La laitière

La scène que nous allons raconter se passait dans une des cours de la

ferme, en présence des laboureurs et des femmes de service qui

rentraient de leurs travaux pour prendre leur repas de midi.

Sous un hangar, on voyait une petite charrette attelée d'un âne, et

contenant le rustique et pauvre mobilier de la veuve; un petit garçon de

douze ans, aidé de deux enfants moins âgés, commençait à décharger cette

voiture.

La laitière, complètement vêtue de noir, était une femme de quarante ans

environ, à la figure rude, virile et résolue; ses paupières étaient

rougies par des larmes récentes. En apercevant Fleur-de-Marie, elle jeta

d'abord un cri d'effroi; mais bientôt la douleur, l'indignation, la

colère, contractèrent ses traits; elle se précipita sur la Goualeuse, la

prit brutalement par le bras et s'écria en la montrant aux gens de la

ferme:

--Voilà une malheureuse qui connaît l'assassin de mon pauvre mari... Je

l'ai vue vingt fois parler à ce brigand! Quand je vendais du lait au

coin de la rue de la Vieille-Draperie, elle venait m'en acheter pour un

sou tous les matins; elle doit savoir quel est le scélérat qui a fait le

coup, comme toutes ses pareilles, elle est de la clique de ces

bandits... Oh! tu ne m'échapperas pas, coquine que tu es!... s'écria la

laitière exaspérée par d'injustes soupçons; et elle saisit l'autre bras

de Fleur-de-Marie, qui, tremblante, éperdue, voulait fuir.

Clara, stupéfaite de cette brusque agression, n'avait pu jusqu'alors

dire un mot; mais, à ce redoublement de violence, elle s'écria en

s'adressant à la veuve:

--Mais vous êtes folle!... le chagrin vous égare!... vous vous

trompez!...

--Je me trompe!... reprit la paysanne avec une ironie amère, je me

trompe! Oh! que non!... je ne me trompe pas... Tenez, regardez comme la

voilà déjà pâle... la misérable!... comme ses dents claquent!... La

justice te forcera de parler; tu vas venir avec moi chez M. le maire...

entends-tu?... Oh! il ne s'agit pas de résister... j'ai une bonne

poigne... je t'y porterai plutôt...

--Insolente que vous êtes! s'écria Clara exaspérée, sortez d'ici... Oser

ainsi manquer à mon amie, à ma soeur!

--Votre soeur... mademoiselle, allons donc! C'est vous, vous qui êtes

folle! répondit grossièrement la veuve. Votre soeur!... une fille des

rues, que, durant six mois, j'ai vue traîner dans la Cité!

À ces mots, les laboureurs firent entendre de longs murmures contre

Fleur-de-Marie; ils prenaient naturellement parti pour la laitière, qui

était de leur classe, et dont le malheur les intéressait.

Les trois enfants, entendant leur mère élever la voix, accoururent

auprès d'elle et l'entourèrent en pleurant, sans savoir de quoi il

s'agissait. L'aspect de ces pauvres petits, aussi vêtus de deuil,

redoubla la sympathie qu'inspirait la veuve et augmenta l'indignation

des paysans contre Fleur-de-Marie.

Clara, effrayée de ces démonstrations presque menaçantes, dit aux gens

de la ferme d'une voix émue:

--Faites sortir cette femme d'ici; je vous répète que le chagrin

l'égare. Marie, Marie, pardon! Mon Dieu, cette folle ne sait pas ce

qu'elle dit...

La Goualeuse, pâle, la tête baissée pour échapper à tous les regards,

restait muette, anéantie, inerte, et ne faisait pas un mouvement pour

échapper aux rudes étreintes de la robuste laitière.

Clara, attribuant cet abattement à l'effroi qu'une pareille scène devait

inspirer à son amie, dit de nouveau aux laboureurs:

--Vous ne m'entendez donc pas? Je vous ordonne de chasser cette femme...

Puisqu'elle persiste dans ses injures, pour la punir de son insolence,

elle n'aura pas ici la place que ma mère lui avait promise; de sa vie

elle ne remettra les pieds à la ferme.

Aucun laboureur ne bougea pour obéir aux ordres de Clara; l'un d'eux osa

même dire:

--Dame... mademoiselle, si c'est une fille des rues et qu'elle connaisse

l'assassin du mari de cette pauvre femme... faut qu'elle vienne

s'expliquer chez le maire...

