La nuit

Rodolphe!!! Mme Georges!!!

Le Maître d'école ne pouvait se croire abusé par une fortuite

ressemblance de noms; avant de le condamner à un terrible supplice,

Rodolphe lui avait dit porter à Mme Georges un vif intérêt. Enfin, la

présence récente du nègre David dans cette ferme prouvait au Maître

d'école qu'il ne se trompait pas.

Il reconnut quelque chose de providentiel, de fatal, dans cette dernière

rencontre qui renversait les espérances qu'il avait un moment fondées

sur la générosité du maître de cette ferme.

Son premier mouvement fut de fuir.

Rodolphe lui inspirait une invincible terreur; peut-être se trouvait-il

à cette heure à la ferme... À peine remis de sa stupeur, le brigand se

leva de table, prit la main de Tortillard et s'écria d'un air égaré:

--Allons-nous-en... conduis-moi... sortons d'ici!

Les laboureurs se regardèrent avec surprise.

--Vous en aller... maintenant! Vous n'y pensez pas, mon pauvre homme,

dit le père Châtelain. Ah çà! quelle mouche vous pique? Est-ce que vous

êtes fou?

Tortillard saisit adroitement cet à-propos, poussa un long soupir, et,

mettant son index sur son front, il donna ainsi à entendre aux

laboureurs que la raison de son prétendu père n'était pas fort saine.

Le vieux laboureur lui répondit par un signe d'intelligence et de

compassion.

--Viens, viens, sortons! répéta le Maître d'école en cherchant à

entraîner l'enfant.

Tortillard, absolument décidé à ne pas quitter un bon gîte pour courir

les champs par cette froidure, dit d'une voix dolente:

--Mon Dieu! pauvre papa, c'est ton accès qui te reprend; calme-toi, ne

sors pas par le froid de la nuit... ça te ferait mal... J'aimerais

mieux, vois-tu, avoir le chagrin de te désobéir que de te conduire hors

d'ici à cette heure. Puis, s'adressant aux laboureurs: N'est-ce pas, mes

bons messieurs, que vous m'aiderez à empêcher mon pauvre papa de sortir?

--Oui, oui, sois tranquille, mon enfant, dit le père Châtelain, nous

n'ouvrirons pas à ton père... Il sera bien forcé de coucher à la ferme!

--Vous ne me forcerez pas à rester ici! s'écria le Maître d'école; et

puis d'ailleurs je gênerais votre maître... M. Rodolphe... Vous m'avez

dit que la ferme n'était pas un hospice. Ainsi, encore une fois,

laissez-moi sortir...

--Gêner notre maître! Soyez tranquille... Malheureusement, il n'habite

pas la ferme, il n'y vient pas aussi souvent que nous le voudrions...

Mais serait-il ici que vous ne le gêneriez pas du tout... Cette maison

n'est pas un hospice, c'est vrai, mais je vous ai dit que les infirmes

aussi à plaindre que vous pouvaient y passer un jour et une nuit.

--Votre maître n'est pas ici ce soir? demanda le Maître d'école d'un ton

moins effrayé.

--Non; il doit venir, selon son habitude, dans cinq ou six jours. Ainsi,

vous le voyez, vos craintes n'ont pas de sens. Il n'est pas probable que

notre bonne dame descende maintenant, sans cela elle vous rassurerait.

N'a-t-elle pas ordonné qu'on fasse votre lit ici? Du reste, si vous ne

la voyez pas ce soir, vous lui parlerez demain avant votre départ...

Vous lui ferez votre petite supplique, afin qu'elle intéresse notre

maître à votre sort et qu'il vous garde à la ferme...

--Non, non! dit le brigand avec terreur, j'ai changé d'idée... mon fils

a raison: ma parente de Louvres aura pitié de moi... J'irai la trouver.

--Comme vous voudrez, dit complaisamment le père Châtelain, croyant

avoir affaire à un homme dont le cerveau était un peu fêlé. Vous

partirez demain matin. Quant à continuer votre route ce soir avec ce

pauvre petit, n'y comptez pas; nous y mettrons bon ordre.

