Le presbytère

Les dernières lueurs du soleil s'éteignaient lentement derrière la masse

importante du château d'Écouen et des bois qui l'environnaient; de tous

côtés s'étendaient à perte de vue des plaines immenses aux sillons

bruns, durcis par la gelée... vaste solitude dont le hameau de Bouqueval

semblait l'oasis.

Le ciel, d'une sérénité parfaite, se marbrait au couchant de longues

traînées de pourpre, signe certain de vent et de froid; ces tons,

d'abord d'un rouge vif, devenaient violets à mesure que le crépuscule

envahissait l'atmosphère.

Le croissant de la lune, fin, délié comme la moitié d'un anneau

d'argent, commençait à briller doucement dans un milieu d'azur et

d'ombre.

Le silence était absolu, l'heure solennelle.

Le curé s'arrêta un moment sur la colline, pour jouir de l'aspect de

cette belle soirée.

Après quelques moment de recueillement, étendant sa main tremblante vers

les profondeurs de l'horizon à demi voilé par la brume de soir, il dit à

Fleur-de-Marie, qui marchait pensive à côté de lui:

--Voyez donc, mon enfant, cette immensité dont on n'aperçoit plus les

bornes... on n'entend pas le moindre bruit... il me semble que le

silence et l'infini nous donnent presque une idée de l'éternité... Je

vous dis cela, Marie, parce que vous êtes sensible aux beautés de la

création. Souvent j'ai été touché de l'admiration religieuse qu'elles

vous inspiraient, à vous... qui en avez été si longtemps déshéritée.

N'êtes-vous pas frappée comme moi du calme imposant qui règne à cette

heure?

La Goualeuse ne répondit rien.

Étonné, le curé la regarda; elle pleurait.

--Qu'avez-vous donc, mon enfant?

--Mon père, je suis bien malheureuse!

--Malheureuse? Vous... maintenant malheureuse?

--Je sais que je n'ai pas le droit de me plaindre de mon sort, après

tout ce qu'on a fait pour moi... et pourtant...

--Et pourtant?

--Ah! mon père, pardonnez-moi ces chagrins; ils offensent peut-être mes

bienfaiteurs...

--Écoutez, Marie, nous vous avons souvent demandé le motif de la

tristesse dont vous êtes quelquefois accablée, et qui cause à votre

seconde mère de vives inquiétudes... Vous avez évité de nous répondre;

nous avons respecté votre secret en nous affligeant de ne pouvoir

soulager vos peines.

--Hélas! mon père, je ne puis vous dire ce qui se passe en moi. Ainsi

que vous, tout à l'heure, je me suis sentie émue à l'aspect de cette

soirée calme et triste... mon coeur s'est brisé... et j'ai pleuré...

--Mais qu'avez-vous, Marie? Vous savez combien l'on vous aime... Voyons,

avouez-moi tout. D'ailleurs, je puis vous dire cela; le jour approche où

Mme Georges et M. Rodolphe vous présenteront aux fonts du baptême, en

prenant devant Dieu l'engagement de vous protéger toujours.

--M. Rodolphe? Lui... qui m'a sauvée! s'écria Fleur-de-Marie en joignant

les mains; il daignerait me donner cette nouvelle preuve d'affection!

Oh! tenez, je ne vous cacherai rien, mon père, je crains trop d'être

ingrate.

--Ingrate! Et comment?

--Pour me faire comprendre, il faut que je vous parle des premiers jours

où je suis venue à la ferme.

--Je vous écoute; nous causerons en marchant.

--Vous serez indulgent, n'est-ce pas, mon père? Ce que je vais vous dire

est peut-être bien mal.

--Le Seigneur vous a prouvé qu'il était miséricordieux. Prenez courage.

--Lorsque j'ai su, en arrivant ici, que je ne quitterais pas la ferme et

Mme Georges, dit Fleur-de-Marie après un moment de recueillement, j'ai

cru faire un beau rêve. D'abord j'éprouvais comme un étourdissement de

bonheur; à chaque instant, je songeais à M. Rodolphe. Bien souvent,

toute seule et malgré moi, je levais les yeux au ciel comme pour l'y

chercher et le remercier. Enfin... je m'en accuse, mon père... je

pensais plus à lui qu'à Dieu; car il avait fait pour moi ce que Dieu

seul aurait pu faire. J'étais heureuse... heureuse comme quelqu'un qui a

échappé pour toujours à un grand danger. Vous et Mme Georges, vous étiez

si bons pour moi que je me croyais plus à plaindre qu'à blâmer.

