus entendre. Le médecin répondit

d'un ton plus haut ces seuls mots: «Après-demain.» Et comme Mme Roland

lui parlait encore à voix basse, il reprit avec un accent singulier:

«Après-demain, vous dis-je, après-demain...»

--Que signifiaient ces paroles?

--Ce que cela signifiait, monseigneur? Le mercredi soir, M. Polidori

disait: Après-demain... Le vendredi... ma mère était morte!...

--Oh! c'est affreux!...

--Lorsque je pus réfléchir et me souvenir, ce mot «après-demain», qui

semblait avoir prédit l'époque de la mort de ma mère, me revint à la

pensée; je crus que M. Polidori, instruit par la science du peu de temps

que ma mère avait encore à vivre, s'était hâté d'en aller instruire Mme

Roland... Mme Roland, qui avait tant de raisons de se réjouir de cette

mort. Cela seul m'avait fait prendre cet homme et cet femme en

horreur... Mais jamais je n'aurais osé supposer... Oh! non, non, encore

à cette heure, je ne puis croire à un pareil crime!

--Polidori est le seul médecin qui ait donné ses soins à votre

malheureuse mère?

--La veille du jour où je l'ai perdue, cet homme avait amené en

consultation un de ses confrères. Selon ce que m'apprit ensuite mon

père, ce médecin avait trouvé ma mère dans un état très-dangereux...

Après ce funeste événement, on me conduisit chez une de nos parentes.

Elle avait tendrement aimé ma mère. Oubliant la réserve que mon âge lui

commandait, cette parente m'apprit sans ménagement combien j'avais de

raisons de haïr Mme Roland. Elle m'éclaira sur les ambitieuses

espérances que cette femme devait dès lors concevoir.

«Cette révélation m'accabla; je compris enfin tout ce que ma mère avait

dû souffrir. Lorsque je revis mon père, mon coeur se brisa: il venait me

chercher pour m'emmener en Normandie; nous devions y passer les premiers

temps de notre deuil. Pendant la route, il pleura beaucoup et me dit

qu'il n'avait que moi pour l'aider à supporter ce coup affreux. Je lui

répondis avec expansion qu'il ne me restait non plus que lui depuis la

perte de la plus adorée des mères. Après quelques mots sur l'embarras où

il se trouverait s'il était forcé de me laisser seule pendant les

absences que ses affaires le forçaient de faire de temps à autre, il

m'apprit sans transition, et comme la chose la plus naturelle du monde,

que, par bonheur pour lui et pour moi, Mme Roland consentait à prendre

la direction de sa maison et à me servir de guide et d'amie.

«L'étonnement, la douleur, l'indignation me rendirent muette; je pleurai

en silence. Mon père me demanda la cause de mes larmes; je m'écriai,

avec trop d'amertume sans doute, que jamais je n'habiterais la même

maison que Mme Roland; car je méprisais cette femme autant que je la

haïssais à cause des chagrins qu'elle avait causés à ma mère. Il resta

calme, combattit ce qu'il appelait mon enfantillage et me dit froidement

que sa résolution était inébranlable, et que je m'y soumettrais.

«Je le suppliai de me permettre de me retirer au Sacré-Coeur, où j'avais

quelques amies: j'y resterais jusqu'au moment où il jugerait à propos de

me marier. Il me fit observer que le temps était passé où l'on se

mariait à la grille d'un couvent; que mon empressement à le quitter lui

serait très-sensible, s'il ne voyait dans mes paroles une exaltation

excusable, mais peu sensée, qui se calmerait nécessairement; puis il

m'embrassa au front en m'appelant mauvaise tête.

«Hélas! en effet, il fallait me soumettre. Jugez, monseigneur, de ma

douleur! Vivre de la vie de chaque jour avec une femme à qui je

reprochais presque la mort de ma mère... Je prévoyais les scènes les

plus cruelles entre mon père et moi, aucune considération ne pouvant

m'empêcher de témoigner mon aversion pour Mme Roland. Il me semblait

qu'ainsi je vengerais ma mère, tandis que la moindre parole d'affection

dite à cette femme m'eût paru une lâcheté sacrilège.

--Mon Dieu, que cette existence dut vous être pénible... que j'étais

loin de penser que vous eussiez déjà tant souffert lorsque j'avais le

plaisir de vous voir davantage! Jamais un mot de vous ne m'avait fait

soupçonner...

--C'est qu'alors, monseigneur, je n'avais pas à m'excuser à vos yeux

d'une faiblesse impardonnable... Si je vous parle si longuement de cette

époque de ma vie, c'est pour vous faire comprendre dans quelle position

j'étais lorsque je me suis mariée... et pourquoi, malgré un

avertissement qui aurait dû m'éclairer, j'ai épousé M. d'Harville.