Quoique Rodolphe ne fût pas à Bouqueval, les terreurs du Maître d'école

étaient loin de se calmer. Bien qu'affreusement défiguré, il craignait

encore d'être reconnu par sa femme qui d'un moment à l'autre pouvait

descendre; et, dans ce cas, il était persuadé qu'elle le dénoncerait et

le ferait arrêter, car il avait toujours pensé que Rodolphe, en lui

infligeant un châtiment aussi terrible, avait voulu surtout satisfaire à

la haine et à la vengeance de Mme Georges.

Mais le brigand ne pouvait quitter la ferme; il se trouvait à la merci

de Tortillard. Il se résigna donc; et, pour éviter d'être surpris par sa

femme, il dit au laboureur:

--Puisque vous m'assurez que cela ne gênera pas votre maître ni votre

dame... j'accepte l'hospitalité que vous m'offrez; mais, comme je suis

très-fatigué, je vais, si vous le permettez, aller me coucher; je

voudrais repartir demain matin au point du jour.

--Oh! demain matin, à votre aise! On est matinal ici; et, de peur que

vous ne vous égariez de nouveau, on vous mettra dans votre route.

--Moi, si vous voulez, j'irai conduire ce pauvre homme au bout du

chemin, dit Jean-René, puisque Madame m'a dit de prendre la carriole

pour aller chercher demain des sacs d'argent chez le notaire, à

Villiers-le-Bel.

--Tu mettras ce pauvre aveugle dans sa route, mais tu iras sur tes

jambes, dit le père Châtelain. Madame a changé d'avis tantôt; elle a

réfléchi, avec raison, que ce n'était pas la peine d'avoir à la ferme et

à l'avance une si grosse somme; il sera temps d'aller lundi prochain à

Villiers-le-Bel; jusque-là, l'argent est aussi bien chez le notaire

qu'ici.

--Madame sait mieux que moi ce qu'elle a à faire, mais qu'est-ce qu'il y

a à craindre ici pour l'argent, père Châtelain?

--Rien, mon garçon, Dieu merci! Mais c'est égal, j'aimerais mieux avoir

ici cinq cents sacs de blé que dix sacs d'écus.

--Voyons, reprit le père Châtelain en s'adressant au brigand et à

Tortillard, venez, mon brave homme, et toi, suis-moi, mon petit enfant,

ajouta-t-il en prenant un flambeau. Puis, précédant les deux hôtes de la

ferme, il les conduisit dans une petite chambre du rez-de-chaussée, où

ils arrivèrent après avoir traversé un long corridor sur lequel

s'ouvraient plusieurs portes.

Le laboureur posa la lumière sur une table et dit au Maître d'école:

--Voici votre gîte; que le bon Dieu vous donne une nuit franche, mon

brave homme! Quant à toi, mon enfant, tu dormiras bien, c'est de ton

âge.

Le brigand alla s'asseoir, sombre et pensif, sur le bord du lit auprès

duquel il fut conduit par Tortillard.

Le petit boiteux fit un signe d'intelligence au laboureur au moment où

celui-ci sortit de la chambre, et le rejoignit dans le corridor.

--Que veux-tu, mon enfant? lui demanda le père Châtelain.

--Mon Dieu! mon bon monsieur, je suis bien à plaindre! Quelquefois mon

pauvre papa a des attaques pendant la nuit, c'est comme des convulsions:

je ne puis le secourir à moi tout seul: si j'étais obligé d'appeler du

secours, est-ce qu'on m'entendrait d'ici?

--Pauvre petit! dit le laboureur avec intérêt, sois tranquille... Tu

vois bien cette porte-là, à côté de l'escalier?

--Oui, mon bon monsieur, je la vois.

--Eh bien! un de nos valets de ferme couche toujours là, tu n'aurais

qu'à aller l'éveiller, la clef est à sa porte; il viendrait t'aider à

secourir ton père.

--Hélas! monsieur, ce garçon de ferme et moi nous ne viendrions

peut-être pas à bout de mon pauvre papa si ses convulsions le

prenaient... Est-ce que vous ne pourriez pas venir aussi, vous qui avez

l'air si bon... si bon?

--Moi, mon enfant, je couche, ainsi que les autres laboureurs, dans un

corps de logis tout au fond de la cour. Mais rassure-toi, Jean-René est

vigoureux, il abattrait un taureau par les cornes. D'ailleurs, s'il

fallait quelqu'un pour vous aider, il irait avertir notre vieille

cuisinière: elle couche au premier à côté de notre dame et de notre

demoiselle... et au besoin la bonne femme sert de garde-malade, tant

elle est soigneuse.