Le curé regarda la Goualeuse avec surprise; elle continua:

--Peu à peu, je me suis habituée à cette vie si douce: je n'avais plus

peur, en me réveillant, de me retrouver chez l'ogresse; je me sentais,

pour ainsi dire, dormir avec sécurité; toute ma joie était d'aider Mme

Georges dans ses travaux, de m'appliquer aux leçons que vous me donniez,

mon père... et aussi de profiter de vos exhortations. Sauf quelques

moments de honte, quand je songeais au passé, je me croyais l'égale de

tout le monde, parce que tout le monde était bon pour moi, lorsqu'un

jour...

Ici les sanglots interrompirent Fleur-de-Marie.

--Voyons, calmez-vous, pauvre enfant, courage! Et continuez.

La Goualeuse, essuyant ses yeux, reprit:

--Vous vous souvenez, mon père, que, lors des fêtes de la Toussaint, Mme

Dubreuil, fermière de M. le duc de Lucenay à Arnouville, est venue ici

passer quelque temps avec sa fille.

--Sans doute, et je vous ai vue avec plaisir faire connaissance avec

Clara Dubreuil; elle est douée des meilleures qualités.

--C'est un ange, mon père... un ange... Quand je sus qu'elle devait

venir pendant quelques jours à la ferme, mon bonheur fut bien grand, je

ne songeais qu'au moment où je verrais cette compagne si désirée. Enfin

elle arriva. J'étais dans ma chambre; je devais la partager avec elle,

je la parais de mon mieux; on m'envoya chercher. J'entrai dans le salon,

mon coeur battait; Mme Georges, me montrant cette jolie jeune personne,

qui avait l'air aussi doux que modeste et bon, me dit: «Marie, voilà une

amie pour vous. Et j'espère que vous et ma fille serez bientôt comme

deux soeurs», ajouta Mme Dubreuil. À peine sa mère avait-elle dit ces

mots, que Mlle Clara accourut m'embrasser... Alors, mon père, dit

Fleur-de-Marie en pleurant, je ne sais ce qui se passa tout à coup en

moi... mais quand je sentis le visage pur et frais de Clara s'appuyer

sur ma joue flétrie... ma joue est devenue brûlante de honte... de

remords... je me suis souvenue de ce que j'étais... Moi!... moi,

recevoir les caresses d'une jeune personne si honnête!... Oh! cela me

semblait une tromperie... une hypocrisie indigne...

--Mais, mon enfant...

--Ah! mon père, s'écria Fleur-de-Marie en interrompant le curé avec une

exaltation douloureuse, lorsque M. Rodolphe m'a emmenée de la Cité,

j'avais déjà vaguement la conscience de ma dégradation... Mais

croyez-vous que l'éducation, que les conseils, que les exemples que j'ai

reçus de Mme Georges et de vous, en éclairant tout à coup mon esprit, ne

m'aient pas, hélas! fait comprendre que j'avais été encore plus coupable

que malheureuse?... Avant l'arrivée de Mlle Clara, lorsque ces pensées

me tourmentaient, je m'étourdissais en tâchant de contenter Mme Georges

et vous, mon père... Si je rougissais du passé, c'était à mes propres

yeux... Mais la vue de cette jeune personne de mon âge, si charmante, si

vertueuse, m'a fait songer à la distance qui existerait à jamais entre

elle et moi... Pour la première fois, j'ai senti qu'il est des

flétrissures que rien n'efface... Depuis ce jour, cette pensée ne me

quitte plus... Malgré moi, je m'y appesantis sans cesse; depuis ce jour,

enfin, je n'ai plus un moment de repos.

La Goualeuse essuya ses yeux remplis de larmes.

Après l'avoir regardée pendant quelques instants avec une tendre

commisération, le curé reprit:

--Réfléchissez donc, mon enfant, que si Mme Georges voulait vous voir

l'amie de Mlle Dubreuil, c'est qu'elle vous savait digne de cette

liaison par votre bonne conduite. Les reproches que vous vous faites

s'adressent presque à votre seconde mère.

--Je le sais, mon père, j'avais tort, sans doute; mais je ne pouvais

surmonter ma honte et ma crainte... Ce n'est pas tout... il me faut du

courage pour achever...