«En arrivant aux Aubiers (c'est le nom de la terre de mon père), la

première personne qui vint à notre rencontre fut Mme Roland. Elle avait

été s'établir dans cette terre le jour de la mort de ma mère. Malgré son

air humble et doucereux, elle laissait déjà percer une joie triomphante

mal dissimulée. Je n'oublierai jamais le regard à la fois ironique et

méchant qu'elle me jeta lors de mon arrivée; elle semblait me dire: «Je

suis ici chez moi, c'est vous qui êtes l'étrangère.» Un nouveau chagrin

m'était réservé: soit manque de tact impardonnable, soit impudence

éhontée, cette femme occupait l'appartement de ma mère. Dans mon

indignation, je me plaignis à mon père d'une pareille inconvenance; il

me répondit sévèrement que cela devait d'autant moins m'étonner qu'il

fallait m'habituer à considérer et à respecter Mme Roland comme une

seconde mère. Je lui dis que ce serait profaner ce nom sacré, et à son

grand courroux je ne manquai aucune occasion de témoigner mon aversion à

Mme Roland; plusieurs fois il s'emporta et me réprimanda durement devant

cette femme. Il me reprochait mon ingratitude, ma froideur envers l'ange

de consolation que la Providence nous avait envoyé. «Je vous en prie,

mon père, parlez pour vous», lui dis-je un jour. Il me traita

cruellement. Mme Roland, de sa voix mielleuse, intercéda pour moi avec

une profonde hypocrisie. «Soyez indulgent pour Clémence, disait-elle:

les regrets que lui inspire l'excellente personne que nous pleurons tous

sont si naturels, si louables, qu'il faut avoir égard à sa douleur, et

la plaindre même dans ses emportements.--Eh bien! me disait mon père en

me montrant Mme Roland avec admiration, vous l'entendez! Est-elle assez

bonne, assez généreuse? C'est en vous jetant dans ses bras que vous

devriez lui répondre.--Cela est inutile, mon père; madame me hait... et

je la hais.--Ah! Clémence! vous me faites bien du mal, mais je vous

pardonne, ajouta Mme Roland en levant les yeux au ciel.--Mon amie! ma

noble amie! s'écria mon père d'une voix émue, calmez-vous, je vous en

conjure: par égard pour moi, ayez pitié d'une folle assez à plaindre

pour vous méconnaître ainsi! Puis, me lançant des regards

irrités:--Tremblez, s'écria-t-il, si vous osez encore outrager l'âme la

plus belle qu'il y ait au monde; faites-lui à l'instant vos excuses.--Ma

mère me voit et m'entend... elle ne me pardonnerait pas cette lâcheté»,

dis-je à mon père; et je sortis, le laissant occupé de consoler Mme

Roland et d'essuyer ses larmes menteuses... Pardon, monseigneur, de

m'appesantir sur ces puérilités, mais elles peuvent seules vous donner

une idée de la vie que je menais alors.

--Je crois assister à ces scènes intérieures si tristement et si

humainement vraies... Dans combien de familles elles ont dû se

renouveler, et combien de fois elles se renouvelleront encore!... Rien

de plus vulgaire, et pourtant rien de plus habile que la conduite de Mme

Roland; cette simplicité de moyens dans la perfidie la met à la portée

de tant d'intelligences médiocres... Et encore ce n'est pas cette femme

qui était habile, c'est votre père qui était aveugle; mais en quelle

qualité présentait-il Mme Roland au voisinage?

--Comme mon institutrice et son amie... et on l'acceptait ainsi.

--Je n'ai pas besoin de vous demander s'il vivait dans le même

isolement?

--À l'exception de quelques rares visites, forcées par des relations de

voisinage et d'affaires, nous ne voyions personne; mon père,

complètement dominé par sa passion et cédant sans doute aux instances de

Mme Roland, quitta au bout de trois mois à peine le deuil de ma mère,

sous prétexte que le deuil... se portait dans le coeur... Sa froideur

pour moi augmenta de plus en plus, son indifférence allait à ce point

qu'il me laissait une liberté incroyable pour une jeune personne de mon

âge. Je le voyais à l'heure du déjeuner: il rentrait ensuite chez lui

avec Mme Roland, qui lui servait de secrétaire pour sa correspondance

d'affaires; puis il sortait avec elle en voiture ou à pied et ne

rentrait qu'une heure avant le dîner... Mme Roland faisait une fraîche

et charmante toilette; mon père s'habillait avec une recherche étrange à

son âge; quelquefois, après dîner, il recevait les gens qu'il ne pouvait

s'empêcher de voir; il faisait ensuite, jusqu'à dix heures, une partie

de trictrac avec Mme Roland, puis il lui offrait le bras pour la

conduire à la chambre de ma mère, lui baisait respectueusement la main

et se retirait. Quant à moi, je pouvais disposer de ma journée, monter à

cheval suivie d'un domestique, ou faire à ma guise de longues promenades

dans les bois qui environnaient le château; quelquefois, accablée de

tristesse, je ne parus pas au déjeuner, mon père ne s'en inquiéta même

pas...

