--Et vous ne serez pas fâché de m'avoir entendu, dit le père Châtelain
au Maître d'école. Figurez-vous qu'un jour notre maître s'est dit: «Je
suis très-riche, c'est bon; mais, comme ça ne me fait pas dîner deux
fois, si je faisais dîner ceux qui ne dînent pas du tout, et dîner mieux
de braves gens qui ne mangent pas à leur faim?... Ma foi, ça me va: vite
à l'oeuvre!» Et notre maître s'est mis à l'oeuvre. Il a acheté cette
ferme, qui alors n'avait pas un grand faire-valoir, et n'employait guère
plus de deux charrues: je sais cela, je suis né ici. Notre maître a
augmenté les terres, vous saurez tout à l'heure pourquoi. À la tête de
la ferme il a mis une digne femme aussi respectable que malheureuse,
c'est toujours comme ça qu'il choisit, et il lui a dit: «Cette maison
sera, comme la maison du bon Dieu, ouverte aux bons, fermée aux
méchants; on en chassera les mendiants paresseux, mais on y donnera
toujours l'aumône du travail à ceux qui ont bon courage: cette aumône-là
n'humilie pas qui la reçoit et profite à qui la donne: le riche qui ne
la fait pas est un mauvais riche.» C'est notre maître qui dit ça; par ma
foi! il a raison, mais il fait mieux que de dire, il agit. Autrefois il
y avait un chemin direct d'ici à Écouen qui raccourcissait d'une bonne
lieue; mais, dame! il était si effondré, qu'on n'y pouvait plus passer,
c'était la mort aux chevaux et aux voitures; quelques corvées et un peu
d'argent fournis par un chacun des fermiers du pays auraient remis la
route en état; mais, tant plus un chacun avait envie de voir cette route
en état, tant plus un chacun renâclait à fournir argent et corvée. Notre
maître, voyant ça, dit: «Le chemin sera fait; mais, comme ceux qui
pourraient y contribuer n'y contribuent pas, comme c'est environ un
chemin de luxe, il profitera un jour à ceux qui ont chevaux et voitures;
mais il profitera d'abord à ceux qui n'ont que leurs deux bras, du coeur
et pas de travail.» Ainsi, par exemple, un gaillard robuste frappe-t-il
à la ferme en disant: «J'ai faim et je manque d'ouvrage.--Mon garçon,
voilà une bonne soupe, une pioche, une pelle: on va vous conduire au
chemin d'Écouen, faites chaque jour deux toises de cailloutis, et chaque
soir vous aurez quarante sous, une toise vingt sous, une demi-toise, dix
sous, sinon rien.» Moi, à la brune, en revenant des champs, je vais
inspecter le chemin et m'assurer de ce que chacun a fait.
--Et quand on pense qu'il y a eu deux sans-coeur assez gredins pour
manger la soupe et voler la pioche et la pelle! dit Jean-René avec
indignation, ça dégoûterait de faire le bien.
--Ça, c'est vrai, dirent quelques laboureurs.
--Allons donc, mes enfants! reprit le père Châtelain. Voire... on ne
ferait donc ni plantations ni semailles, parce qu'il y a des chenilles,
des charançons, et autres mauvaises bestioles rongeuses de feuilles ou
grugeuses de grain? Non, non, on écrase les vermines; le bon Dieu, qui
n'est pas chiche, fait pousser de nouveaux bourgeons, de nouveaux épis,
le dommage est réparé, et l'on ne s'aperçoit tant seulement pas que les
bêtes malfaisantes ont passé par là. N'est-ce pas, mon brave homme? dit
le vieux laboureur au Maître d'école.
--Sans doute, sans doute, reprit celui-ci, qui semblait depuis quelques
moments réfléchir profondément.
--Quant aux femmes et aux enfants, il y a aussi du travail pour eux et
pour leurs forces, ajouta le père Châtelain.
--Et malgré ça, dit Claudine la laitière, le chemin n'avance pas vite.
--Dame, ma fille, ça prouve qu'heureusement dans le pays les braves gens
ne manquent pas d'ouvrage.
--Mais à un infirme, à moi, par exemple, dit tout à coup le Maître
d'école, est-ce qu'on ne m'accorderait pas la charité d'une place dans
un coin de la ferme, un morceau de pain et un abri, pour le peu de temps
qui me reste à vivre? Oh! si cela se pouvait, mes bonnes gens, je
passerais ma vie à remercier votre maître.
