Bien loin à l'occident sont d'immenses campagnes,
Désertes régions où de hautes montagnes
Elèvent vers le ciel leurs sommets recouverts,
Sous le souffle glacé des éternels hivers,
D'une neige éclatante et d'une glace épaisse.
De place en place, un roc se déchire et s'affaisse
Pour ouvrir une gorge, un ravin périlleux
Où passent, en criant sur leurs âpres essieux
Les pesants chariots de quelque caravane.
Au couchant l'Orégon roule une eau diaphane;
De cascade en cascade, au loin vers le levant,
Le joli Nebraska verse son flot mouvant;
Vers le ciel du midi maintes larges rivières,
Charriant, sans repos, les sables et les pierres,
Dans leurs lits balayés par le vent des déserts,
Coulent vers l'océan avec des bruits divers
Comme les sons d'un orgue ou d'une étrange lyre
Qu'une main fait vibrer dans un pieux délire.
Entre les flots d'azur de ces nombreux torrents
Qui dirigent leurs cours vers des cieux différents,
Se déroulent sans fin les superbes prairies,
Océan de gazon, mers ou plaines fleuries
Qui roulent sous le vent, et bercent au soleil,
La rose, le foin vert et l'amorphas vermeil.
Là, fiers ou courroucés, sur les flots de verdure,
Des troupeaux de bisons errent à l'aventure;
Là courent les chevreuils et les souples élans,
Les sauvages chevaux avec les loups hurlants;
Là s'allument des feux qui dévorent la terre;
Là des vents fatigués soufflent avec mystère;
Les sauvages tribus des enfants d'Ismaël
Arrosent ces déserts d'un sang chaud et cruel,
Et l'avide vautour, hâtant ses ailes lentes,
En tournoyant dans l'air, suit leurs pistes sanglantes,
Comme l'esprit vengeur des vieux chefs massacrés
Qui gravit le ciel par d'invisibles degrés.
De place en place on voit s'élever la fumée
Au-dessus de la tente où la horde affamée
Fait bouillir, en dansant autour du grand brasier,
Dans un vase de pierre, un chevreuil tout entier.
Et d'espace en espace, au bord des fraîches ondes
Qui sillonnent au loin ces retraites fécondes,
S'élève un vert bosquet ou l'oiseau va chanter.
Et l'ours sombre et morose, en grognant, vient hanter
Le flanc d'un rocher noir, le fond d'une raine
Où sa griffe déterre une amère racine.
Puis au-dessus de tout, limpide et radieux,
Comme un toit protecteur se déroulent les cieux.
Mais déjà Gabriel le chasseur intrépide
Avait franchi ces lieux dans sa course rapide;
Et près des monts Ozarks au flanc aride et nu
Avec ses compagnons il était parvenu.
Et depuis bien des jours le vieux pâtre et la vierge
Avaient quitté la ville et la petite auberge
Où l'hôtelier leur dit le départ du trappeur.
Toujours encouragés par un espoir trompeur,
Avec des Indiens au visage de cuivre,
Ils s'étaient mis en route empressés à le suivre.
Parfois ils croyaient voir, à l'horizon lointain,
S'élever vers le ciel, dans l'air pur du matin,
De son camp éloigné la fumée ondulante:
Le soir, ils ne trouvaient, sous la cendre brûlante,
Que des brasiers éteints et des charbons noircis.
Quoique bien fatigués et rongés de soucis
Ils ne s'arrêtaient pas, et, sans perdre courage,
Ils poursuivaient plus loin leur pénible voyage.
Comme si quelque fée au pouvoir merveilleux
Avait cruellement étalé sous leurs yeux
Ces mirages menteur, cette ombre enchanteresse,
Qu'on croit toujours saisir, qui s'éloignent sans cesse.
Comme ils étaient un soir tous dans leur campement,
Assis autour du feu, parlant tranquillement;
Ils virent arriver une femme sauvage:
Le chagrin se peignait sur son pâle visage;
Mais on voyait briller, dans son oeil abattu,
Une force étonnante, une grande vertu.
C'était une Shawnée. Elle allait aux montagnes
Rejoindre ses parents et ses jeunes compagnes
Qu'elle avait dû quitter pour suivre son époux
A la chasse aux castors, aux ours, aux caribous,
Jusqu'aux lieux où l'hiver étend son aile blanche.
Mais elle avait vu, là, le féroce Comanche,
Enivré de fureur, du tomahawk armé,
Massacrer, sous ses yeux, son mari bien-aimé,
Un fier Visage-Pâle, un Canadien paisible.