--Je vous répète que vous n'entrerez jamais à la ferme, dit Clara à la

laitière, à moins qu'à l'instant vous ne demandiez pardon à mademoiselle

Marie de vos grossièretés.

--Vous me chassez, mademoiselle!... à la bonne heure, répondit la veuve

avec amertume. Allons, mes pauvres orphelins, ajouta-t-elle en

embrassant ses enfants, rechargez la charrette, nous irons gagner notre

pain ailleurs, le bon Dieu aura pitié de nous; mais au moins, en nous en

allant, nous emmènerons chez M. le maire cette malheureuse, qui va être

bien forcée de dénoncer l'assassin de mon pauvre mari... puisqu'elle

connaît toute la bande!... Parce que vous êtes riche, mademoiselle,

reprit-elle en regardant insolemment Clara, parce que vous avez des

amies dans ces créatures-là... faut pas pour cela... être si dure aux

pauvres gens!

--C'est vrai, dit un laboureur, la laitière a raison...

--Pauvre femme!

--Elle est dans son droit...

--On a assassiné son mari... faut-il pas qu'elle soit contente?

--On ne peut pas l'empêcher de faire son possible pour découvrir les

brigands qui ont fait le coup.

--C'est une injustice de la renvoyer.

--Est-ce que c'est sa faute, à elle, si l'amie de Mlle Clara se trouve

être... une fille des rues?

--On ne met pas à la porte une honnête femme... une mère de famille... à

cause d'une malheureuse pareille!

Et les murmures devenaient menaçants, lorsque Clara s'écria:

--Dieu soit loué... voici ma mère...

En effet, Mme Dubreuil, revenant du pavillon du verger, traversait la

cour.

--Eh bien! Clara, eh bien! Marie, dit la fermière en approchant du

groupe, venez-vous déjeuner? Allons, mes enfants, il est déjà tard!

--Maman, s'écria Clara, défendez ma soeur des insultes de cette femme,

et elle montra la veuve; de grâce, renvoyez-la d'ici. Si vous saviez

toutes les insolences qu'elle a l'audace de dire à Marie...

--Comment? Elle oserait?...

--Oui, maman... Voyez, pauvre petite soeur, comme elle est tremblante...

elle peut à peine se soutenir... Ah! c'est une honte qu'une telle scène

se passe chez nous... Marie, pardonne-nous, je t'en supplie!

--Mais qu'est-ce que cela signifie? demanda Mme Dubreuil en regardant

autour d'elle d'un air inquiet, après avoir remarqué l'accablement de la

Goualeuse.

--Madame sera juste, elle... bien sûr..., murmurèrent les laboureurs.

--Voilà Mme Dubreuil; c'est toi qui vas être mise à la porte, dit la

veuve à Fleur-de-Marie.

--Il est donc vrai! s'écria Mme Dubreuil à la laitière, qui tenait

toujours Fleur-de-Marie par le bras, vous osez parler de la sorte à

l'amie de ma fille! Est-ce ainsi que vous reconnaissez mes bontés?

Voulez-vous laisser cette jeune personne tranquille!

--Je vous respecte, madame, et j'ai de la reconnaissance pour vos

bontés, dit la veuve en abandonnant le bras de Fleur-de-Marie; mais

avant de m'accuser et de me chasser de chez vous avec mes enfants,

interrogez donc cette malheureuse. Elle n'aura peut-être pas le front de

nier que je la connais et qu'elle me connaît aussi.

--Mon Dieu, Marie, entendez-vous ce que dit cette femme? demanda Mme

Dubreuil au comble de la surprise.

--T'appelles-tu, oui ou non, la Goualeuse? dit la laitière à Marie.

--Oui, dit la malheureuse à voix basse d'un air atterré et sans regarder

Mme Dubreuil; oui, on m'appelait ainsi...

--Ah! voyez-vous! s'écrièrent les laboureurs courroucés, elle l'avoue!

elle l'avoue!...

--Elle l'avoue... mais quoi? Qu'avoue-t-elle? s'écria Mme Dubreuil, à

demi effrayée de l'aveu de Fleur-de-Marie.

--Laissez-la répondre, madame, reprit la veuve, elle va encore avouer

qu'elle était dans une maison infâme de la rue aux Fèves, dans la Cité,

où je lui vendais pour un sou de lait tous les matins; elle va encore

avouer qu'elle a souvent parlé de moi à l'assassin de mon pauvre mari.

Oh! elle le connaît bien, j'en suis sûre... un jeune homme pâle qui

fumait toujours et qui portait une casquette, une blouse et de grands

cheveux; elle doit savoir son nom... est-ce vrai? Répondras-tu,

malheureuse! s'écria la laitière.