--Continuez, Marie; jusqu'ici vos scrupules, ou plutôt vos remords,

prouvent en faveur de votre coeur.

--Une fois Clara établie à la ferme, je fus aussi triste que j'avais

d'abord cru être heureuse en pensant au plaisir d'avoir une compagne de

mon âge; elle, au contraire, était toute joyeuse. On lui avait fait un

lit dans ma chambre. Le premier soir, avant de se coucher, elle

m'embrassa et me dit qu'elle m'aimait déjà, qu'elle se sentait beaucoup

d'attrait pour moi; elle me demanda de l'appeler Clara, comme elle

m'appellerait Marie. Ensuite elle pria Dieu, en me disant qu'elle

joindrait mon nom à ses prières, si je voulais joindre son nom aux

miennes. Je n'osai pas lui refuser cela. Après avoir encore causé

quelque temps, elle s'endormit; moi, je ne m'étais pas couchée; je

m'approchai d'elle; je regardais en pleurant sa figure d'ange; et puis,

en pensant qu'elle dormait dans la même chambre que moi... que moi,

qu'on avait trouvée chez l'ogresse avec des voleurs et des assassins...

je tremblais comme si j'avais commis une mauvaise action, j'avais de

vagues frayeurs... Il me semblait que Dieu me punirait un jour... Je me

couchai, j'eus des rêves affreux, je revis les figures sinistres que

j'avais presque oubliées, le Chourineur, le Maître d'école, la Chouette,

cette femme borgne qui m'avait torturée étant petite. Oh! quelle

nuit!... mon Dieu! quelle nuit! quels rêves! dit la Goualeuse en

frémissant encore à ce souvenir.

--Pauvre Marie! reprit le curé avec émotion; que ne m'avez-vous fait

plus tôt ces tristes confidences! Je vous aurais rassurée... Mais

continuez.

--Je m'étais endormie bien tard: Mlle Clara vint m'éveiller en

m'embrassant. Pour vaincre ce qu'elle appelait ma froideur et me prouver

son amitié, elle voulut me confier un secret; elle devait s'unir,

lorsqu'elle aurait dix-huit ans accomplis, au fils d'un fermier de

Goussainville, qu'elle aimait tendrement; le mariage était depuis

longtemps arrêté entre les deux familles. Ensuite, elle me raconta en

peu de mots sa vie passée... vie simple, calme, heureuse: elle n'avait

jamais quitté sa mère, elle ne la quitterait jamais; car son fiancé

devait partager l'exploitation de la ferme avec M. Dubreuil.

«Maintenant, Marie, me dit-elle, vous me connaissez comme si vous étiez

ma soeur; racontez-moi donc votre vie...» À ces mots, je crus mourir de

honte... je rougis, je balbutiai. J'ignorais ce que Mme Georges avait

dit de moi; je craignais de la démentir. Je répondis vaguement

qu'orpheline et élevée par des personnes sévères, je n'avais pas été

très-heureuse pendant mon enfance, et que mon bonheur datait de mon

séjour auprès de Mme Georges. Alors, Clara, bien plus par intérêt que

par curiosité, me demanda où j'avais été élevée: était-ce à la ville, ou

à la campagne? Comment se nommait mon père? Elle me demanda surtout si

je me rappelais d'avoir vu ma mère. Chacune de ces questions

m'embarrassait autant qu'elle me peinait; car il me fallait y répondre

par des mensonges, et vous m'avez appris, mon père, combien il est mal

de mentir... Mais Clara n'imagina pas que je pouvais la tromper.

Attribuant l'hésitation de mes réponses au chagrin que me causaient les

tristes souvenirs de mon enfance, Clara me crut, me plaignit avec une

bonté qui me navra. Ô mon père! vous ne saurez jamais ce que j'ai

souffert dans ce premier entretien! Combien il me coûtait de ne pas dire

une parole qui ne fût hypocrite et fausse!...

--Infortunée! Que la colère de Dieu s'appesantisse sur ceux qui, en vous

jetant dans une abominable voie de perditions, vous forceront peut-être

de subir toute votre vie les inexorables conséquences d'une première

faute!