--Quel singulier oubli!... quel abandon!...

--Ayant plusieurs fois de suite rencontré un de nos voisins dans les

bois où je montais ordinairement à cheval, je renonçai à ces promenades

et je ne sortis plus du parc.

--Mais quelle était la conduite de cette femme envers vous lorsque vous

étiez seule avec elle?

--Ainsi que moi, elle évitait autant que possible ces rencontres. Une

seule fois, faisant allusion à quelques paroles dures que je lui avais

adressées la veille, elle me dit froidement: «Prenez garde, vous voulez

lutter avec moi... vous serez brisée.--Comme ma mère? lui dis-je; il est

fâcheux, madame, que M. Polidori ne soit pas là pour vous affirmer que

ce sera... après-demain.» Ces mots firent sur Mme Roland une impression

profonde qu'elle surmonta bientôt. Maintenant que je sais, grâce à vous,

monseigneur, ce que c'est que le docteur Polidori, et de quoi il est

capable, l'espèce d'effroi que témoigna Mme Roland en m'entendant lui

rappeler ces mystérieuses paroles confirmerait peut-être d'horribles

soupçons... Mais non... non, je ne veux pas croire cela... Je serais

trop épouvantée en songeant que mon père est à cette heure presque à la

merci de cette femme.

--Et que vous répondit-elle lorsque vous lui avez rappelé ces mots de

Polidori?

--Elle rougit d'abord; puis, surmontant son émotion, elle me demanda

froidement ce que je voulais dire. «Quand vous serez seule, madame,

interrogez-vous à ce sujet, vous vous répondrez.» À peu de temps de là

eut lieu une scène qui décida pour ainsi dire de mon sort. Parmi un

grand nombre de tableaux de famille ornant un salon où nous nous

rassemblions le soir, se trouvait le portrait de ma mère. Un jour je

m'aperçus de sa disparition. Deux de nos voisins avaient dîné avec nous:

l'un d'eux, M. Dorval, notaire du pays, avait toujours témoigné à ma

mère la plus profonde vénération. En arrivant dans le salon: «Où est

donc le portrait de ma mère? dis-je à mon père.--La vue de ce tableau me

causait trop de regrets, me répondit mon père d'un air embarrassé, en me

montrant d'un coup d'oeil les étrangers témoins de cet entretien.--Et où

est ce portrait maintenant, mon père?» Se tournant vers Mme Roland et

l'interrogeant du regard avec un mouvement d'impatience: «--Où a-t-on

mis le portrait? lui demanda-t-il.--Au garde-meuble, répondit-elle en me

jetant cette fois un coup d'oeil de défi, croyant que la présence de nos

voisins m'empêcherait de lui répondre.--Je conçois, madame, lui dis-je

froidement, que le regard de ma mère devait vous peser beaucoup; mais ce

n'était pas une raison pour reléguer au grenier le portrait d'une femme

qui, lorsque vous étiez misérable, vous a charitablement permis de vivre

dans sa maison.»

--Très-bien! s'écria Rodolphe. Ce dédain glacial était écrasant.

«--Mademoiselle! s'écria mon père.--Vous avouerez pourtant, lui dis-je

en l'interrompant, qu'une personne qui insulte lâchement à la mémoire

d'une femme qui lui a fait l'aumône ne mérite que dédain et aversion.»

«Mon père resta un moment stupéfait: Mme Roland devint pourpre de honte

et de colère; les voisins très-embarrassés baissèrent les yeux et

gardèrent le silence. «--Mademoiselle, reprit mon père, vous oubliez que

madame était l'amie de votre mère; vous oubliez que madame a veillé et

veille encore sur votre éducation avec une sollicitude maternelle...

vous oubliez enfin que je professe pour elle la plus respectueuse

estime... Et puisque vous vous permettez une si inconvenante sortie

devant ces messieurs, je vous dirai, moi, que les ingrats et les lâches

sont ceux qui, oubliant les soins les plus tendres, osent reprocher une

noble infortune à une personne qui mérite l'intérêt et le respect.--Je

ne me permettrai pas de discuter cette question avec vous, mon père,

dis-je d'une voix soumise.--Peut-être, mademoiselle, serai-je plus

heureuse, moi! s'écria Mme Roland, emportée cette fois par la colère au

delà des bornes de sa prudence habituelle. Peut-être me ferez-vous la

grâce, non de discuter, reprit-elle, mais d'avouer que, loin de devoir

la moindre reconnaissance à votre mère, je n'ai à me souvenir que de

l'éloignement qu'elle m'a toujours témoigné; car c'est bien contre sa

volonté que j'ai...--Ah! madame, lui dis-je, en l'interrompant, par

respect pour mon père, par pudeur pour vous-même, dispensez-vous de ces

honteuses révélations, vous me feriez regretter de vous avoir exposée à

de si humiliants aveux.--Comment! mademoiselle!... s'écria-t-elle

presque insensée de colère, vous osez dire...--Je dis, madame, repris-je

en l'interrompant encore, je dis que ma mère, en daignant vous permettre

de vivre chez elle au lieu de vous en faire chasser selon son droit, a

dû vous prouver, par son mépris, que sa tolérance à votre égard lui

était imposée.»