Le brigand parlait alors sincèrement. Il ne se repentait pas pour cela
de ses crimes; mais l'existence paisible, heureuse, des laboureurs
excitait d'autant plus son envie qu'il songeait à l'avenir effrayant que
lui réservait la Chouette; avenir qu'il avait été loin de prévoir et qui
lui faisait regretter davantage encore d'avoir, en rappelant sa complice
auprès de lui, perdu pour jamais la possibilité de vivre auprès des
honnêtes gens chez lesquels le Chourineur l'avait placé.
Le père Châtelain regarda le Maître d'école avec étonnement.
--Mais, mon pauvre homme, lui dit-il, je ne vous croyais pas tout à fait
sans ressources.
--Hélas! mon Dieu, si... j'ai perdu la vue par un accident de mon
métier. Je vais à Louvres chercher des secours chez un parent éloigné;
mais vous comprenez, quelquefois les gens sont si égoïstes, si durs...,
dit le Maître d'école.
--Oh! il n'y a pas d'égoïsme qui tienne, reprit le père Châtelain; un
bon et honnête ouvrier comme vous, malheureux comme vous avec un enfant
si gentil, si bon, ça attendrirait des pierres. Mais le maître qui vous
employait avant votre accident, comment ne fait-il rien pour vous?
--Il est mort, dit le Maître d'école après un moment d'hésitation; et
c'était mon seul protecteur.
--Mais l'hospice des aveugles?
--Je n'ai pas l'âge d'y entrer.
--Pauvre homme! vous êtes bien à plaindre!
--Eh bien! vous croyez que si je ne trouve pas à Louvres les secours que
j'espère, votre maître, que je respecte déjà sans le connaître, n'aura
pas pitié de moi?
--Malheureusement, voyez-vous, la ferme n'est pas un hospice.
Ordinairement, ici, on accorde aux infirmes de passer une nuit ou un
jour à la ferme, puis on leur donne un secours, et que le bon Dieu les
ait en aide!
--Ainsi je n'ai aucun espoir d'intéresser votre maître à mon triste
sort? dit le brigand avec un soupir de regret.
--Je vous dis la règle, mon brave homme; mais notre maître est si
compatissant, si généreux, qu'il est capable de tout.
--Vous croyez? s'écria le Maître d'école. Il serait possible qu'il
consentit à me laisser vivre ici dans un coin? Je serais heureux de si
peu!
--Je vous dis que notre maître est capable de tout. S'il consent à vous
garder à la ferme, vous n'auriez pas à vous cacher dans un coin; vous
seriez traité comme nous donc!... comme aujourd'hui. On trouverait de
quoi occuper votre enfant selon ses forces; bons conseils et bons
exemples ne lui manqueraient point; notre vénérable curé l'instruirait
avec les autres enfants du village, et il grandirait dans le bien, comme
on dit. Mais pour ça, tenez, il faudrait demain matin parler tout
franchement à Notre-Dame-de-Bon-Secours.
--Comment? dit le Maître d'école.
--Nous appelons ainsi notre maîtresse. Si elle s'intéresse à vous, votre
affaire est sûre. En fait de charité, notre maître ne sait rien refuser
à notre dame.
--Oh! alors je lui parlerai, je lui parlerai! s'écria joyeusement le
Maître d'école, se voyant déjà délivré de la tyrannie de la Chouette.
Cette espérance trouva peu d'écho chez Tortillard, qui ne se sentait
nullement disposé à profiter des offres du vieux laboureur et à grandir
dans le bien sous les auspices d'un vénérable curé. Le fils de
Bras-Rouge avait des penchants très-peu rustiques et l'esprit très-peu
tourné à la bucolique; d'ailleurs, fidèle aux traditions de la Chouette,
il aurait vu avec un vif déplaisir le Maître d'école se soustraire à
leur commun despotisme: il voulait donc rappeler à la réalité le
brigand, qui s'égarait déjà parmi de champêtres et riantes illusions.
--Oh! oui, répéta le Maître d'école, je lui parlerai, à
Notre-Dame-de-Bon-Secours... elle aura pitié de moi, et...
Tortillard donna en ce moment et sournoisement un vigoureux coup de pied
au Maître d'école et l'atteignit au bon endroit.