--J'ai pu parler à l'assassin de votre mari, car il y a malheureusement

plus d'un meurtrier dans la Cité, dit Fleur-de-Marie d'une voix

défaillante, mais je ne sais pas de qui vous voulez me parler.

--Comment... que dit-elle? s'écria Mme Dubreuil avec effroi. Elle a

parlé à des assassins...

--Les créatures comme elle ne connaissent que ça..., répondit la veuve.

D'abord stupéfaite d'une si étrange révélation, confirmée par les

dernières paroles de Fleur-de-Marie, Mme Dubreuil, comprenant tout

alors, se recula avec dégoût et horreur, attira violemment et

brusquement à elle sa fille Clara, qui s'était approchée de la Goualeuse

pour la soutenir, et s'écria:

--Ah! quelle abomination! Clara, prenez garde! N'approchez pas de cette

malheureuse. Mais comment Mme Georges a-t-elle pu la recevoir chez elle?

Comment a-t-elle osé me la présenter, et souffrir que ma fille... Mon

Dieu! mon Dieu! mais c'est horrible, cela! C'est à peine si je peux

croire ce que je vois! Mais non, non, Mme Georges est incapable d'une

telle indignité! Elle aura été trompée comme nous. Sans cela... Oh! ce

serait infâme de sa part!

Clara, désolée, effrayée de cette scène cruelle, croyait rêver. Dans sa

candide ignorance, elle ne comprenait pas les terribles récriminations

dont on accablait son amie; son coeur se brisa, ses yeux se remplirent

de larmes en voyant la stupeur de la Goualeuse, muette, atterrée comme

une criminelle devant les juges.

--Viens, viens, ma fille, dit Mme Dubreuil à Clara; puis se retournant

vers Fleur-de-Marie: Et vous, indigne créature, le bon Dieu vous punira

de votre infâme hypocrisie. Oser souffrir que ma fille... un ange de

vertu, vous appelle son amie, sa soeur... son amie!... sa soeur!...

vous... le rebut de ce qu'il y a de plus vil au monde! Quelle

effronterie! Oser vous mêler aux honnêtes gens, quand vous méritez sans

doute d'aller rejoindre vos semblables en prison!

--Oui, oui, s'écrièrent les laboureurs; il faut qu'elle aille en prison;

elle connaît l'assassin.

--Elle est peut-être sa complice, seulement!

--Vois-tu qu'il y a une justice au ciel! dit la veuve en montrant le

poing à la Goualeuse.

--Quant à vous, ma brave femme, dit Mme Dubreuil à la laitière, loin de

vous renvoyer, je reconnaîtrai le service que vous me rendez en

dévoilant cette malheureuse.

--À la bonne heure! Notre maîtresse est juste, elle..., murmurèrent les

laboureurs.

--Viens, Clara, reprit la fermière, Mme Georges va nous expliquer sa

conduite, ou sinon je ne la revois de ma vie; car si elle n'a pas été

trompée, elle se conduit envers nous d'une manière affreuse.

--Mais, ma mère, voyez donc cette pauvre Marie...

--Qu'elle crève de honte si elle veut, tant mieux! Méprise-la... Je ne

veux pas que tu restes un moment auprès d'elle. C'est une de ces

créatures auxquelles une jeune fille comme toi ne parle pas sans se

déshonorer.

--Mon Dieu! mon Dieu! maman, dit Clara en résistant à sa mère qui

voulait l'emmener, je ne sais pas ce que cela signifie... Marie peut

bien être coupable, puisque vous le dites; mais, voyez, elle est

défaillante; ayez pitié d'elle au moins.

--Oh! mademoiselle Clara, vous êtes bonne, vous me pardonnez. C'est bien

malgré moi, croyez-moi, que je vous ai trompée. Je me le suis bien

souvent reproché, dit Fleur-de-Marie en jetant sur sa protectrice un

regard de reconnaissance ineffable.

--Mais, ma mère, vous êtes donc sans pitié? s'écria Clara d'une voix

déchirante.

--De la pitié pour elle? Allons donc! Sans Mme Georges qui va nous en

débarrasser, je ferais mettre cette misérable à la porte de la ferme

comme une pestiférée, répondit durement Mme Dubreuil. Et elle entraîna

sa fille, qui, se retournant une dernière fois vers la Goualeuse,

s'écria:

--Marie, ma soeur! je ne sais pas de quoi l'on t'accuse, mais je suis

sûre que tu n'es pas coupable, et je t'aime toujours.