--De mieux en mieux, s'écria Rodolphe, c'était une exécution complète.

Et cette femme?...

--Mme Roland, par un moyen fort vulgaire, mais fort commode, termina cet

entretien; elle s'écria: «Mon Dieu! mon Dieu!» et se trouva mal. Grâce à

cet incident, les deux témoins de cette scène sortirent sous le prétexte

d'aller chercher des secours; je les imitai, pendant que mon père

prodiguait à Mme Roland les soins les plus empressés.

--Quel dut être le courroux de votre père lorsque ensuite vous l'avez

revu...

--Il vint chez moi le lendemain matin, et me dit: «Afin qu'à l'avenir

des scènes pareilles à celle d'hier ne se renouvellent plus, je vous

déclare que, dès que le temps rigoureux de mon deuil et du vôtre sera

expiré, j'épouserai Mme Roland. Vous aurez donc désormais à la traiter

avec le respect et les égards que mérite... ma femme... Pour des raisons

particulières, il est nécessaire que vous vous mariiez avant moi; la

fortune de votre mère s'élève à plus d'un million; c'est votre dot. Dès

ce jour je m'occuperai activement de vous assurer une union convenable

en donnant suite à quelques propositions qui m'ont été faites à votre

sujet. La persistance avec laquelle vous attaquez, malgré mes prières,

une personne qui m'est si chère me donne la mesure de votre attachement

pour moi. Mme Roland dédaigne ces attaques; mais je ne souffrirai pas

que de telles inconvenances se renouvellent devant des étrangers dans ma

propre maison. Désormais, vous n'entrerez ou ne resterez dans le salon

que lorsque Mme Roland ou moi, nous y serons seuls.»

«Après ce dernier entretien, je vécus encore plus isolée. Je ne voyais

mon père qu'aux heures de repas, qui se passaient dans un morne silence.

Ma vie était si triste que j'attendais avec impatience le moment où mon

père me proposerait un mariage quelconque pour accepter. Mme Roland,

ayant renoncé à mal parler de ma mère, se vengeait en me faisant

souffrir un supplice de tous les instants: elle affectait, pour

m'exaspérer, de se servir de mille choses qui avaient appartenu à ma

mère: son fauteuil, son métier à tapisserie, les livres de sa

bibliothèque particulière, jusqu'à un écran à tablette que j'avais brodé

pour elle et au milieu duquel se voyait son chiffre. Cette femme

profanait tout...

--Oh! je conçois l'horreur que ces profanations devaient vous causer.

--Et puis l'isolement rend les chagrins plus douloureux encore...

--Et vous n'aviez personne... personne à qui vous confier?

--Personne... Pourtant je reçus une preuve d'intérêt qui me toucha, et

qui aurait dû m'éclairer sur l'avenir: un des deux témoins de cette

scène où j'avais si durement traité Mme Roland était M. Dorval, vieux et

honnête notaire, à qui ma mère avait rendu quelques services en

s'intéressant à une de ses pièces. D'après la défense de mon père, je ne

descendais jamais au salon lorsque des étrangers s'y trouvaient... je

n'avais donc pas revu M. Dorval, lorsque, à ma grande surprise, il vint

un jour, d'un air mystérieux, me trouver dans une allée du parc, lieu

habituel de ma promenade. «Mademoiselle, me dit-il, je crains d'être

surpris par M. le comte; lisez cette lettre, brûlez-la ensuite, il

s'agit d'une chose très-importante pour vous.» Et il disparut.

«Dans cette lettre, il me disait qu'il s'agissait de me marier à M. le

marquis d'Harville; ce parti semblait convenable de tout point; on me

répondait des bonnes qualités de M. d'Harville: il était jeune, fort

riche, d'un esprit distingué, d'une figure agréable; et pourtant les

familles des deux jeunes personnes que M. d'Harville avait dû épouser

successivement avaient brusquement rompu le mariage projeté. Le notaire

ne pouvait me dire la raison de cette rupture, mais il croyait de son

devoir de m'en prévenir, sans toutefois prétendre que la cause de ces

ruptures fût préjudiciable à M. d'Harville. Les deux jeunes personnes

dont il s'agissait étaient filles, l'une de M. de Beauregard, pair de

France; l'autre, de lord Boltrop. M. Dorval me faisait cette confidence,

parce que mon père, très-impatient de conclure mon mariage, ne

paraissait pas attacher assez d'importance aux circonstances qu'on me

signalait.

