Consolations

--Ah! madame! quelle honte pour moi! quel chagrin pour vous! dit

Fleur-de-Marie à sa mère adoptive, lorsqu'elle se retrouva seule avec

elle dans le petit salon de la ferme de Bouqueval. Vous êtes sans doute

pour toujours fâchée avec Mme Dubreuil, et cela à cause de moi. Oh! mes

pressentiments!... Dieu m'a punie d'avoir ainsi trompé cette dame et sa

fille... je suis un sujet de discorde entre vous et votre amie...

--Mon amie... est une excellente femme, ma chère enfant, mais une pauvre

tête faible... Du reste, comme elle a très-bon coeur, demain elle

regrettera, j'en suis sûre, son fol emportement d'aujourd'hui...

--Hélas! madame, ne croyez pas que je veuille la justifier en vous

accusant, mon Dieu!... Mais votre bonté pour moi vous a peut-être

aveuglée... Mettez-vous à la place de Mme Dubreuil... Apprendre que la

compagne de sa fille chérie... était... ce que j'étais... dites? Peut-on

blâmer son indignation maternelle?

Mme Georges ne trouva malheureusement rien à répondre à cette question

de Fleur-de-Marie, qui reprit avec exaltation:

--Cette scène flétrissante que j'ai subie aux yeux de tous, demain tout

le pays le saura! Ce n'est pas pour moi que je crains; mais qui sait

maintenant si la réputation de Clara... ne sera pas à tout jamais

entachée... parce qu'elle m'a appelée son amie, sa soeur! J'aurais dû

suivre mon premier mouvement... résister au penchant qui m'attirait vers

Mlle Dubreuil... et, au risque de lui inspirer de l'aversion, me

soustraire à l'amitié qu'elle m'offrait... Mais j'ai oublié la distance

qui me séparait d'elle... Aussi, vous le voyez, j'en suis punie, oh!

cruellement punie... car j'aurai peut-être causé un tort irréparable à

cette jeune personne, si vertueuse et si bonne...

--Mon enfant, dit Mme Georges après quelques moments de réflexion, vous

avez tort de vous faire de si douloureux reproches: votre passé est

coupable... oui, très-coupable... Mais n'est-ce rien que d'avoir, par

votre repentir, mérité la protection de notre vénérable curé? N'est-ce

pas sous ses auspices, sous les miens, que vous avez été présentée à Mme

Dubreuil? Vos seules qualités ne lui ont-elles pas inspiré l'attachement

qu'elle vous avait librement voué?... N'est-ce pas elle qui vous a

demandé d'appeler Clara votre soeur? Et puis enfin, ainsi que je lui ai

dit tout à l'heure, car je ne voulais ni ne devais rien lui cacher,

pouvais-je, certaine que j'étais de votre repentir, ébruiter le passé,

et rendre ainsi votre réhabilitation plus pénible... impossible,

peut-être, en vous désespérant, en vous livrant au mépris de gens qui,

aussi malheureux, aussi abandonnés que vous l'avez été, n'auraient

peut-être pas, comme vous, conservé le secret instinct de l'honneur et

de la vertu? La révélation de cette femme est fâcheuse, funeste; mais

devais-je, en la prévenant, sacrifier votre repos futur à une

éventualité presque improbable?

--Ah! madame, ce qui prouve que ma position est à jamais fausse et

misérable, c'est que, par affection pour moi, vous avez eu raison de

cacher le passé, et que la mère de Clara a aussi raison de me mépriser

au nom de ce passé; de me mépriser... comme tout le monde me méprisera

désormais, car la scène de la ferme d'Arnouville va se répandre, tout va

se savoir... Oh! je mourrai de honte... je ne pourrai plus supporter les

regards de personne!

--Pas même les miens! Pauvre enfant! dit Mme Georges en fondant en

larmes et en ouvrant ses bras à Fleur-de-Marie, tu ne trouveras pourtant

jamais dans mon coeur que la tendresse, que le dévouement d'une mère...

Courage donc, Marie! Ayez la conscience de votre repentir. Vous êtes ici

entourée d'amis, eh bien! cette maison sera le monde pour vous... Nous

irons au-devant de la révélation que vous craignez: notre bon abbé

assemblera les gens de la ferme, qui vous aiment déjà tant; il leur dira

la vérité sur le passé... Croyez-moi, mon enfant, sa parole a une telle

autorité que cette révélation vous rendra plus intéressante encore.

--Je vous crois, madame, et je me résignerai; hier, dans notre

entretien, M. le curé m'avait annoncé les douloureuses expiations: elles

commencent, je ne dois pas m'étonner. Il m'a dit encore que mes

souffrances me seraient un jour comptées... Je l'espère... Soutenue dans

ces épreuves par vous et par lui, je ne me plaindrai pas.

--Vous allez d'ailleurs le voir dans quelques moments, jamais ses

conseils ne vous auront été plus salutaires... Voici déjà quatre heures

et demie; disposez-vous à aller au presbytère, mon enfant... Je vais

écrire à M. Rodolphe pour lui apprendre ce qui est arrivé à la ferme

d'Arnouville... Un exprès lui portera ma lettre... puis j'irai vous

rejoindre chez notre bon abbé... car il est urgent que nous causions

tous trois.

Peu d'instants après, la Goualeuse sortait de la ferme afin de se rendre

au presbytère par le chemin creux où la veille le Maître d'école et

Tortillard étaient convenus de se retrouver.

Les mystères de Paris, Tome II · 第 31 / 93 题