Aucun des voyageurs ne parut insensible
Au récit de la femme, à son affliction;
Ils lui dirent des mots de consolation,
Et la firent asseoir à leur table modeste
Quand la braise eut doré le chevreuil gras et leste.
Lassés du poids du jour et du poids des ennuis,
Quand le repas fut fait, que le voile des nuits
Eut ouvert, sous le ciel, ses grands replis humides,
L'exilé d'Acadie et ses sauvages guides
Livrèrent au repos leurs membres fatigués.
Pendant que les reflets capricieux et gais
Du brasier allumé dans la vaste prairie
Jouaient sur leur front blême et leur joue amaigrie,
La Sauvagesse, vint, l'âme pleine de deuil,
S'asseoir sur le gazon devant l'agreste seuil
De la tente où veillait la triste Evangéline,
Puis elle fit entendre à la vierge orpheline,
Le récit douloureux de ses derniers malheurs.
Elle lui répéta, les yeux noyés de pleurs,
Et de cette voix grave, humble et mélancolique
Qui distingue partout l'enfant de l'Amérique,
Sa première espérance et ses félicités,
Son amour, son hymen et ses adversités;
Comme elle avait de joie et de peur d'être mère,
Et plaignait son enfant de n'avoir point de père!
Evangéline, émue à ces tristes discours,
Donna, pendant longtemps, à ses pleurs libre cours.
Elle voyait près d'elle une autre infortunée,
Une femme aux chagrins comme elle destinée;
Un coeur brûlant d'amour déçu, blessé, flétri,
Et privé pour jamais de son objet chéri.
Les liens du malheur unirent ces deux femmes,
Et d'intimes rapports enchaînèrent leurs âmes.
La vierge d'Acadie à la femme des bois
Dit aussi ses douleurs et depuis quels longs mois
Bien loin de sa patrie elle était exilée.
Et la femme des bois, la figure voilée,
L'écoutait en silence, assise à quelques pas.
Ses yeux étaient de flamme; elle ne pleurait pas.
Quand la vierge eut fini son histoire pénible
L'Indienne resta sombre, morne, insensible,
Comme si la terreur eut frappé son esprit:
Mais un moment après, tressaillante, elle prit
Dans ses deux frêles mains les mains d'Evangéline.
Puis assise à ses pieds dans l'ombre et la bruine,
Elle lui répéta l'histoire de Mowis,
Fiancé de la neige et brillant comme un lis,
Qui s'étant fait chérir d'une vierge encor pure
Une nuit partagea sa couche de verdure,
Et du discret wigwam sortit soudainement
Quand le rayon du jour dora le firmament;
Qui pâlit, se fana, se fondit comme une ombre.
Aux baisers du soleil qui chassait la nuit sombre,
Son amante abusée, en proie à ses regrets,
Le suivit, en pleurant, jusqu'au bord des forêts,
Tendant vers lui ses bras pour retarder sa fuite.
Sans reposer sa voix elle redit ensuite,
Avec le même accent et si doux et si beau,
Comment, pendant la nuit, la belle Lilinau
Imprudente, et parfois légère en sa conduite
Par un méchant fantôme avait été séduite
Le fantôme venait, vers le déclin du jour.
Se cacher dans les pins qui voilaient le séjour
De Lilinau la vierge au front ceint de liane;
Et lorsqu'elle passait le seuil de sa cabane,
De sa noire retraite il sortait pour la voir.
Il soupirait d'amour comme le vent du soir,
Et murmurait tout bas de bien tendres paroles.
Lilinau, se fiant à ses propos frivoles,
Rechercha sa présence et l'aima tendrement.
Chaque soir il venait vers elle constamment.
En caressant, un jour, ses verdoyantes plumes
Elle suivit son vol à travers bois et brumes.
On ne la revit plus. Sa tribu la chercha;
Mais personne jamais, sans doute, n'approcha
Du gîte où l'enchanteur la retenait captive.
Toujours Evangéline écoutait, attentive,
Les contes merveilleux de la femme des bois,
Et les sons lents et doux de sa magique voix.
Elle s'imaginait être au loin transportée
Au splendide horizon d'une terre enchantée,
Vers des cieux inconnus son coeur prenait l'essor.
La lune se leva comme une boule d'or
Sur les pies dentelés de l'Ozark aux flancs chauves,
Sa mystique lueur glissa dans les alcôves,
Les voûtes, les arceaux des lointaines forêts,
Et des gîtes cachés elle vit les secrets.