--Oh! merci, merci! mon digne monsieur, je vas prier le bon Dieu pour

vous, car vous êtes bien charitable d'avoir comme cela pitié de mon

pauvre papa.

--Bien, mon enfant... Allons, bonsoir; il faut espérer que tu n'auras

besoin du secours de personne pour contenir ton père. Rentre, il

t'attend peut-être.

--J'y cours. Bonne nuit, monsieur.

--Dieu te garde, mon enfant!...

Et le vieux laboureur s'éloigna.

À peine eut-il le dos tourné que le petit boiteux lui fit ce geste

suprêmement moqueur et insultant, familier aux gamins de Paris: geste

qui consiste à se frapper la nuque du plat de la main gauche, et à

plusieurs reprises, en lançant chaque fois en avant la main droite tout

ouverte.

Avec une astuce diabolique, ce dangereux enfant venait de surprendre une

partie des renseignements qu'il voulait avoir pour servir les sinistres

projets de la Chouette et du Maître d'école. Il savait déjà que le corps

du logis où il allait coucher n'était habité que par Mme Georges,

Fleur-de-Marie, une vieille cuisinière et un garçon de ferme.

Tortillard, en rentrant dans la chambre qu'il occupait avec le Maître

d'école, se garda bien de s'approcher de lui. Ce dernier l'entendit et

lui dit à voix basse:

--D'où viens-tu encore, gredin?

--Vous êtes bien curieux, sans yeux...

--Oh! tu vas me payer tout ce que tu m'as fait souffrir et endurer ce

soir, enfant de malheur! s'écria le Maître d'école: et il se leva

furieux, cherchant Tortillard à tâtons, en s'appuyant aux murailles pour

se guider. Je t'étoufferai, va, méchante vipère!...

--Pauvre papa... nous sommes donc bien gai, que nous jouons à

colin-maillard avec notre petit enfant chéri? dit Tortillard en ricanant

et en échappant le plus facilement du monde aux poursuites du Maître

d'école.

Celui-ci, d'abord emporté par un mouvement de colère irréfléchi, fut

bientôt obligé, comme toujours, de renoncer à atteindre le fils de

Bras-Rouge.

Forcé de subir sa persécution effrontée jusqu'au moment où il pourrait

se venger sans péril, le brigand, dévorant son courroux impuissant, se

jeta sur son lit en blasphémant.

--Pauvre papa... est-ce que tu as une rage de dents... que tu jures

comme ça? Et M. le curé, qu'est-ce qu'il dirait s'il t'entendait?... il

te mettrait en pénitence...

--Bien! bien! reprit le brigand d'une voix sourde et contrainte après un

long silence, raille-moi, abuse de mon malheur... lâche que tu es...

C'est beau, va! C'est généreux!

--Oh! c'te balle! généreux! Que ça de toupet! s'écria Tortillard en

éclatant de rire. Excusez!... avec ça que vous mettiez des mitaines pour

ficher des volées à tout le monde à tort et à travers, quand vous

n'étiez pas borgne de chaque oeil!

--Mais je ne t'ai jamais fait de mal... à toi... pourquoi me

tourmentes-tu ainsi?

--Parce que vous avez dit des sottises à la Chouette d'abord... Et quand

je pense que Monsieur voulait se donner le genre de rester ici en

faisant le câlin avec les paysans... monsieur voulait peut-être se

mettre au lait d'ânesse?

--Gredin que tu es! Si j'avais eu la possibilité de rester à cette

ferme, que le tonnerre écrase maintenant! tu m'en aurais presque empêché

avec tes insolences.

--Vous! rester ici! En voilà une farce! Et qu'est-ce qui aurait été la

bête de souffrance de Mme la Chouette? Moi peut-être? Merci, je sors

d'en prendre.

--Méchant avorton!

--Avorton! tiens, raison de plus; je dis comme ma tante la Chouette, il

n'y a rien de plus amusant que de vous faire rager à mort, vous qui me

tueriez d'un coup de poing... c'est bien plus délicat que si vous étiez

faible... Vous étiez joliment drôle, allez, ce soir, à table... Dieu de

Dieu! quelle comédie je me donnais à moi tout seul... un vrai pourtour

de la Gaîté! À chaque coup de pied que je vous allongeais en sourdine,

la colère vous portait le sang à la tête et vos yeux blancs devenaient

rouges au bord; il ne leur manquait qu'un peu de bleu au milieu; avec ça

ils auraient été tricolores... deux vrais cocardes de sergent de ville,

quoi!