--Tais-toi, tais-toi! dit Mme Dubreuil en mettant sa main sur la bouche

de sa fille, tais-toi; heureusement que tout le monde est témoin

qu'après cette odieuse révélation tu n'es pas restée un moment seule

avec cette fille perdue. N'est-ce pas, mes amis?

--Oui, oui, madame, dit le laboureur, nous sommes témoins que Mlle Clara

n'est pas restée un moment avec cette fille, qui est bien sûr une

voleuse, puisqu'elle connaît des assassins.

Mme Dubreuil entraîna Clara.

La Goualeuse resta seule au milieu du groupe menaçant qui s'était formé

autour d'elle.

Malgré les reproches dont l'accablait Mme Dubreuil, la présence de la

fermière et de Clara avait quelque peu rassuré Fleur-de-Marie sur les

suites de cette scène; mais, après le départ des deux femmes, se

trouvant à la merci des paysans, les forces lui manquèrent; elle fut

obligée de s'appuyer sur le parapet du profond abreuvoir des chevaux de

la ferme.

Rien de plus touchant que la pose de cette infortunée.

Rien de plus menaçant que les paroles, que l'attitude des paysans qui

l'entouraient.

Assise presque debout sur cette margelle de pierre, la tête baissée,

cachée entre ses deux mains, son cou et son sein voilés par les bouts

carrés du mouchoir d'indienne rouge qui entourait son petit bonnet rond,

la Goualeuse, immobile, offrait l'expression la plus saisissante de la

douleur et de la résignation.

À quelques pas d'elle, la veuve de l'assassiné, triomphante et encore

exaspérée contre Fleur-de-Marie par les imprécations de Mme Dubreuil,

montrait la jeune fille à ses enfants et aux laboureurs avec des gestes

de haine et de mépris.

Les gens de la ferme, groupés en cercle, ne dissimulaient pas les

sentiments hostiles qui les animaient; leurs rudes et grossières

physionomies exprimaient à la fois l'indignation, le courroux, et une

sorte de raillerie brutale et insultante; les femmes se montraient les

plus furieuses, les plus révoltées. La beauté touchante de la Goualeuse

n'était pas une des moindres causes de leur acharnement contre elle.

Hommes et femmes ne pouvaient pardonner à Fleur-de-Marie d'avoir été

jusqu'alors traitée d'égal à égal par leurs maîtres.

Et puis encore quelques laboureurs d'Arnouville n'ayant pu justifier

d'assez bons antécédents pour obtenir à la ferme de Bouqueval une de ces

places si enviées dans le pays, il existait chez ceux-là, contre Mme

Georges, un sourd mécontentement dont sa protégée devait se ressentir.

Les premiers mouvements des natures incultes sont toujours extrêmes...

Excellents ou détestables.

Mais ils deviennent horriblement dangereux lorsqu'une multitude croit

ses brutalités autorisées par les torts réels ou apparents de ceux que

poursuit sa haine ou sa colère.

Quoique la plupart des laboureurs de cette ferme n'eussent peut-être pas

tous les droits possibles à afficher une susceptibilité farouche à

l'endroit de la Goualeuse, ils semblaient contagieusement souillés par

sa seule présence; leur pudeur se révoltait en songeant à quelle classe

avait appartenu cette infortunée, qui de plus avouait qu'elle parlait

souvent à des assassins. En fallait-il davantage pour exalter la colère

de ces campagnards, encore excités par l'exemple de Mme Dubreuil?

--Il faut la conduire chez le maire, s'écria l'un.

--Oui, oui; et si elle ne veut pas marcher, on la poussera.

--Et ça ose s'habiller comme nous autres honnêtes filles de campagne,

ajouta une des plus laides maritornes de la ferme.

--Avec son air de sainte-nitouche, reprit une autre, on lui aurait donné

le bon Dieu sans confession.

--Est-ce qu'elle n'avait pas le front d'aller à la messe?

--L'effrontée!... Pourquoi ne pas communier tout de suite?

--Et il lui fallait frayer avec les maîtres encore!

--Comme si nous étions de trop petites gens pour elle!

--Heureusement chacun a son tour.

--Oh! il faudra bien que tu parles et que tu dénonces l'assassin!

s'écria la veuve. Vous êtes tous de la même bande... Je ne suis pas même

bien sûre de ne pas t'avoir vue ce jour-là avec eux. Allons, allons, il

ne s'agit pas de pleurnicher, maintenant que tu es reconnue. Montre-nous

ta face, elle est belle à voir!