La tente de la vierge apparaissait plus blanche;
La mousse et le roseau, le gazon et la branche,
Exhalaient des soupirs longs et mystérieux;
Les ruisseaux murmuraient des bruits harmonieux,
Et de tièdes zéphirs volaient sur les prairies.
La vierge abandonnait aux douces rêveries
Son esprit enivré, son coeur toujours aimant.
Mais une vague horreur, un noir pressentiment
Se glissaient dans son âme et troublaient son ivresse,
Comme un serpent impur se glisse avec adresse,
Roulant ses orbes froids sous les buissons épais,
Dans le nid du moineau dont il trouble la paix.
Ce triste sentiment n'était point de la terre.
De célestes esprits semblaient, avec mystère,
Lui souffler leurs secrets dans l'air calme des nuits.
Elle sentit soudain redoubler ses ennuis.
Quelque chose lui dit dans un secret langage,
Que, pareille en sa course à la vierge sauvage,
Elle aussi poursuivait un fantôme menteur.
Mais bientôt un sommeil calme et réparateur,
Versant sur sa paupière un merveilleux arôme,
Chassa de son esprit la crainte et le fantôme.
Aussitôt qu'apparut l'aube du lendemain
Les voyageurs, dispos, reprirent leur chemin.
Avec eux s'éloignait la plaintive Shawnée,
Jeune et pourtant au deuil à jamais condamnée.
Elle dit à la vierge: «Ecoute-moi, ma soeur,
«Je connais tous ces lieux comme le vieux chasseur,
«Sur le flanc de ces monts, où l'aigle fait son aire,
«Le flanc que le soleil en se couchant éclaire,
«Est assis un village, une humble mission
«Où reste un homme blanc comme ta nation;
«C'est le chef du hameau; c'est une Robe-noire.
«Son souvenir toujours sera dans ma mémoire,
«De son peuple souvent j'ai vu le tendre coeur
«Eclater de plaisir ou saigner de douleur
«Pendant qu'il lui parlait de la vie éphémère,
«De l'aimable Jésus et de sa bonne mère.»
Et la vierge aussitôt dit à ses compagnons:
«Si nous changeons de route et si nous atteignons
«Le bourg que ce mont semble enlever sur son aile,
«Peut-être aurons-nous là quelque bonne nouvelle.»
A peine eut-elle dit que les aventuriers
Guidèrent vers les monts leurs rapides coursiers.
Quand le soleil entra dans son lit de nuée
La troupe voyageuse, ardente et dénuée,
Détourna la montagne et découvrit au loin,
Une grasse prairie où moutonnait le foin,
Où serpentaient les eaux d'une vive fontaine.
Elle entendit chanter plus d'une voix lointaine,
Et vit le groupe gai des tentes des chrétiens
Unis dans ces déserts par de sacrés liens.
Sous un chêne orgueilleux dont l'antique feuillage
De son ombre voilait les tentes du village,
Etaient agenouillés avec soumission,
Le peuple et le pasteur de l'humble mission.
Voilé par une vigne un crucifix de marbre
Avait été fixé dans l'écorce d'un arbre
Et semblait reposer un regard triste et doux
sur les pieux chrétiens tombés à ses genoux.
A travers les rameaux du chêne solitaire
La prière et le chant s'élevaient de la terre
Et montaient vers les cieux comme un divin encens.
Les voyageurs, touchés par ces pieux accents,
S'avancèrent sans bruit, la tête découverte,
Se mirent à genoux sur la pelouse verte,
Et prièrent longtemps avec dévotion.
Quand le prêtre eut donné la bénédiction
Qui tomba de sa main sur la foule attendrie
Comme le grain de blé tombe sur la prairie
Et la robuste main de l'actif moissonneur,
Il s'avança vers eux sollicitant l'honneur
De les avoir longtemps pour hôte dans sa tente.
Basile, un peu confus, d'une voix hésitante,
L'assura d'un respect profond et filial
En entendant parler son langage natal
Au milieu de ces monts, de ces forêts sauvages,
Que n'éveillent jamais que les grossiers langages
Des ignares tribus qui peuplent ces déserts,
Ou des ours et des loups les discordants concerts,
Le prêtre catholique eut une grande joie.