--En effet, dit Rodolphe, après quelques moments de réflexion, je me

souviens maintenant que votre mari, à une année d'intervalle, me fit

successivement part de deux mariages projetés qui, près de se conclure,

avaient été brusquement rompus, m'écrivait-il, pour quelques discussions

d'intérêt.

Mme d'Harville sourit avec amertume et répondit:

--Vous saurez la vérité tout à l'heure, monseigneur... Après avoir lu la

lettre du vieux notaire, je ressentis autant de curiosité que

d'inquiétude. Qui était M. d'Harville? Mon père ne m'en avait jamais

parlé. J'interrogeais en vain mes souvenirs; je ne me rappelais pas ce

nom. Bientôt Mme Roland, à mon grand étonnement, partit pour Paris. Son

voyage devait durer huit jours au plus; pourtant mon père ressentit un

profond chagrin de cette séparation passagère; son caractère s'aigrit;

il redoubla de froideur envers moi. Il lui échappa même de me répondre

un jour que je lui demandais comment il se portait: «--Je suis

souffrant, et c'est de votre faute.--De ma faute, mon père?--Certes.

Vous savez combien je suis habitué à Mme Roland, et cette admirable

femme que vous avez outragée fait dans votre seul intérêt ce voyage, qui

la retient loin de moi.»

«Cette marque d'intérêt de Mme Roland m'effraya; j'eus vaguement

l'instinct qu'il s'agissait de mon mariage. Je vous laisse à penser,

monseigneur, la joie de mon père au retour de ma future belle-mère. Le

lendemain, il me fit prier de passer chez lui; il était seul avec

elle.--J'ai, me dit-il, depuis longtemps songé à votre établissement.

Votre deuil finit dans un mois. Demain arrivera ici M. le marquis

d'Harville, jeune homme extrêmement distingué, fort riche, et en tout

capable d'assurer votre bonheur. Il vous a vue dans le monde; il désire

vivement cette union; toutes les affaires d'intérêt sont réglées. Il

dépendra donc absolument de vous d'être mariée avant six semaines. Si,

au contraire, par un caprice, que je ne veux pas prévoir, vous refusiez

ce parti presque inespéré, je me marierais toujours, selon mon

intention, dès que le temps de mon deuil serait expiré. Dans ce dernier

cas, je dois vous le déclarer... votre présence chez moi ne me serait

agréable que si vous me promettiez de témoigner à ma femme la tendresse

et le respect qu'elle mérite.--Je vous comprends, mon père. Si je

n'épouse pas M. d'Harville, vous vous marierez; et alors, pour vous et

pour... madame, il n'y a plus aucun inconvénient à ce que je me retire

au Sacré-Coeur.--Aucun», me répondit-il froidement.

--Ah! ce n'est plus de la faiblesse, c'est de la cruauté!... s'écria

Rodolphe.

--Savez-vous, monseigneur, ce qui m'a toujours empêchée de garder contre

mon père le moindre ressentiment? C'est qu'une sorte de prévision

m'avertissait qu'un jour il payerait, hélas! bien cher son aveugle

passion pour Mme Roland... Et, Dieu merci, ce jour est encore à venir.

--Et ne lui dites-vous rien de ce que vous avait appris le vieux notaire

sur les deux mariages si brusquement rompus par les familles auxquelles

M. d'Harville devait s'allier?

--Si, monseigneur... Ce jour-là même je priai mon père de m'accorder un

moment d'entretien particulier. «Je n'ai pas de secret pour Mme Roland,

vous pouvez parler devant elle», me répondit-il. Je gardai le silence.

Il reprit sévèrement: «Encore une fois, je n'ai pas de secret pour Mme

Roland... Expliquez-vous donc clairement.--Si vous le permettez, mon

père, j'attendrai que vous soyez seul.» Mme Roland se leva brusquement

et sortit. «Vous voilà satisfaite... me dit-il. Eh bien! parlez.--Je

n'éprouve aucun éloignement pour l'union que vous me proposez, mon père;

seulement j'ai appris que M. d'Harville ayant été deux fois sur le point

d'épouser...--Bien, bien, reprit-il en m'interrompant; je sais ce que

c'est. Ces ruptures ont eu lieu en suite de discussions d'intérêt dans

lesquelles d'ailleurs la délicatesse de M. d'Harville a été complètement

à couvert. Si vous n'avez pas d'autre objection que celle-là, vous

pouvez vous regarder comme mariée... et heureusement mariée, car je ne

veux que votre bonheur.»