La souffrance interrompit et abrégea la phrase du brigand, qui répéta,
après un tressaillement douloureux:
--Oui, j'espère que cette bonne dame aura pitié de moi.
--Pauvre bon papa, reprit Tortillard; mais tu comptes pour rien ma bonne
tante, Mme la Chouette, qui t'aime si fort. Pauvre tante la Chouette!...
Oh! elle ne t'abandonnera pas comme ça, vois-tu! Elle serait plutôt
capable de venir te réclamer ici avec notre cousin M. Barbillon.
--Ce brave homme a des parents chez les poissons et les oiseaux, dit
tout bas Jean-René d'un air prodigieusement malicieux, en donnant un
coup de coude à Claudine, sa voisine.
--Grand sans-coeur, allez! de rire de ces malheureux, répondit tout bas
la fille de ferme, en donnant à son tour à Jean-René un coup de coude à
lui briser trois côtes.
--Mme la Chouette est une de vos parentes? demanda le laboureur au
Maître d'école.
--Oui, c'est une de nos parentes, répondit-il avec un morne et sombre
accablement.
Dans le cas où il trouverait à la ferme un refuge inespéré, il craignait
que la borgnesse ne vînt par méchanceté le dénoncer; il craignait aussi
que les noms étranges de ses prétendus parents, Mme la Chouette et M.
Barbillon, cités par Tortillard, n'éveillassent les soupçons; mais à cet
endroit ses craintes furent vaines; Jean-René seul y vit le texte d'une
plaisanterie faite à voix basse et très-mal accueillie par Claudine.
--C'est une parente que vous allez trouver à Louvres? demanda le père
Châtelain.
--Oui, dit le brigand, mais je crois que mon fils se trompe en comptant
trop sur elle.
--Oh! mon pauvre papa, je ne me trompe pas... va... Elle est si bonne,
ma tante la Chouette!... Tu sais bien, c'est elle qui t'a envoyé l'eau
avec laquelle je bassine ta jambe... et la manière de s'en servir...
C'est elle qui m'a dit: «Fais pour ton pauvre papa ce que je ferais
moi-même, et le bon Dieu te bénira...» Oh! ma tante la Chouette... elle
t'aime, mais elle t'aime si fort que...
--C'est bien, c'est bien, dit le Maître d'école en interrompant
Tortillard, ça ne m'empêchera pas, en tout cas, de parler demain matin à
la bonne dame d'ici... et d'implorer son appui auprès du respectable
propriétaire de cette ferme; mais, ajouta-t-il pour changer de
conversation et mettre un terme aux imprudents propos de Tortillard,
mais, à propos du propriétaire de cette ferme, on m'avait promis de me
dire ce qu'il y a de particulier dans l'organisation de la métairie où
nous sommes.
--C'est moi qui vous ai promis cela, dit le père Châtelain, et je vais
remplir ma promesse. Notre maître, après avoir ainsi imaginé ce qu'il
appelle l'aumône du travail, s'est dit: «Il y a des établissements et
des prix pour encourager l'amélioration des chevaux, des bestiaux, des
charrues et de bien d'autres choses encore... Ma foi!... m'est avis
qu'il serait un brin temps de moyenner aussi de quoi améliorer les
hommes... Bonnes bêtes, c'est bien; bonnes gens, ça serait mieux, mais
plus difficile. Lourde avoine et pré dru, eau vive et air pur, soins
constants et sûr abri, chevaux et bestiaux viendront comme à souhait et
vous donneront contentement; mais, pour les hommes, voire! c'est autre
chose: on ne met pas un homme en grand-vertu comme un boeuf en
grand-chair. L'herbage profite au boeuf, parce que l'herbage, savoureux
au goût, lui plaît en l'engraissant; eh bien! m'est avis que, pour que
les bons conseils profitent bien à l'homme, faudrait faire qu'il trouve
son compte à les suivre...»
--Comme le boeuf trouve son compte à manger de bonne herbe, n'est-ce
pas, père Châtelain?
--Justement, mon garçon.
--Mais, père Châtelain, dit un autre laboureur, on a parlé dans les
temps d'une manière de ferme où des jeunes voleurs, qui avaient eu,
malgré ça, une très-bonne conduite tout de même, apprenaient
l'agriculture, et étaient soignés, choyés comme de petits princes?
