Neuf heures du matin sonnaient à l'horloge de la ferme de Bouqueval,
lorsque Mme Georges entra doucement dans la chambre de Fleur-de-Marie.
Le sommeil de la jeune fille était si léger qu'elle s'éveilla presque à
l'instant. Un brillant soleil d'hiver, dardant ses rayons à travers les
persiennes et les rideaux de toile perse doublée de guingan rose,
répandait une teinte vermeille dans la chambre de la Goualeuse et
donnait à son pâle et doux visage les couleurs qui lui manquaient.
--Eh bien! mon enfant, dit Mme Georges en s'asseyant sur le lit de la
jeune fille et en la baisant au front, comment vous trouvez-vous?
--Mieux, madame... je vous remercie.
--Vous n'avez pas été réveillée ce matin de très-bonne heure?
--Non, madame.
--Tant mieux. Ce malheureux aveugle et son fils, auxquels on a donné
hier à coucher, ont voulu quitter la ferme au point du jour; je
craignais que le bruit qu'on a fait en ouvrant les portes ne vous eût
éveillée.
--Pauvres gens! Pourquoi sont-ils partis si tôt?
--Je ne sais; hier soir, en vous laissant un peu calmée, je suis
descendue à la cuisine pour les voir; mais tous deux s'étaient trouvés
si fatigués qu'ils avaient demandé la permission de se retirer. Le père
Châtelain m'a dit que l'aveugle paraissait ne pas avoir la tête
très-saine; et tous nos gens ont été frappés des soins touchants que
l'enfant de ce malheureux lui donnait. Mais dites-moi, Marie, vous avez
eu un peu de fièvre; je ne veux pas que vous vous exposiez au froid
aujourd'hui: vous ne sortirez pas du salon.
--Madame, pardonnez-moi; il faut que je me rende ce soir, à cinq heures,
au presbytère; M. le curé m'attend.
--Cela serait imprudent; vous avez, j'en suis sûre, passé une mauvaise
nuit. Vos yeux sont fatigués, vous avez mal dormi.
--Il est vrai... j'ai encore eu des rêves effrayants. J'ai revu en songe
la femme qui m'a tourmentée quand j'étais enfant; je me suis réveillée
en sursaut tout épouvantée. C'est une faiblesse ridicule dont j'ai
honte.
--Et moi cette faiblesse m'afflige, puisqu'elle vous fait souffrir,
pauvre petite! dit Mme Georges avec un tendre intérêt, en voyant les
yeux de la Goualeuse se remplir de larmes.
Celle-ci, se jetant au cou de sa mère adoptive, cacha son visage dans
son sein.
--Mon Dieu! qu'avez-vous, Marie? Vous m'effrayez!
--Vous êtes si bonne pour moi, madame, que je me reproche de ne pas vous
avoir confié ce que j'ai confié à M. le curé; demain il vous dira tout
lui-même: il me coûterait trop de vous répéter cette confession.
--Allons, allons, enfant, soyez raisonnable; je suis sûre qu'il y a plus
à louer qu'à blâmer dans ce grand secret que vous avez dit à notre bon
abbé. Ne pleurez pas ainsi, vous me faites mal.
--Pardon, madame; mais je ne sais pourquoi, depuis deux jours, par
instants mon coeur se brise... Malgré moi les larmes me viennent aux
yeux... J'ai de noirs pressentiments... Il me semble qu'il va m'arriver
quelque malheur.
--Marie... Marie... je vous gronderai si vous vous affectez ainsi de
terreurs imaginaires. N'est-ce donc pas assez des chagrins réels qui
nous accablent?
--Vous avez raison, madame; j'ai tort, je tâcherai de surmonter cette
faiblesse... Si vous saviez, mon Dieu! combien je me reproche de ne pas
être toujours gaie, souriante, heureuse... comme je devrais l'être!
Hélas! ma tristesse doit vous paraître de l'ingratitude!
Mme Georges allait rassurer la Goualeuse, lorsque Claudine entra, après
avoir frappé à la porte.
--Que voulez-vous, Claudine?
--Madame, c'est Pierre qui arrive d'Arnouville dans le cabriolet de Mme
Dubreuil; il apporte cette lettre pour vous, il dit que c'est
très-pressé.
Mme Georges lut tout haut ce qui suit:
«Ma chère madame Georges, vous me rendriez bien service, et vous
pourriez me tirer d'un grand embarras, en venant tout de suite à la
ferme: Pierre vous emmènerait et vous reconduirait cette après-dînée. Je
ne sais vraiment où donner de la tête. M. Dubreuil est à Pontoise pour
la vente de ses laines; j'ai donc recours à vous et à Marie. Clara
embrasse sa bonne petite soeur et l'attend avec impatience. Tâchez de
venir à onze heures pour déjeuner.
Votre bien sincère amie.