--Oh! oui, ceux-là ont été bien méchants, mon père, reprit amèrement

Fleur-de-Marie, car ma honte est ineffaçable. Ce n'est pas tout; à

mesure que Clara me parlait du bonheur qui l'attendait, de son mariage,

de sa douce vie de famille, je ne pouvais m'empêcher de comparer mon

sort au sien; car, malgré les bontés dont on me comble, mon sort sera

toujours misérable; vous et Mme Georges, en me faisant comprendre la

vertu, vous m'avez fait aussi comprendre la profondeur de mon abjection

passée; rien ne pourra m'empêcher d'avoir été le rebut de ce qu'il y a

de plus vil au monde. Hélas! puisque la connaissance du bien et du mal

devait m'être si funeste, que ne me laissait-on à mon malheureux sort!

--Oh! Marie! Marie!...

--N'est-ce pas, mon père... ce que je dis est bien mal? Hélas voilà ce

que je n'osais vous avouer... Oui, quelquefois je suis assez ingrate

pour méconnaître les bontés dont on me comble, pour me dire: «Si l'on ne

m'eût pas arrachée à l'infamie, eh bien! la misère, les coups m'eussent

tuée bien vite; au moins je serais morte dans l'ignorance d'une pureté

que je regretterai toujours.»

--Hélas! Marie, cela est fatal! Une nature, même généreusement douée par

le Créateur, n'eût-elle été plongée qu'un jour dans la fange dont on

vous a tirée, en garde un stigmate ineffaçable... Telle est

l'immutabilité de la justice divine!

--Vous le voyez bien, mon père, s'écria douloureusement Fleur-de-Marie,

je dois désespérer jusqu'à la mort!

--Vous devez désespérer d'effacer de votre vie cette page désolante, dit

le prêtre d'une voix triste et grave, mais vous devez espérer en la

miséricorde infinie du Tout-Puissant. Ici-bas, pour vous, pauvre enfant,

larmes, remords, expiation, mais un jour, là-haut, ajouta-t-il en

élevant sa main vers le firmament qui commençait à s'étoiler, là-haut,

pardon, félicité éternelle!

--Pitié... pitié, mon Dieu!... je suis si jeune... et ma vie sera

peut-être encore si longue!... dit la Goualeuse d'une voix déchirante,

en tombant à genoux aux pieds du curé par un mouvement involontaire.

Le prêtre était debout au sommet de la colline, non loin de laquelle

s'élevait le presbytère; sa soutane noire, sa figure vénérable, encadrée

de longs cheveux blancs et doucement éclairée par les dernières clartés

du crépuscule, se dessinaient sur l'horizon, d'une transparence, d'une

limpidité profondes: or pâle au couchant, saphir au zénith.

Le prêtre levait au ciel une de ses mains tremblantes, et abandonnait

l'autre à Fleur-de-Marie, qui la couvrait de larmes.

Le capuchon de sa mante grise, à ce moment rabattu sur ses épaules,

laissait voir le profil enchanteur de la jeune fille, son charmant

regard suppliant et baigné de larmes... son cou d'une blancheur

éblouissantes, où se voyait l'attache soyeuse de ses jolis cheveux

blonds.

Cette scène simple et grande offrait un contraste, une coïncidence

bizarre, avec l'ignoble scène qui, presque au même instant, se passait

dans les profondeurs du chemin creux entre le Maître d'école et la

Chouette.

Caché dans les ténèbres d'un noir ravin, assailli de lâches terreurs, un

effroyable meurtrier, portant la peine de ses forfaits, s'était aussi

agenouillé... mais devant sa complice, furie railleuse, vengeresse, qui

le tourmentait sans merci et le poussait à de nouveaux crimes... sa

complice... cause première des malheurs de Fleur-de-Marie.

De Fleur-de-Marie que torturait un remords incessant.

L'exagération de sa douleur n'était-elle pas concevable? Entourée depuis

son enfance d'êtres dégradés, méchants, infâmes; quittant sa prison pour

l'antre de l'ogresse, autre prison horrible; n'étant jamais sortie des

cours de sa geôle ou des rues caverneuses de la Cité, cette malheureuse

jeune fille n'avait-elle pas vécu jusqu'alors dans l'ignorance profonde

du beau et du bien, aussi étrangère aux sentiments nobles et religieux

qu'aux splendeurs magnifiques de la nature?

Et voilà que tout à coup elle abandonne son cloaque infect pour une

retraite charmante et rustique, sa vie immonde, pour partager une

existence heureuse et paisible avec les êtres les plus vertueux; les

plus tendres, les plus compatissants à ses infortunes...