En suivant le sentier où la verdure ondoie,
Il guide à son wigwam les voyageurs lassés,
Puis il les fait asseoir sur des rameaux cassés
Recouverts de la peau de riche bête fauve;
Et, signant de la croix son front auguste et chauve,
Il partage avec eux ses gâteaux de maïs,
Mets de tous les repas dans ces lointains pays.
A chacun à son tour, en souriant, il passe,
Pleine d'eau jusqu'au bord, sa vieille calebasse.
Bientôt les voyageurs disent, en peu de mots,
Le but de leur voyage et leurs pénibles maux.
Le prêtre leur répond d'une voix solennelle:
--«L'aube n'a pas six fois aux cieux tendu son aile,
«Le soleil ne s'est point six fois non plus enfui,
«Depuis que Gabriel, des trappeurs avec lui,
«S'est assis sur la natte où la vierge est assise.
«Pour se rendre à mes voeux, d'une voix indécise
«Il me dit longuement son funeste destin,
«Puis il continua son voyage lointain.»
La voix du vieux pasteur était bien onctueuse:
C'était le doux écho d'une âme vertueuse.
La vierge, cependant, sentait faiblir son coeur;
Chaque mot lui semblait éloigner le bonheur,
Et tombait lourd et froid dans son âme tremblante,
Comme durant l'hiver la neige ruisselante
Tombe dans un chaud nid d'où s'est enfui l'oiseau.
--«Il va chasser au nord ans un pays nouveau,»
Continua le prêtre, «et l'automne prochaine,
«Il revient avec nous prier sous le grand chêne.»
Evangéline, alors, dit à l'humble pasteur
D'une voix suppliante te pleine de candeur:
--«Mon père, permettez qu'en ce lieu je demeure
«Pour attendre l'époux ou bien ma dernière heure.»
Le bon prêtre touché de l'ardeur de ses feux,
Se rendit aussitôt à ses suprêmes voeux.
Le lendemain matin, revêtu de son aube,
Le prêtre dit la messe à la clarté de l'aube;
Et quand fut consommé l'holocauste divin,
Basile fit seller son coursier mexicain,
Puis il s'achemina vers ses lointains rivages,
N'ayant plus avec lui que ses guides sauvages.
Les jours se succédaient lentement, lentement
Le maïs parfumé qui semblait seulement
Un verdoyant duvet répandu sur la terre,
Quand la vierge arriva dans le bourg solitaire,
Balançait maintenant ses longs épis dorés
Que les feuilles ceignaient de leurs tissus serrés.
On épluchait déjà dans l'amour et la joie,
Les épis couronnés d'une aigrette de soie.
Les vierges rougissaient quant leur petite main
Dépouillaient des épis aux graines de carmin.
Les vierges rougissaient et cachaient leur visage,
En riant, en secret de l'amoureux présage.
Elles riaient encore à chaque épi tortu,
L'appelaient un voleur dans les blés descendu,
Sans pitié le jetaient au loin avec rudesse.
Auprès d'Evangéline étrangère à l'ivresse
Alors nul blond épis n'amena Gabriel.
Le prêtre lui disait: «Lève toujours au ciel
«Un coeur plein de foi vive, une humide paupière
«Et le ciel, à la fin, entendra ta prière.»
Il est, dans nos déserts, une plante au front pur
Comme l'étoile d'or dans la plaine d'azur;
Sa fleur mystérieuse au nord toujours s'incline.
C'est une douce fleur que la bonté divine
Sème, de place en place, en nos prés étendus
Pour diriger les pas des voyageurs perdus.
Semblable à cette fleur est la Foi de notre âme.
Les fleurs des passions ont bien plus de dictame,
Plus de vives couleurs, plus de pompeux éclats;
Mais soyons défiants, elles trompent nos pas,
Et leur baume suave est, hélas! bien funeste.
Seule ici-bas la Foi, cette plante céleste,
Est le guide éclairé de nos pas chancelants;
Ensuite elle orne, au ciel, nos fronts étincelants.
Ainsi venaient déjà les beaux jours de l'automne.
Ils passèrent pourtant! Les fruits de leur couronne
Tombèrent, un par un, sur le guéret durci:
Gabriel ne vint pas! l'hiver s'enfuit aussi;
Le printemps embaumé s'ouvrit comme une rose;
L'abeille butina la fleur nouvel-éclose;
L'oiseau bleu fit pleuvoir sur les feuilles des bois
Les suaves accords de sa joyeuse voix.
Gabriel ne vint pas! Cependant sur son aile
La brise de l'été portait une nouvelle
Plus douce que l'arôme et l'éclat des bouquets;
Que les frais coloris et l'odeur des bosquets.