Et la veuve abaissa brutalement les deux mains de la jeune fille, qui

cachait son visage baigné de larmes.

La Goualeuse, d'abord écrasée de honte, commençait à trembler d'effroi

en se trouvant seule à la merci de ces forcenés; elle joignit les mains,

tourna vers la laitière ses yeux suppliants et craintifs et dit de sa

voix douce:

--Mon Dieu, madame, il y a deux mois que je suis retirée à la ferme de

Bouqueval... je n'ai donc pu être témoin du malheur dont vous parlez,

et...

La timide voix de Fleur-de-Marie fut couverte par ces cris furieux:

--Menons-la chez M. le maire... elle s'expliquera.

--Allons! en marche, la belle!

Et le groupe menaçant se rapprochant de plus en plus de la Goualeuse,

celle-ci, croisant ses mains par un mouvement machinal, regardait de

côté et d'autre avec épouvante et semblait implorer du secours.

--Oh! reprit la laitière, tu as beau chercher autour de toi, Mlle Clara

n'est plus là pour te défendre; tu ne nous échapperas pas.

--Hélas! madame, dit-elle toute tremblante, je ne veux pas vous

échapper; je ne demande pas mieux que de répondre à ce qu'on me

demandera... puisque cela peut vous être utile... Mais quel mal ai-je

fait à toutes les personnes qui m'entourent et me menacent?...

--Tu nous a fait que tu as eu le front d'aller avec nos maîtres, quand

nous, qui valons mille fois mieux que toi, nous n'y allons pas... Voilà

ce que tu nous as fait.

--Et puis, pourquoi as-tu voulu que l'on chasse d'ici cette pauvre veuve

et ses enfants? dit un autre.

--Ce n'est pas moi, c'est Mlle Clara qui voulait...

--Laisse-nous donc tranquilles, reprit le laboureur en l'interrompant,

tu n'as pas seulement demandé grâce pour elle: tu étais contente de lui

voir ôter son pain!

--Non, non, elle n'a pas demandé grâce!

--Est-elle mauvaise!

--Une pauvre veuve... mère de trois enfants!

--Si je n'ai pas demandé sa grâce, dit Fleur-de-Marie, c'est que je

n'avais pas la force de dire un mot...

--Tu avais bien la force de parler à des assassins!

Ainsi qu'il arrive toujours dans les émotions populaires, ces paysans,

plus bêtes que méchants, s'irritaient, s'excitaient, se grisaient au

bruit de leurs propres paroles, et s'animaient en raison des injures et

des menaces qu'ils prodiguaient à leur victime.

Ainsi le populaire arrive quelquefois, à son insu, par une exaltation

progressive, à l'accomplissement des actes les plus injustes et les plus

féroces.

Le cercle menaçant des métayers se rapprochait de plus en plus de

Fleur-de-Marie; tous gesticulaient en parlant; la veuve du forgeron ne

se possédait plus.

Seulement séparée du profond abreuvoir par le parapet où elle

s'appuyait, la Goualeuse eut peur d'être renversée dans l'eau et

s'écria, en étendant vers eux des mains suppliantes:

--Mais, mon Dieu! que voulez-vous de moi? Par pitié, ne me faites pas de

mal!...

Et comme la laitière, gesticulant toujours, s'approchait de plus en plus

et lui mettait ses deux poings presque sur le visage, Fleur-de-Marie

s'écria, en se renversant en arrière avec effroi:

--Je vous en supplie, madame, n'approchez pas autant; vous allez me

faire tomber à l'eau.

Ces paroles de Fleur-de-Marie éveillèrent chez ces gens grossiers une

idée cruelle. Ne pensant qu'à faire une de ces plaisanteries de paysans,

qui souvent vous laissent à moitié mort sur place, un des plus enragés

s'écria:

--Un plongeon!... donnons-lui un plongeon!

--Oui... oui... À l'eau!... à l'eau!... répéta-t-on avec des éclats de

rire et des applaudissements frénétiques.

--C'est ça, un bon plongeon!... Elle n'en mourra pas!

--Ça lui apprendra à venir se mêler aux honnêtes gens!

--Oui, oui... À l'eau! à l'eau!

--Justement on a cassé la glace ce matin.

--La fille des rues se souviendra des braves gens de la ferme

d'Arnouville!