--C'est vrai, mes enfants; il y a du bon là-dedans; c'est humain et
charitable de ne jamais désespérer des méchants; mais faudrait faire
aussi espérer les bons. Un honnête jeune homme, robuste et laborieux,
ayant envie de bien faire et de bien apprendre, se présenterait à cette
ferme de jeunes ex-voleurs, qu'on lui dirait:--Mon gars, as-tu un brin
volé et vagabondé?--Non.--Eh bien! il n'y a pas de place ici pour toi.
--C'est pourtant vrai ce que vous dites là, père Châtelain, dit
Jean-René. On fait pour des coquins ce qu'on ne fait pas pour les
honnêtes gens; on améliore les bêtes et non pas les hommes.
--C'est pour donner l'exemple et remédier à ça, mon garçon, que notre
maître, comme je l'apprends à ce brave homme, a établi cette ferme...
«Je sais bien, a-t-il dit, que là-haut il y a des récompenses pour les
honnêtes gens; mais là-haut... dame! c'est bien haut, c'est bien loin;
et d'aucuns (il faut les plaindre, mes enfants) n'ont point la vue et
l'haleine assez longue pour atteindre là; et puis où trouveraient-ils le
temps de regarder là-haut? Pendant le jour, de l'aurore au coucher du
soleil, courbés sur la terre, ils la bêchent et la rebêchent pour un
maître; la nuit, ils dorment harassés sur leur grabat... Le dimanche,
ils s'enivrent au cabaret pour oublier les fatigues d'hier et celles de
demain. C'est qu'aussi ces fatigues sont stériles pour eux, pauvres
gens! Après un travail forcé, leur pain est-il moins noir, leur couche
moins dure, leur enfant moins malingre, leur femme moins épuisée à le
nourrir?... le nourrir!... elle qui ne mange pas à sa faim! Non! non!
non! Après ça, je sais bien, mes enfants, que noir est leur pain, mais
c'est du pain; dur est leur grabat, mais c'est un lit; chétifs sont
leurs enfants, mais ils vivent. Les malheureux supporteraient peut-être
allègrement leur sort, s'ils croyaient qu'un chacun est comme eux. Mais
ils vont à la ville ou au bourg le jour du marché, et là ils voient du
pain blanc, d'épais et chauds matelas, des enfants fleuris comme des
rosiers de mai, et si rassasiés, si rassasiés, qu'ils jettent du gâteau
à des chiens. Dame!... alors, quand ils reviennent à leur hutte de
terre, à leur pain noir, à leur grabat, ces pauvres gens se disent, en
voyant leur petit enfant souffreteux, maigre, affamé, à qui ils auraient
bien voulu apporter un de ces gâteaux que les petits riches jetaient aux
chiens: «Puisqu'il faut qu'il y ait des riches et des pauvres, pourquoi
ne sommes-nous pas nés riches? C'est injuste... Pourquoi chacun n'a-t-il
pas son tour?» Sans doute, mes enfants, ce qu'ils disent là est
déraisonnable... et ne sert pas à leur faire paraître leur joug plus
léger; et pourtant ce joug dur et pesant, qui quelquefois blesse,
écrase, il leur faut le porter sans relâche, et cela sans espoir de se
reposer jamais... et de connaître un jour, un seul jour, le bonheur que
donne l'aisance... Toute la vie comme ça, dame! ça paraît long... long
comme un jour de pluie sans un seul petit rayon de soleil. Alors on va à
l'ouvrage avec tristesse et dégoût. Finalement la plupart des gagés se
disent: «À quoi bon travailler mieux et davantage! Que l'épi soit lourd
ou léger, ça m'est tout un! À quoi bon me crever de beau zèle? Restons
strictement honnêtes; le mal est puni, ne faisons pas le mal; le bien
est sans récompense, ne faisons pas le bien... Ayons les qualités des
bonnes bêtes de somme: patience, force et docilité...» Ces pensers-là
sont malsains, mes enfants; de cette insouciance à la fainéantise il n'y
a pas loin, et de la fainéantise au vice il y a moins loin encore...