«Gabriel le chasseur avait planté sa tente
Au fond du Michigan, sous la voûte flottante,
Sous les pesants arceaux des antiques forêts,
Où de la Saginaw roulent les flots muets.»
Evangéline, enfin rendue à l'espérance,
Oubliant sa faiblesse, oubliant sa souffrance,
Et tout ce qu'a d'amer une déception,
Dit un adieu pénible à l'humble mission.
Cherchant à fuir ses maux, sa triste destinée,
Avec elle partit la fidèle Shawnée.
Après avoir longtemps erré dans le désert;
Après avoir, hélas! plus d'une fois souffert
L'aiguillon de la faim et d'une soif acerbe;
Après avoir couché, sans nul abri, sur l'herbe,
Elle atteignit des bois éloignés vers le Nord,
Et de la Saginaw suivit au loin le bord.
Un soir elle aperçut, au fond d'une ravine,
La tente du chasseur... Elle était en ruine!...
Sur les ailes du temps s'envolaient les saisons.
La pauvre Evangéline, aux lointains horizons,
Ne voyait pas encor le bonheur apparaître.
Un profond désespoir consumait tout son être,
Sous les feux des étés, les frimas des hivers,
Elle traîna sa peine en bien des lieux divers.
Tantôt on la voyait aux missions moraves,
Priant Dieu de briser ses terrestres entraves;
Sur un champ de bataille aux malheureux blessés
Tantôt elle portait ses secours empressés;
Elle entrait aujourd'hui dans une grande ville,
Et demain se cachait dans un hameau tranquille.
Comme un pâle fantôme on la voyait venir,
Et souvent de sa fuite on n'avait souvenir.
Quant elle commença sa course longue et vaine
Elle était jeune et belle et son âme était pleine
De suaves espoirs, de tendres passions;
Sa course s'achevait dans les déceptions!
Elle avait bien vieilli; sa joue était fanée;
Sa beauté s'en allait! Chaque nouvelle année
Dérobait quelque charme à son regard serein,
Et traçait sur son front les rides du chagrin.
On découvrait déjà, sur sa tête flétrie,
Quelques cheveux d'argent, aube d'une autre vie,
Aurore dont l'éclat mystérieux et doux
Nous dit qu'un nouveau jour va se lever pour nous,
Comme dans l'Orient l'aube brillante et vive
Annonce à l'univers que le soleil arrive.
V
Dans cette heureuse terre où de flots azurés
La Delaware arrose, en chantant vals et prés,
Il s'élève une ville harmonieuse et fière
Qui baigne ses beaux pieds dans la chaude rivière;
Qui garde avec amour, dans son bois enchanteur,
Le vénérable nom de Penn, son fondateur.
Là l'air est imprégné d'une douceur extrême;
De la beauté la pêche est le charmant emblème;
Là, comme un doux écho, chaque rue a sa voix
Qui murmure les noms des vieux arbres des bois,
Comme pour apaiser les plaintives Dryades
Dont on a démoli les vertes colonnades.
C'est là qu'Evangéline, après ses longs travaux,
Avait enfin trouvé le calme et le repos;
Et c'est là qu'était mort Leblanc, le vieux notaire.
Des ses cent petit-fils, quand il quitta la terre,
Un seul vint, un moment, s'asseoir à son chevet.
C'est dans cette cité que la vierge trouvait
Le plus de souvenirs de sa terre natale.
Elle aimait des Quakers l'existence frugale,
Et l'usage charmants de tous se tutoyer:
Cela lui rappelait son antique foyer,
Et sa chère Acadie où se traitaient en frères
Les habitants unis dans l'heur et les misères
Après qu'elle eut fini ses courses ici-bas,
Par un divin instinct, ses pensers et ses pas
Se tournèrent d'accord, vers cette ville altière,
Comme la feuille, au bois, se tourne à la lumière.
Quand la brise s'élève avec le frais matin
Et chasse les brouillards jusque dans le lointain
Le voyageur assis sur le flanc des montagnes
Voit naître, sous ses pieds, de riantes campagnes,
De longs ruisseaux d'argent frangés de verts rameaux,
Des clochers orgueilleux et d'agrestes hameaux;
Ainsi quant les brouillards s'enfuirent de son âme,
Bien loin, au-dessus d'elle, en des sentiers de flamme,
Elle vit graviter le monde étincelant
Et les sentiers ardus que d'un pas chancelant
Elle avait remontés avec tant de constance
Semblaient courts maintenant, et brillaient à distance.