En entendant ces cris inhumains, ces railleries barbares, en voyant

l'exaspération de toutes ces figures stupidement irritées qui

s'avançaient pour l'enlever, Fleur-de-Marie se crut morte.

À son premier effroi succéda bientôt une sorte de contentement amer:

elle entrevoyait l'avenir sous de si noires couleurs qu'elle remercia

mentalement le ciel d'abréger ses peines; elle ne prononça plus un mot

de plainte, se laissa glisser à genoux, croisa religieusement ses deux

mains sur sa poitrine, ferma les yeux et attendit en priant.

Les laboureurs, surpris de l'attitude et de la résignation muette de la

Goualeuse, hésitèrent un moment à accomplir leurs projets sauvages;

mais, gourmandés sur leur faiblesse par la partie féminine de

l'assemblée, ils recommencèrent de vociférer pour se donner le courage

d'accomplir leurs méchants desseins.

Deux des plus furieux allaient saisir Fleur-de-Marie, lorsqu'une voix

émue, vibrante, leur cria:

--Arrêtez!

Au même instant, Mme Georges, qui s'était frayé un passage au milieu de

cette foule, arriva auprès de la Goualeuse, toujours agenouillée, la

prit dans ses bras, la releva en s'écriant:

--Debout, mon enfant!... debout, ma fille chérie! On ne s'agenouille que

devant Dieu.

L'expression, l'attitude de Mme Georges furent si courageusement

impérieuses que la foule recula et resta muette.

L'indignation colorait vivement les traits de Mme Georges, ordinairement

pâles. Elle jeta sur les laboureurs un regard ferme et leur dit d'une

voix haute et menaçante:

--Malheureux!... n'avez-vous pas honte de vous porter à de telles

violences contre cette malheureuse enfant!...

--C'est une...

--C'est ma fille! s'écria Mme Georges en interrompant un des laboureurs.

M. l'abbé Laporte, que tout le monde bénit et vénère, l'aime et la

protège, et ceux qu'il estime doivent être respectés par tout le monde.

Ces simples paroles imposèrent aux laboureurs.

Le curé de Bouqueval était, dans le pays, regardé comme un saint;

plusieurs paysans n'ignoraient pas l'intérêt qu'il portait à la

Goualeuse. Pourtant quelques sourds murmures se firent encore entendre;

Mme Georges en comprit le sens et s'écria:

--Cette malheureuse fille fût-elle la dernière des créatures, fût-elle

abandonnée de tous, votre conduite envers elle n'en serait pas moins

odieuse. De quoi voulez-vous la punir? Et de quel droit d'ailleurs?

Quelle est votre autorité? La force? N'est-il pas lâche, honteux à des

hommes de prendre pour victime une jeune fille sans défense! Viens,

Marie, viens, mon enfant bien-aimée, retournons chez nous; là, du moins,

tu es connue et appréciée...

Mme Georges prit le bras de Fleur-de-Marie; les laboureurs, confus et

reconnaissant la brutalité de leur conduite, s'écartèrent

respectueusement.

La veuve seule s'avança et dit résolument à Mme Georges:

--Cette fille ne sortira pas d'ici qu'elle n'ait fait sa déposition chez

le maire au sujet de l'assassinat de mon pauvre mari.

--Ma chère amie, dit Mme Georges en se contraignant, ma fille n'a aucune

déposition à faire ici; plus tard, si la justice trouve bon d'invoquer

son témoignage, on la fera appeler, et je l'accompagnerai... Jusque-là

personne n'a le droit de l'interroger.

--Mais, madame... je vous dis...

Mme Georges interrompit la laitière et lui répondit sévèrement:

--Le malheur dont vous êtes victime peut à peine excuser votre conduite;

un jour vous regretterez les violences que vous avez si imprudemment

excitées. Mlle Marie demeure avec moi à la ferme de Bouqueval,

instruisez-en le juge qui a reçu votre première déclaration, nous

attendrons ses ordres.

La veuve ne put rien répondre à ces sages paroles; elle s'assit sur le

parapet de l'abreuvoir et se mit à pleurer amèrement en embrassant ses

enfants.

Quelques minutes après cette scène, Pierre amena le cabriolet; Mme

Georges et Fleur-de-Marie y montèrent pour retourner à Bouqueval.

En passant devant la maison de la fermière d'Arnouville, la Goualeuse

aperçut Clara: elle pleurait, à demi cachée derrière une persienne

entr'ouverte, et fit à Fleur-de-Marie un signe d'adieu avec son

mouchoir.

Les mystères de Paris, Tome II · 第 29 / 93 题