Malheureusement, ceux-là qui, ni bons ni méchants, ne font ni bien ni
mal, sont le plus grand nombre; c'est donc ceux-là, a dit notre maître,
qu'il faut améliorer, ni plus ni moins que s'ils avaient l'honneur
d'être des chevaux, des bêtes à cornes ou à laine... Faisons qu'ils
aient intérêt à être actifs, sages, laborieux, instruits et dévoués à
leurs devoirs... prouvons-leur qu'en devenant meilleurs ils deviendront
matériellement plus heureux... tout le monde y gagnera... Pour que les
bons conseils leur profitent, donnons-leur ici-bas comme qui dirait un
brin l'avant-goût du bonheur qui attend les justes là-haut...»Son plan
bien arrêté, notre maître a fait savoir dans les environs qu'il lui
fallait six laboureurs et autant de femmes ou filles de ferme, mais il
voulait choisir ce monde-là parmi les meilleurs sujets du pays, d'après
les renseignements qu'il ferait prendre chez les maires, chez les curés
ou ailleurs. On devait être payé comme nous le sommes, c'est-à-dire
comme des princes, nourri mieux que des bourgeois, et partager entre
tous les travailleurs un cinquième des produits de la récolte; on
resterait deux ans à la ferme, pour faire ensuite place à d'autres
laboureurs choisis aux mêmes conditions; après cinq ans révolus, on
pourrait se représenter s'il y avait des vacances... Aussi, depuis la
fondation de la ferme, laboureurs et journaliers se disent dans les
environs: «Soyons actifs, honnêtes, laborieux, faisons-nous remarquer
par notre bonne conduite, et nous pourrons un jour avoir une des places
de la ferme de Bouqueval; là nous vivrons comme en paradis durant deux
ans; nous nous perfectionnerons dans notre état; nous emporterons un bon
pécule et par là-dessus, en sortant d'ici, c'est à qui voudra nous
engager, puisque pour entrer ici il faut un brevet d'excellent sujet.
--Je suis déjà retenu pour entrer à la ferme d'Arnouville, chez M.
Dubreuil, dit Jean-René.
--Et moi, je suis engagé pour Gonesse, reprit un autre laboureur.
--Vous le voyez, mon brave homme, à cela tout le monde gagne: les
fermiers des environs profitent doublement: il n'y a que douze places
d'hommes et de femmes à donner, mais il se forme peut-être cinquante
bons sujets dans le canton pour y prétendre; or ceux qui n'auront pas eu
les places n'en resteront pas moins bons sujets, n'est-ce pas? Et, comme
on dit, les morceaux en seront et en resteront toujours bons, car si on
n'a pas la chance une fois, on espère l'avoir une autre; en fin de
compte, ça fait nombre de braves gens de plus. Tenez... parlant par
respect, pour un cheval ou pour un bétail qui gagne le prix de vitesse,
de force ou de beauté, on fait cent élèves capables de disputer ce prix.
Eh bien! ceux de ces cent élèves qui ne l'ont pas remporté, ce prix,
n'en restent pas moins bons et vaillants... Hein? mon brave homme, quand
je vous disais que notre ferme n'était pas une ferme ordinaire, et que
notre maître n'était pas un maître ordinaire?
--Oh! non, sans doute... s'écria le Maître d'école, et plus sa bonté, sa
générosité me semblent grandes, plus j'espère qu'il prendra en pitié mon
triste sort. Un homme qui fait le bien si noblement, avec tant
d'intelligence, ne doit pas regarder à un bienfait de plus ou de moins.
--Au contraire, il y regarde, mon brave, dit le père Châtelain; mais
pour avoir à se glorifier d'une bonne action nouvelle; ce m'est avis que
nous nous reverrons, bien sûr, à la ferme, et que ce n'est pas la
dernière fois que vous vous asseyez à cette table!
--N'est-ce pas? Tenez, malgré moi j'espère... Oh! si vous saviez comme
je suis heureux et reconnaissant! s'écria le Maître d'école.
--Je n'en doute pas, il est si bon, notre maître!
--Mais que je sache au moins son nom et aussi celui de la
Dame-de-Bon-Secours, dit vivement le Maître d'école, que je puisse bénir
d'avance ces nobles noms.
--Je comprends votre impatience, dit le laboureur. Ah! dame, vous vous
attendez peut-être à des noms à grand fracas? Ah bien oui! ce sont des
noms simples et doux comme des saints. Notre-Dame-de-Bon-Secours
s'appelle Mme Georges... notre maître s'appelle M. Rodolphe.
--Ma femme!... mon bourreau!... murmura le brigand, foudroyé par cette
révélation.