Cependant Gabriel n'était pas délaissé;
La vierge, dans son coeur sous le deuil affaissé,
Gardait fidèlement son image bénie,
Palpitante d'amour, charmante, rajeunie.
Comme en ce jour heureux ou, la dernière fois,
Assise à ses côtés, elle entendit sa voix!
Les ans n'avaient point pu changer cette figure
Qu'elle vit autrefois si placide et si pure!
Pour elle son amant n'avait jamais vieilli;
L'absence et le malheur l'avaient même embelli;
Il était mort, mort à la fleur de l'âge,
Dans toute sa beauté, sa force et son courage.
En son exil lointain, sous un ciel étranger,
La vierge gémissante apprit à partager
L'angoisse du chagrin, les pleurs de l'intelligence
Elle apprit la douceur, l'amour, la patience.
Elle épanchait sur tous sa douce charité
Qui ne perdait jamais de son intensité;
Comme ces belles fleurs dont les brillants calices,
Sans perdre de parfums, ni rien de leurs délices,
Répandent dans les airs leurs suaves odeurs.
Son coeur brûlait souvent de divines ardeurs;
Elle ne formait pas alors d'autre espérance
Que de suivre Jésus avec persévérance.
Elle entra dans un cloître et coupa ses cheveux,
Puis au pied des autels elle fit de saints voeux.
Bien souvent on la vit dans les coins de la ville
Où vivote la classe indigente et servile;
Où coulent tant de pleurs; où l'humble pauvreté,
Honteuse et sans habits, cherche à fuir la clarté;
Où la femme malade est sans pain et travaille
Pour nourrir ses enfants qui gisent sur la paille;
Bien souvent on la vit, brûlant de charité,
Porter un doux espoir sous le toit attristé.
Lorsque la foule était vers minuit disparue,
Que tout dormait, le guet qui logeait chaque rue,
Criant dans la rafale et dans l'obscurité
Que tout étant tranquille au sein de la cité,
Voyait dans le carreau de quelqu'humble mansarde
Scintiller les rayons de sa lampe blafarde,
Avant qu'à son sommeil l'heureux fut arraché.
Le pensif Allemant qui venait au marché
Avec fleurs et fruits mûrs dans sa lourde charrette.
La rencontrait toujours, rentrant dans sa retraite,
Après avoir veillé toute seule en pleurant,
Au chevet solitaire où râlait un mourant.
Sur la ville vint fondre une peste maligne.
Plus d'un présage affreux, plus d'un funeste signe
En avait averti l'orgueilleux citadin.
De sauvages pigeons avaient paru soudain:
Ils sortaient des forêts où pour toute pâture
Ils n'avaient pu trouver qu'une noix sèche et dure.
Leur vol rapide et sombre avait terni le jour.
L'insecte sans murmure avait fui son séjour.
Ainsi que dans les mois d'avril et de septembre,
Sur les champs émaillés et tout parfumés d'ambre,
L'océan pousse un flot qui monte, monte encor
Jusqu'à ce que le pré soit lui-même lu la d'or;
De même, franchissant sa borne accoutumée,
L'océan de la mort sur la plaine embaumée
Où fleurissait la vie, et l'amour, et l'espoir,
Poussa soudainement son flot impur et noir.
Le riche, par ses biens, la beauté par ses charmes,
L'enfant, par ses soupirs, la mère, par ses larmes,
Ne purent désarmer le terrible oppresseur;
Et le frère mourait dans les bras de sa soeur;
L'enfant pâle et maigri, sur le sein de sa mère;
L'époux en embrassant une épouse bien chère!
Le pauvre, délaissé dans ce moment fatal;
Sans amis, sans parents, frappait à l'hôpital,
La demeure de ceux qui n'ont point de demeure;
C'est là qu'il attendait, en paix sa dernière heure.
En ce temps l'hôpital s'élevait retiré,
En dehors de la ville, au coin d'un large pré:
Aujourd'hui, cependant, la cité l'environne,
Et ses murs lézardés, le toit qui le couronne
Semblent être un écho qui répète aux heureux
Ces mots que Jésus dit chez Simon le lépreux:
--«Des pauvres sont toujours au milieu de vous autres.»
Nuit et jours, à l'hospice, avec de saints apôtres,
On voyait accourir la soeur de charité.