--Sans doute Mme Roland fut ravie de cette union?

--Ravie? Oui, monseigneur, dit amèrement Clémence. Oh! bien ravie!...

car cette union était son oeuvre. Elle en avait donné la première idée à

mon père... Elle savait la véritable cause de la rupture des deux

premiers mariages de M. d'Harville... voilà pourquoi elle tenait tant à

me le faire épouser.

--Mais dans quel but?

--Elle voulait se venger de moi en me vouant ainsi à un sort affreux.

--Mais votre père...

--Trompé par Mme Roland, il crut qu'en effet des discussions d'intérêt

avaient seules fait manquer les projets de M. d'Harville.

--Quelle horrible trame!... Mais cette raison mystérieuse?

--Tout à l'heure je vous la dirai, monseigneur. M. d'Harville arriva aux

Aubiers; ses manières, son esprit, sa figure me plurent: il avait l'air

bon; son caractère était doux, un peu triste. Je remarquai en lui un

contraste qui m'étonnait et qui m'agréait à la fois: son esprit était

cultivé, sa fortune très-enviable, sa naissance illustre; et pourtant

quelquefois sa physionomie, ordinairement énergique et résolue,

exprimait une sorte de timidité presque craintive, d'abattement et de

défiance de soi, qui me touchait beaucoup. J'aimais aussi à le voir

témoigner une bonté charmante à un vieux valet de chambre qui l'avait

élevé, et duquel seul il voulait recevoir des soins. Quelque temps après

son arrivée, M. d'Harville resta deux jours renfermé chez lui; mon père

désira le voir... Le vieux domestique s'y opposa, prétextant que son

maître avait une migraine si violente qu'il ne pouvait recevoir

absolument personne. Lorsque M. d'Harville reparut, je le trouvai

très-pâle, très-changé... Plus tard il éprouvait toujours une sorte

d'impatience presque chagrine lorsqu'on lui parlait de cette

indisposition passagère... À mesure que je connaissais M. d'Harville, je

découvrais en lui des qualités qui m'étaient sympathiques. Il avait tant

de raisons d'être heureux que je lui savais gré de sa modestie dans le

bonheur... L'époque de notre mariage convenue, il alla toujours

au-devant de mes moindres volontés dans nos projets d'avenir. Si

quelquefois je lui demandais la cause de sa mélancolie, il me parlait de

sa mère, de son père, qui eussent été fiers et ravis de le voir marié

selon son coeur et son goût. J'aurais eu mauvaise grâce à ne pas

admettre des raisons si flatteuses pour moi... M. d'Harville devina les

rapports dans lesquels j'avais d'abord vécu avec Mme Roland et avec mon

père, quoique celui-ci, heureux de mon mariage, qui hâtait le sien, fût

redevenu pour moi d'une grande tendresse. Dans plusieurs entretiens, M.

d'Harville me fit sentir avec beaucoup de tact et de réserve qu'il

m'aimait peut-être encore davantage en raison de mes chagrins passés...

Je crus devoir, à ce sujet, le prévenir que mon père songeait à se

remarier; et comme je lui parlais du changement que cette union

apporterait dans ma fortune, il ne me laissa pas achever et fit preuve

du plus noble désintéressement; les familles auxquelles il avait été sur

le point de s'allier devaient être bien sordides, pensai-je alors, pour

avoir eu de graves difficultés d'intérêt avec lui.

--Le voilà bien tel que je l'ai toujours connu, dit Rodolphe, rempli de

coeur, de dévouement, de délicatesse... Mais ne lui avez-vous jamais

parlé de ces deux mariages rompus?

--Je vous l'avoue, monseigneur, le voyant si loyal, si bon, plusieurs

fois cette question me vint aux lèvres... mais bientôt, de crainte même

de blesser cette loyauté, cette bonté, je n'osai aborder un tel sujet.

Plus le jour fixé pour notre mariage approchait, plus M. d'Harville se

disait heureux... Cependant deux ou trois fois je le vis accablé d'une

morne tristesse... Un jour, entre autres, il attacha sur moi ses yeux,

où roulait une larme: il semblait oppressé, on eût dit qu'il voulait et

qu'il n'osait me confier un secret important... Le souvenir de la

rupture de ces deux mariages me revint à la pensée... Je l'avoue, j'eus

peur... Un secret pressentiment m'avertit qu'il s'agissait peut-être du

malheur de ma vie entière... mais j'étais si torturée chez mon père que

je surmontai mes craintes...

--Et M. d'Harville ne vous confia rien?

--Rien... Quand je lui demandais la cause de sa mélancolie, il me

répondait: «Pardonnez-moi, mais j'ai le bonheur triste...» Ces mots,

prononcés d'une voix touchante, me rassurèrent un peu... Et puis,

comment oser... à ce moment même, où ses yeux étaient baignés de larmes,

lui témoigner une défiance outrageante à propos du passé?