Enfin tout ce qu'il y a d'admirable dans la créature et dans la création

se révèle à la fois et en un moment à son âme étonnée. À ce spectacle

imposant, son esprit s'agrandit, son intelligence se développe, ses

nobles instincts s'éveillent... Et c'est parce que son esprit s'est

agrandi, parce que son intelligence s'est développée, parce que ses

nobles instincts se sont éveillés... qu'ayant la conscience de la

dégradation première, elle ressent pour sa vie passée une douloureuse et

incurable horreur, et comprend, hélas! ainsi qu'elle le dit, qu'il est

des souillures qui ne s'effacent jamais...

--Ô malheur à moi! disait la Goualeuse désespérée, ma vie tout entière,

fût-elle aussi longue, aussi pure que la vôtre, mon père, sera désormais

flétrie par la conscience et par le souvenir du passé... Malheur à moi!

--Bonheur pour vous, au contraire, Marie, bonheur pour vous, à qui le

Seigneur envoie ces remords pleins d'amertume, mais salutaires! Ils

prouvent la religieuse susceptibilité de votre âme! Tant d'autres, moins

noblement bien douées que vous, eussent, à votre place, vite oublié le

passé pour ne songer qu'à jouir de la félicité présente! Une âme

délicate comme la vôtre rencontre des souffrances là où le vulgaire ne

ressent aucune douleur! Mais chacune de ces souffrances vous sera

comptée là-haut. Croyez-moi, Dieu ne vous a laissé un moment dans la

voie mauvaise que pour vous réserver la gloire du repentir et la

récompense éternelle due à l'expiation! Ne l'a-t-il pas dit lui-même:

«Ceux-là qui font le bien sans combat, et qui viennent à moi le sourire

aux lèvres, ceux-là sont mes élus; mais ceux-là qui, blessés dans la

lutte, viennent à moi saignants et meurtris, ceux-là sont les élus

d'entre mes élus!...» Courage donc, mon enfant!... soutien, appui,

conseils, rien ne vous manquera... Je suis bien vieux, mais Mme Georges,

mais M. Rodolphe ont encore de longues années à vivre... M. Rodolphe,

surtout... qui vous témoigne tant d'intérêt... qui suit vos progrès avec

une sollicitude si éclairée... Dites, Marie, dites, pourriez-vous jamais

regretter de l'avoir rencontré?

La Goualeuse allait répondre lorsqu'elle fut interrompue par la paysanne

dont nous avons parlé, qui, suivant la même route que la jeune fille et

l'abbé, venait de les rejoindre. C'était une des servantes de la ferme.

--Pardon, excuse, monsieur le curé, dit-elle au prêtre, mais Mme Georges

m'a dit d'apporter ce panier de fruits au presbytère, et qu'en même

temps je ramènerais Mlle Marie, car il se fait tard; mais j'ai pris Turc

avec moi, dit la fille de ferme en caressant un énorme chien des

Pyrénées, qui eût défié un ours au combat. Quoiqu'il n'y ait jamais de

mauvaise rencontre dans le pays, c'est toujours plus prudent.

--Vous avez raison, Claudine; nous voici d'ailleurs arrivés au

presbytère; vous remercierez Mme Georges pour moi.

Puis, s'adressant tout bas à la Goualeuse, le curé lui dit d'un ton

grave:

--Il faut que je me rende demain à la conférence du diocèse; mais je

serai de retour sur les cinq heures. Si vous le voulez, mon enfant, je

vous attendrai au presbytère. Je vois, à l'état de votre esprit, que

vous avez besoin de vous entretenir longuement encore avec moi.

--Je vous remercie, mon père, répondit Fleur-de-Marie; demain je

viendrai, puisque vous voulez bien me le permettre.

--Mais nous voici arrivés à la porte du jardin, dit le prêtre; laissez

ce panier là, Claudine, ma gouvernante le prendra. Retournez vite à la

ferme avec Marie; car la nuit est presque venue et le froid augmente. À

demain, Marie, à cinq heures!

--À demain, mon père.

L'abbé rentra dans son jardin.

La Goualeuse et Claudine, suivies de Turc, reprirent le chemin de la

métairie.

Les mystères de Paris, Tome II · 第 11 / 93 题