--Allons, voyons, tu aimes à rire, tu es gai... bah!... c'est de ton

âge; je ne me fâche pas, dit le Maître d'école d'un ton affectueux et

dégagé, espérant apitoyer Tortillard; mais, au lieu de rester là à me

blaguer, tu ferais mieux de te souvenir de ce que t'a dit la Chouette,

que tu aimes tant; tu devrais tout examiner, prendre des empreintes.

As-tu entendu? Ils ont parlé d'une grosse somme d'argent qu'ils auront

ici lundi... Nous y reviendrions avec les amis et nous ferions un bon

coup. Bah! j'étais bien bête de vouloir rester ici... j'en aurais eu

assez au bout de huit jours, de ces bonasses de paysans... n'est-ce pas,

mon garçon? dit le brigand pour flatter Tortillard.

--Vous m'auriez fait de la peine, parole d'honneur! dit le fils de

Bras-Rouge en ricanant.

--Oui, oui, il y a un bon coup à faire ici... Et quand même il n'y

aurait rien à voler, je reviendrai dans cette maison avec la Chouette

pour me venger, dit le brigand d'une voix altérée par la fureur et par

la haine; car c'est, bien sûr, ma femme qui a excité contre moi cet

infernal Rodolphe; et en m'aveuglant ne m'a-t-il pas mis à la merci de

tout le monde... de la Chouette, d'un gamin comme toi?... Eh bien!

puisque je ne peux pas me venger sur lui... je me vengerai sur ma

femme!... Oui, elle payera pour tous... quand je devrais mettre le feu à

cette maison et m'ensevelir moi-même sous ses décombres... Oh! je

voudrais... je voudrais...!

--Vous voudriez bien la tenir, votre femme, hein, vieux? Et dire qu'elle

est à dix pas de vous... c'est ça qu'est vexant! Si je voulais, je vous

conduirais à la porte de sa chambre... moi... car je sais où elle est,

sa chambre... je le sais, je le sais, je le sais, ajouta Tortillard en

chantonnant, selon son habitude.

--Tu sais où est sa chambre! s'écria le Maître d'école avec une joie

féroce, tu le sais?...

--Je vous vois venir, dit Tortillard; je vas vous faire faire le beau

sur vos pattes de derrière, comme un chien à qui on montre un os...

Attention, vieux Azor!

--Tu sais où est la chambre de ma femme? répéta le brigand en se

tournant du côté où il entendait la voix de Tortillard.

--Oui, je le sais; et ce qu'il y a de fameux, c'est qu'un seul garçon de

ferme couche dans le corps de logis où nous sommes; je sais où est sa

porte, la clef est après: crac! un tour, et il est enfermé... Allons,

debout, vieux Azor!

--Qui t'a dit cela? s'écria le brigand en se levant involontairement.

--Bien, Azor... À côté de la chambre de votre femme couche une vieille

cuisinière... un autre tour de clef, et nous sommes maîtres de la

maison, maîtres de votre femme et de la jeune fille à la mante grise que

nous venions enlever... Maintenant, la patte, vieux Azor, faites le beau

pour ce maître! Tout de suite.

--Tu mens, tu mens!... Comment saurais-tu cela?

--Moi boiteux, mais moi pas bête... Tout à l'heure j'ai inventé de dire

à ce vieux bibard de laboureur que la nuit vous aviez quelquefois des

convulsions, et je lui ai demandé où je pourrais trouver du secours si

vous aviez votre attaque... Alors il m'a répondu que, si ça vous

prenait, je pourrais éveiller le valet et la cuisinière, et il m'a

enseigné où ils couchaient... l'un en bas, l'autre en haut... au

premier, à côté de votre femme, votre femme, votre femme!...

Et Tortillard de répéter son chant monotone.