«Les témoins de M. d'Harville, M. de Lucenay et M. de Saint-Remy,

arrivèrent aux Aubiers quelques jours avant mon mariage; mes plus

proches parents y furent seuls invités. Nous devions, aussitôt après la

messe, partir pour Paris... Je n'éprouvais pas d'amour pour M.

d'Harville, mais je ressentais pour lui de l'intérêt: son caractère

m'inspirait de l'estime. Sans les événements qui suivirent cette fatale

union, un sentiment plus tendre m'aurait sans doute attachée à lui. Nous

fûmes mariés.

À ces mots, Mme d'Harville pâlit légèrement, sa résolution parut

l'abandonner. Puis elle reprit:

--Aussitôt après mon mariage, mon père me serra tendrement dans ses

bras. Mme Roland aussi m'embrassa, je ne pouvais devant tout le monde me

dérober à cette nouvelle hypocrisie; de sa main sèche et blanche elle me

serra la main à me faire mal et me dit à l'oreille d'une voix

doucereusement perfide ces paroles que je n'oublierai jamais: «Songez

quelquefois à moi au milieu de votre bonheur, car c'est moi qui fais

votre mariage.» Hélas! j'étais loin de comprendre alors le véritable

sens de ses paroles. Notre mariage avait eu lieu à onze heures; aussitôt

après nous montâmes en voiture... suivis d'une femme à moi et du vieux

valet de chambre de M. d'Harville; nous voyagions si rapidement que nous

devions être à Paris avant dix heures du soir.

«J'aurais été étonnée du silence et de la mélancolie de M. d'Harville,

si je n'avais su qu'il avait, comme il disait, le bonheur triste.

J'étais moi-même péniblement émue, je revenais à Paris pour la première

fois depuis la mort de ma mère; et puis, quoique je n'eusse guère de

raison de regretter la maison paternelle, j'y étais chez moi... et je la

quittais pour une maison où tout me serait nouveau, inconnu; où j'allais

arriver seule avec mon mari, que je connaissais à peine depuis six

semaines, et qui la veille encore ne m'eût pas dit un mot qui ne fût

empreint d'une formalité respectueuse. Peut-être ne tient-on pas assez

compte de la crainte que nous cause ce brusque changement de ton et de

manières auquel les hommes bien élevés sont même sujets dès que nous

leur appartenons... On ne songe pas que la jeune femme ne peut en

quelques heures oublier sa timidité, ses scrupules de jeune fille.

--Rien ne m'a toujours paru plus barbare et plus sauvage que cette

coutume d'emporter brutalement une jeune femme comme une proie, tandis

que le mariage ne devrait être que la consécration du droit d'employer

toutes les ressources de l'amour, toutes les séductions de la tendresse

passionnée pour se faire aimer.

--Vous comprenez alors, monseigneur, le brisement de coeur et la vague

frayeur avec lesquels je revenais à Paris, dans cette ville où ma mère

était morte il y avait un an à peine. Nous arrivons à l'hôtel

d'Harville.

L'émotion de la jeune femme redoubla, ses joues se couvrirent d'une

rougeur brûlante, et elle ajouta d'une voix déchirante:

--Il faut pourtant que vous sachiez tout... sans cela... je vous

paraîtrais trop méprisable... Eh bien!... reprit-elle avec une

résolution désespérée, on me conduisit dans l'appartement qui m'était

destiné... on m'y laissa seule... M. d'Harville vint m'y rejoindre...

Malgré ses protestations de tendresse, je me mourais d'effroi... les

sanglots me suffoquaient... j'étais à lui... il fallut me résigner...

Mais bientôt mon mari, poussant un cri terrible, me saisit le bras à me

le briser... je veux en vain me délivrer de cette étreinte de fer...

implorer sa pitié... il ne m'entend plus... son visage est contracté par

d'effrayantes convulsions... ses yeux roulent dans leurs orbites avec

une rapidité qui me fascine... sa bouche contournée est remplie d'une

écume sanglante... sa main m'étreint toujours... Je fais un effort

désespéré... ses doigts roidis abandonnent enfin mon bras... et je

m'évanouis au moment où M. d'Harville se débat dans le paroxysme de

cette horrible attaque... Voilà ma nuit de noces, monseigneur... Voilà

la vengeance de Mme Roland!...

--Malheureuse femme! dit Rodolphe avec accablement, je comprends...

épileptique! Ah! c'est affreux!...

--Et ce n'est pas tout..., ajouta Clémence d'une voix déchirante. Oh!

que cette nuit fatale... soit à jamais maudite!... Ma fille... ce pauvre

petit ange a hérité de cette épouvantable maladie!...