Et quand elle parlait de la félicité
Que Dieu réserve, au ciel, à ceux qui sur la terre,
L'ont tendrement aimé comme on aime un bon père,
Le mourant souriait et retrouvait l'espoir.
Sur le front de la vierge il croyait entrevoir
Une vive auréole, une lueur divine.
Comme au front de ces dieux un artiste en dessine,
Ou comme de bien loin, pendant l'obscurité,
On en voit resplendir au front d'une cité.
Son regard lui semblait un rayon, une flamme
De ce ciel où bientôt allait monter son âme.
Un dimanche matin, le temps était bien beau,
Pensive et recueillie, elle vint de nouveau,
Visiter l'hôpital encombré de malades.
Dans l'air chaud de l'été, sous ses vertes arcades,
Le jardin balançait mille odorantes fleurs.
La vierge recueillit celle dont les couleurs
Pouvaient charmer les yeux ou nourrir l'espérance
Des patients cloués sur leurs lits de souffrance;
Elle fit un bouquet, ensuite elle monta.
La brise, au même instant, sur son aile apporta
Les sons mélodieux d'une cloche lointaine.
Des accents cadencés flottèrent dans la plaine
Et parurent se perdre au fond des vastes bois:
C'était le chant pieux des graves suédois.
Aussi doux que le bruit d'une aile qui se ferme
Le calme descendit sur son âme plus ferme:
Elle sentit alors que sa peine achevait.
Elle entra tout émue. A chaque humble chevet
Que l'ange de la mort recouvrait de son aile,
Se tenait, en silence, un serviteur fidèle.
Il prodiguait des soins au pâle moribond;
Mettait un linge froid sur sa tête et son front.
Et portait de l'eau froide à ses lèvres arides.
Il fermait doucement les paupières livides
De l'être infortuné qui venait de mourir;
Lui croisait les deux mains, et pour le recouvrir
Etendait un drap blanc sur sa figure pâle.
Quand la vierge rentra dans la fiévreuse salle
Plus d'un visage mat parut se réveiller,
Se tourna lentement sur son dur oreiller.
Et sur elle fixa des yeux pleins de souffrance.
Sa présence était douce et rendait l'espérance:
C'était le jour naissant qui du clair horizon
Verse un reflet vermeil aux mur d'une prison.
En portant ses regards sur les lits autour d'elle
Elle vit que la mort travaillait avec zèle.
En effet, dans la nuit, plusieurs pestiférés
Que, la veille, de soins elle avait entourés,
Etaient enfin partis de cette pauvre terre:
Mais d'autres occupaient leurs couches de misère!
Soudain elle s'arrête, et ses pas étonnés
Par la crainte et l'effroi semblent être enchaînés.
Sa lèvre est entr'ouverte et tout son corps frissonne;
Sous sa morne paupière un court éclair rayonne:
Elle verse un sanglot et verse d'amers pleurs.
Les malades surpris, par un effort suprême,
De leurs chauds oreillers levèrent leur front blême.
Prés d'elle sur un lit où tomba son regard
On venait de porter un grand et beau vieillard;
Mais il était mourant, et sa joue était creuse;
Des cheveux gris tombaient sur sa tempe fiévreuse.
Et dans le même instant un reflet du soleil,
En luisant sur son front le rendait plus vermeil,
Paraissait effacer les rides du vieil âge,
Et rendre la jeunesse à son pâle visage.
Il était là, gisant immobile et sans voix,
Son regard suspendu sur la petite croix
Qui se trouvait au pied de sa brûlante couche.
La fièvre d'un trait rouge environnait sa bouche.
On eût dit que la vie, ainsi que les Hébreux.
Avait mis sur sa porte un sang tout généreux
Pour que l'ange de mort retint son large glaive.
Ses pensers se perdaient dans un vague et long rêve;
Un râle fatigant, court et précipité
Soulevait sa poitrine avec rapidité;
Ses yeux étaient couverts de nuages funèbres;
Ses esprits se plongeaient en de lourdes ténèbres,
Ténèbres d'agonie et ténèbres de mort.
Au long cri que jeta la vierge en son transport,
Il sembla secouer sa morne léthargie
Et retrouver encor quelque reste de vie.
Alors il crut ouïr comme une voix du ciel,
Une voix qui disait: «Gabriel! Gabriel!
«Je te retrouve enfin, et nous mourons ensemble!»
Et cette voix vibrait, comme l'airain qui tremble.