Après un long silence, le Maître d'école lui dit d'une voix calme, avec

une sincère et effrayante résolution:

--Écoute... J'ai assez de la vie... Tout à l'heure... eh bien! oui... je

l'avoue... j'ai eu une espérance qui me fait maintenant paraître mon

sort plus affreux encore... La prison, le bagne, la guillotine, ne sont

rien auprès de ce que j'endure depuis ce matin... et cela, j'aurai à

l'endurer toujours... Conduis-moi à la chambre de ma femme; j'ai là mon

couteau... je la tuerai... On me tuera après, ça m'est égal... La haine

m'étouffe... Je serai vengé... ça me soulagera... Ce que j'endure, c'est

trop, c'est trop! pour moi devant qui tout tremblait. Tiens, vois-tu...

si tu savais ce que je souffre... tu aurais pitié de moi... Depuis un

instant il me semble que mon crâne va éclater... mes veines battent à se

rompre... mon cerveau s'embarrasse...

--Un rhume de cerveau, vieux?... connu... Éternuez... ça le purge...,

dit Tortillard en éclatant encore de rire. Voulez-vous une prise?

Et, frappant brusquement sur le dos de sa main gauche fermée, comme il

eût frappé sur le couvercle d'une tabatière, il chantonna:

_J'ai du bon tabac dans ma tabatière;_

_J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas._

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! ils veulent me rendre fou! s'écria le brigand,

devenu véritablement presque insensé par une sorte d'éréthisme de

vengeance sanguinaire, ardente, implacable, qui cherchait en vain à

s'assouvir.

L'exubérance des forces de ce monstre ne pouvait être égalée que par

leur impuissance.

Qu'on se figure un loup affamé, furieux, hydrophobe, harcelé pendant

tout un jour par un enfant à travers les barreaux de sa case, et sentant

à deux pas de lui une victime qui satisferait à la fois et sa faim et sa

rage.

Au dernier sarcasme de Tortillard, le brigand perdit presque la tête.

À défaut de victime, il voulut, dans sa frénésie, répandre son propre

sang... le sang l'étouffait.

Un moment il fut décidé à se tuer, il aurait eu à la main un pistolet

armé, qu'il n'eût pas hésité. Il fouilla dans sa poche, en tira un long

couteau-poignard, l'ouvrit, le leva pour s'en frapper... Mais, si

rapides que fussent ses mouvements, la réflexion, la peur, l'instinct

vital les devancèrent.

Le courage manqua au meurtrier, son bras armé retomba sur ses genoux.

Tortillard avait suivi ses mouvements d'un oeil attentif; lorsqu'il vit

le dénoûment inoffensif de cette velléité tragique, il s'écria en

ricanant:

--Garçon, un duel!... plumez les canards...

Le Maître d'école, craignant de perdre la raison dans un dernier et

inutile éclat de fureur, ne voulut pas, si cela se peut dire, entendre

cette nouvelle insulte de Tortillard, qui raillait si insolemment la

lâcheté de cet assassin reculant devant le suicide. Désespérant

d'échapper à ce qu'il appelait, par une sorte de fatalité vengeresse, la

cruauté de cet enfant maudit, le brigand voulut tenter un dernier effort

en s'adressant à la cupidité du fils de Bras-Rouge.

--Oh! lui dit-il d'une voix presque suppliante, conduis-moi à la porte

de ma femme; tu prendras tout ce que tu voudras dans sa chambre, et puis

tu te sauveras; tu me laisseras seul... tu crieras au meurtre, si tu

veux! On m'arrêtera, on me tuera sur la place... tant mieux!... je

mourrai vengé, puisque je n'ai pas le courage d'en finir... Oh!

conduis-moi... conduis-moi; il y a, bien sûr, chez elle, de l'or, des

bijoux: je te dis que tu prendras tout... pour toi tout seul...

entends-tu?... pour toi tout seul... je ne te demande que de me conduire

à la porte, près d'elle.

--Oui... j'entends bien; vous voulez que je vous mène à sa porte... et

puis à son lit... et puis que je vous dise où frapper, et puis que je

vous guide le bras, n'est-ce pas? Vous voulez enfin me faire servir de

manche à votre couteau!... vieux monstre! reprit Tortillard avec une

expression de mépris, de colère et d'horreur qui, pour la première fois

de la journée, rendit sérieuse sa figure de fouine, jusqu'alors

railleuse et effrontée. On me tuerait plutôt... entendez-vous... que de

me forcer à vous conduire chez votre femme.

--Tu refuses?

Le fils de Bras-Rouge ne répondit rien.