--Votre fille... aussi? Comment! sa pâleur... sa faiblesse?

--C'est cela... mon Dieu! C'est cela, et les médecins pensent que le mal

est incurable!... parce qu'il est héréditaire...

Mme d'Harville cacha sa tête dans ses mains; accablée par cette

douloureuse révélation, elle n'avait plus le courage de dire une parole.

Rodolphe aussi resta muet.

Sa pensée reculait effrayée devant les terribles mystères de cette

première nuit de noces... Il se figurait cette jeune fille, déjà si

attristée par son retour dans la ville où sa mère était morte, arrivant

dans cette maison inconnue, seule avec un homme pour qui elle ressentait

de l'intérêt, de l'estime, mais pas d'amour, mais rien de ce qui trouble

délicieusement, rien de ce qui enivre, rien de ce qui fait qu'une femme

oublie son chaste effroi dans le ravissement d'une passion légitime et

partagée.

Non, non; tremblante d'une crainte pudique, Clémence arrivait là...

triste, froide, le coeur brisé, le front pourpre de honte, les yeux

remplis de larmes... Elle se résigne... et puis, au lieu d'entendre des

paroles remplies de reconnaissance, d'amour et de tendresse, qui la

consolent du bonheur qu'elle a donné... elle voit rouler à ses pieds un

homme égaré, qui se tord, écume, rugit, dans les affreuses convulsions

d'une des plus effrayantes infirmités dont l'homme soit incurablement

frappé!

Et ce n'est pas tout... Sa fille... pauvre petit ange innocent, est

aussi flétrie en naissant...

Ces douloureux et tristes aveux faisaient naître chez Rodolphe des

réflexions amères.

«Telle est la loi de ce pays, se disait-il: une jeune fille belle et

pure, loyale et confiante, victime d'une funeste dissimulation, unit sa

destinée à celle d'un homme atteint d'une épouvantable maladie, héritage

fatal qu'il doit transmettre à ses enfants; la malheureuse femme

découvre cet horrible mystère: que peut-elle? Rien...

«Rien que souffrir et pleurer, rien que tâcher de surmonter son dégoût

et son effroi... rien que passer ses jours dans des angoisses, dans des

terreurs infinies... rien que chercher peut-être des consolations

coupables en dehors de l'existence désolée qu'on lui a faite.

«Encore une fois, disait Rodolphe, ces lois étranges forcent quelquefois

à des rapprochements honteux, écrasants pour l'humanité...

«Dans ces lois, les animaux semblent toujours supérieurs à l'homme par

les soins qu'on leur donne, par les améliorations dont on les poursuit,

par la protection dont on les entoure, par les garanties dont on les

couvre...

«Ainsi achetez un animal quelconque: qu'une infirmité prévue par la loi

se déclare chez lui après l'emplette... la vente est nulle... C'est

qu'aussi, voyez donc, quelle indignité, quel crime de lèse-société!

condamner un homme à conserver un animal qui parfois tousse, corne ou

boite! Mais c'est un scandale, mais c'est un crime, mais c'est une

monstruosité sans pareille! Jugez donc, être forcé de garder, mais de

garder toujours, toute leur vie durant, un mulet qui tousse, un cheval

qui corne, un âne qui boite! Quelles effroyables conséquences cela ne

peut-il pas entraîner pour le salut de l'humanité tout entière!... Aussi

il n'y a pas là de marché qui tienne, de parole qui fasse, de contrat

qui engage... La loi toute-puissante vient délier tout ce qui était lié.

«Mais qu'il s'agisse d'une créature faite à l'image de Dieu, mais qu'il

s'agisse d'une jeune fille qui, dans son innocente foi à la loyauté d'un

homme, s'est unie à lui, et qui se réveille la compagne d'un

épileptique, d'un malheureux que frappe une maladie terrible, dont les

conséquences morales et physiques sont effroyables; une maladie qui peut

jeter le désordre et l'aversion dans la famille, perpétuer un mal

horrible; vicier des générations...

«Oh! cette loi si inexorable à l'endroit des animaux boitants, cornants

ou toussants; cette loi, si admirablement prévoyante, qui ne veut pas

qu'un cheval taré soit apte à la reproduction... cette loi se gardera

bien de délivrer la victime d'une pareille union...

«Ces liens sont sacrés... indissolubles; c'est offenser les hommes et

Dieu que de les briser.

«En vérité, disait Rodolphe, l'homme est quelquefois d'une humilité bien

honteuse et d'un égoïsme d'orgueil bien exécrable... Il se ravale

au-dessous de la bête en la couvrant de garanties qu'il se refuse; et il

impose, consacre, perpétue ses plus redoutables infirmités en les

mettant sous la sauvegarde de l'immutabilité des lois divines et

humaines.»

Les mystères de Paris, Tome II · 第 40 / 93 题