Dans un songe, aussitôt, il fit, comme autrefois,
La terre d'Acadie et ses verdoyants bois,
Et ses ruisseaux d'argent, ses prés et ses villages,
Et le toit de son père au milieu des feuillages,
Et son Evangéline allant à son côté,
Dans toute sa jeunesse et toute sa beauté,
Sur la prairie en fleurs ou le long des rivières!...
Des pleurs viennent mouiller ses débiles paupières...
Il entr'ouvre les yeux, les porte autour de lui:
La douce vision, hélas! a déjà fui!
Mais auprès de sa couche, humble et mélancolique,
Il voit, agenouillée, une forme angélique.
Et c'est Evangéline!... Il veut dire son nom,
Mais sa langue ne peut murmurer qu'un vain son
Dans un dernier transport, il attache sur elle
Un regard où l'amour au désespoir se mêle;
Il veut lever la tête et lui tendre la main,
Aussitôt il retombe, et tout effort est vain!
Seulement un sourire éclaire sa figure
Quand de la vierge il sent la lèvre chaude et pure
Se poser sur sa lèvre et sur son front brûlant.
Son regard se ranime et devient plus brillants;
Mais ce n'est qu'un éclair! On le voit se déteindre:
C'est la lampe qui brille au moment de s'éteindre,
Le flambeau consumé que réveille un vent frais:
Il pâlit, il se voile, il se ferme à jamais!
Et tout était fini: la crainte et l'espérance,
Les fidèles amours et la longue souffrance!
Evangéline en pleurs resta pieusement
Près des restes sacrés de on fidèle amant.
Une dernière fois, dans l'angoisse abîmée,
Elle prit dans ses mains la tête inanimée,
Doucement la pressa contre son coeur transi
Et dit, penchant son front: O mon père merci!
Adieu! vieille forêt! Noyés dans la pénombre
Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre,
Tes sapins résineux et tes cèdres altiers
Se balancent encor sur le bord des sentiers;
Mais loin de leur ombrage et de leur vertes ailes,
Dans le même tombeau, les deux amants fidèles
Dont les afflictions et les maux sont finis,
Reposent, côte à côte, à jamais réunis!
Ils dorment sous les murs d'un temple catholique!
Leurs noms sont ignorés; la croix simple et rustique
Qui disait au passant le lieu de leur repos
Ne se retrouve plus! Comme d'immenses flots
Roulent, avec fracas, vers une calme rive,
Auprès de leur tombeau, pressée, ardente, active,
S'agite chaque jour la foule des humains.
Combien de coeurs blessés et remplis de chagrins
Soupirent leurs ennuis et leur sollicitude,
En ces lieux où leurs coeurs trouvent la quiétude!
Combien de fronts pensifs s'inclinent tristement
En ces lieux où leurs fronts n'ont plus aucun tourment!
Combien de bras nerveux travaillent sans relâche
En ces lieux où leurs bras ont achevé leur tâche!
Combien de pieds actifs se succèdent sans fin,
En ces lieux où leurs pieds se reposent enfin.
Adieu! vieille forêt! Noyés dans la pénombre
Et drapés fièrement dans leur feuillage sombre
Tes sapins résineux et tes cèdres altiers
Se balancent encore sur le bord des sentiers;
Mais sous leur frais ombrage et sous leur vaste dôme,
On entend murmurer un étrange idiome!
On voit jouer, hélas! les fils d'un étranger!...
Seulement, sur les rocs que le flot vient ronger,
Et sur les bords déserts du sonore Atlantique
On voit, de place en place, un paysan rustique.
C'est un pauvre Acadien dont le plaintif aïeul
Ne voulut pas avoir, pour sépulcre ou linceul,
La terre de l'exil si lourde et si fatale.
Et qui revint mourir à sa rive natale!
Cet homme, il est pêcheur; il vit de son filet.
Sa fille porte encore élégant mantelet,
Beau jupon de droguet, chapeau de Normandie.
Elle a de beaux yeux noirs, une épaule arrondie.
Sa femme, tout le jour, tourne son gai fuseau;
Ses garçons, comme lui, se complaisent sur l'eau.
Dans les veilles d'hiver, quand les vagues écument,
Assis au coin de l'âtre où les fagots s'allument,
De l'humble Evangéline on conte les malheurs;
Et les petits enfants versent alors des pleurs.
Et l'Océan plaintif vers ses rives brumeuses
S'avance en agitant ses vagues écumeuses;
Et de profonds soupirs s'élèvent de ses flots
Comme pour se mêler au bruit de leurs sanglots!...