Il s'approcha pieds nus, et sans être entendu, du Maître d'école, qui,

assis sur son lit, tenait toujours son grand couteau à la main; puis,

avec une adresse et une prestesse merveilleuses, Tortillard lui enleva

cette arme et fut d'un bond à l'autre bout de la chambre.

--Mon couteau! mon couteau! s'écria le brigand en étendant les bras.

--Non, car vous seriez capable de demander demain matin à parler à votre

femme et de vous jeter sur elle pour la tuer... puisque vous avez assez

de la vie, comme vous dites, et que vous êtes assez poltron pour ne pas

oser vous tuer vous-même...

--Il défend ma femme contre moi maintenant! s'écria le bandit, dont la

pensée commençait à s'obscurcir. C'est donc le démon que ce petit

monstre! Où suis-je? Pourquoi la défend-il?

--Pour te faire bisquer..., dit Tortillard; et sa physionomie reprit son

masque d'impudente raillerie.

--Ah! c'est comme ça! murmura le Maître d'école dans un complet

égarement, eh bien! je vais mettre le feu à la maison!... nous brûlerons

tous!... tous!... j'aime mieux cette fournaise-là que l'autre... La

chandelle?... la chandelle?...

--Ah! ah! ah! s'écria Tortillard en éclatant de rire de nouveau; si on

ne t'avait pas soufflé ta chandelle... à toi... et pour toujours... tu

verrais que la nôtre est éteinte depuis une heure...

Et Tortillard de dire en chantonnant:

_Ma chandelle est morte,_

_Je n'ai plus de feu..._

Le Maître d'école poussa un sourd gémissement, étendit les bras et tomba

de toute sa hauteur sur le carreau, la face contre terre, frappé d'un

coup de sang, et il resta sans mouvement.

--Connu, vieux! dit Tortillard; c'est une frime pour me faire venir

auprès de toi et pour me ficher une ratapiole... Quand tu auras assez

fait la planche sur le carreau, tu te relèveras.

Et le fils de Bras-Rouge, décidé à ne pas s'endormir, de crainte d'être

surpris à tâtons par le Maître d'école, resta assis sur sa chaise, les

yeux attentivement fixés sur le brigand, persuadé que celui-ci lui

tendait un piège, et ne le croyant nullement en danger.

Pour s'occuper agréablement, Tortillard tira mystérieusement de sa poche

une petite bourse de soie rouge et compta lentement et avec des regards

de convoitise et de jubilation dix-sept pièces d'or qu'elle contenait.

Voici la source des richesses mal acquises de Tortillard:

On se souvient que Mme d'Harville allait être surprise par son mari lors

du fatal rendez-vous qu'elle avait accordé au commandant. Rodolphe, en

donnant une bourse à la jeune femme, lui avait dit de monter au

cinquième étage chez les Morel, sous le prétexte de leur apporter des

secours. Mme d'Harville gravissait rapidement l'escalier, tenant la

bourse à la main, lorsque Tortillard, descendant de chez le charlatan,

guigna la bourse de l'oeil, fit semblant de tomber en passant auprès de

la marquise, la heurta et, dans le choc, lui enleva subtilement la

bourse. Mme d'Harville, éperdue, entendant les pas de son mari, s'était

hâtée d'arriver au cinquième, sans pouvoir se plaindre du vol audacieux

du petit boiteux.

Après avoir compté et recompté son or, Tortillard, n'entendant plus

aucun bruit dans la ferme, alla pieds nus, l'oreille au guet, abritant

sa lumière dans sa main, prendre des empreintes de quatre portes qui

ouvraient sur le corridor, prêt à dire, si on le surprenait hors de sa

chambre, qu'il allait chercher du secours pour son père.

En rentrant, Tortillard trouva le Maître d'école toujours étendu par

terre... Un moment inquiet, il prêta l'oreille, il entendit le brigand

respirer librement: il crut qu'il prolongeait indéfiniment sa ruse.

--Toujours du même, donc, vieux! lui dit-il.

Un hasard avait sauvé le Maître d'école d'une congestion cérébrale sans

doute mortelle. Sa chute avait occasionné un salutaire et abondant

saignement de nez.

Il tomba ensuite dans une sorte de torpeur fiévreuse, moitié sommeil,

moitié délire; et il fit alors ce rêve étrange, ce rêve épouvantable!...

Les mystères de Paris, Tome II · 第 20 / 93 题