IV

Le lendemain matin, au lever du soleil,

Quand le bourg de Grand-Pré sortit de son sommeil,

Un océan de pourpre entourait les collines;

Les ruisseaux babillaient; et le Bassin des Mines,

Légèrement ridé par l'haleine du vent,

Réfléchissait l'éclat du beau soleil levant;

Et, sur les flots d'azur, les barques aux flancs sombres

Berçaient avec fierté leurs gigantesques ombres.

Après un court repos le Travail vint encor

Du matin radieux ouvrir les portes d'or.

Proprement revêtus des habits du dimanche

Les joyeux paysans à l'allure humble et franche

Arrivèrent bientôt des villages voisins.

Ici quelques vieillards sur le bord des chemins,

S'aidant de leurs bâtons, venaient par petits groupes.

Là, les gars éveillés, en turbulentes troupes,

Passaient à travers champs, suivant, le long du clos,

Le sillon qu'avaient fait les pesants chariots,

Au temps de la moisson, dans l'herbe verte et tendre.

On grondait le amis qui se faisaient attendre;

Chacun fumait, causait, riait de toute part.

Les groupes arrivés aux groupes en retard

Criaient mille bons mots, mille plaisanteries.

Les maisons ressemblaient à des hôtelleries.

Assis devant les seuils sur de vieux bancs de bois,

Se chauffant au soleil, les simples villageois

Discouraient du danger qui menaçait leur tête.

La maison de Benoit avait un air de fête.

Là plus vive qu'ailleurs on trouvait la gaîté,

Et plus charmante aussi l'humble hospitalité:

Evangéline était au milieu des convives;

Et son regard modeste et ses grâces naïves

Avaient, ce matin-là, pour eux bien plus d'attrait

Que le verre enivrant que sa main leur offrait.

On fit dans le verger les chastes fiançailles:

De l'odeur des fruits mûrs l'air était parfumé;

Le ciel brillait d'un feu tout inaccoutumé.

Le prêtre dut conduit à l'ombre du feuillage

Avec le vieux Leblanc notaire du village.

Du bonheur des amants s'entretenant tous deux

Basile et le fermier étaient assis près d'eux.

Et contre le pressoir et les ruches d'abeille,

Avec les jeunes gens aux figures vermeilles

Etait le vieux Michel joueur de violon.

Charmant diseur de riens, beau chanteur de chanson

Qui tenait bien l'archet et battait la mesure

En frappant du talon le tapis de verdure.

Sur ses cheveux de neige on voyait, tout à tour,

L'ombre de quelque feuilles ou les reflets du jour

Passer quand les rameaux se berçaient à la brise.

Son visage riant avec sa barbe grise

Brillait comme un charbon qui s'anime au foyer

Quand le vent prend la cendre et la fait tournoyer.

Il promena l'archet sur les cordes vibrantes:

L'instrument résonna: les danses délirantes

Commencèrent sur l'herbe, à l'ombre du verger.

Jeunes gens et vieillards s'unirent dans la danse.

Les brillants tourbillons roulèrent en cadence,

Sur l'émail du vert pré, sans trève, sans repos,

Au milieu des ris francs et des tendres propos.

La plus belle parmi toutes ces jeunes filles,

La plus pure au milieu des vierges si gentilles,

C'était Evangéline! et le plus beau garçon

C'était bien Gabriel le fils du forgeron.

Le matin passait vite: on était dans l'ivresse!

Mais voici qu'arrivait l'heure de la détresse!

On entendit sonner la cloche de la tour;

On entendit le bruit du sonore tambour.

Et l'église aussitôt se remplit toute entière.

Tremblant pour leurs époux, au fond du cimetière,

Les femmes du village, en foule et tristement,

Attendirent la fin de cet événement.

Elles se cramponnaient aux angles de la pierre,

Aux saules qui des morts protégeaient la poussière,

Pour voir dans la chapelle à travers les vitraux,

Avec un air d'orgueil, marchant à pas égaux,

Les soldats, deux à deux, des vaisseaux descendirent

Te tout droit à l'église à grands pas se rendirent.

Au son de leurs tambours de sinistres échos

Du temple profané troublèrent le repos.

Un long frémissement s'empara de la foule

Qui bondit comme un flot que la tempête roule.

La porte fut fermée avec des gros verrous.

Des féroces soldats redoutant le courroux

L'Acadien plein de crainte attendit en silence.

Bientôt le commandant avec fierté s'avance,

Monte jusqu'à l'autel, se tourne et parle ainsi:

--«Vous êtes en ce jour tous assemblés ici

«Comme l'a décrété Sa Majesté chrétienne,

«Honnêtes habitants de la terre Acadienne:

«Or vous n'ignorez pas que le roi fut clément,

«Fut généreux pour vous; mais vous autres, comment

«A de si grands bienfaits osez-vous donc répondre

«Consultez votre coeur il pourra vous confondre.

«Paysans, il me reste un devoir à remplir,

«Un pénible devoir; mais dois-je donc faiblir?

«Dois-je faire à regret ce que mon roi m'ordonne?

«Je viens pour confisquer, au nom de la couronne,

«Vos maisons et vos biens avec tous vos troupeaux.

«Vous serez transportés à bord de nos vaisseaux,

«Sur un autre rivage où vous serez, j'espère,

«Un peuple obéissant, généreux et prospère.

«Vous êtes prisonniers au nom du Souverain.»

En été quelquefois quand le soleil de juin,

Par l'ardeur de ses feux dessèche les prairies;

Que les fleurs des jardins, que les feuilles flétries

Tombent, une par une, au pied de l'arbrisseau;

Qu'on n'entend plus couler le limpide ruisseau;

A l'horizon de flamme un point sombre, un nuage,

Portant dans son flanc noir le tonnerre et l'orage,

S'élève tout coup, grandit, grandit toujours.

Le soleil effrayé semble hâter son cours:

Il règne dans les airs un lugubre silence:

Le ciel est noir; l'oiseau vers ses petits s'élance;

Et la cigale chante et l'air est étouffant;

Le tonnerre mugit; le nuage se fend;

Le ciel vomit la flamme: et la pluie et la grêle

Sous leurs fouets crépitants brisent l'arbuste frêle,

Et le carreau de vitre, et les fleurs et les blés.

Dans un des coins du clos un moment rassemblés,

Les bestiaux craintifs laissent là leur pâture.--

Puis bientôt en beuglant ils longent la clôture

Pour trouver un passage et s'enfuir promptement.

Des pauvres villageois tel fut l'étonnement

A cette heure fatale où le cruel ministre

Eut sans honte élevé sa parole sinistre.

Ils courbèrent le front sous le poids du malheur;

Ils restèrent muets de peine et de terreur.

Mais bien vite au penser de ce sanglant outrage,

S'alluma dans leur âme une bouillante rage:

Vers la porte du temple ils s'élancèrent tous.

C'est en vain toutefois qu'ils redoublent leurs coups:

Elle ne s'ouvre point! Des soupirs, des prières,

Des imprécations et des menaces fières

Font bien haut retentir en cet affreux moment

Le lieu de la prière et du recueillement.

Tout à coup dans la foule on vit le vieux Basile,

Frémissant, agité comme un bateau fragile

Que le vent de l'orage emporte sur les flots,

Lever ses poings nerveux en rugissant ces mots:

--«A bas ces fiers Anglais! Ils ne sont pas nos maîtres!

«A bas! ces étrangers! ces perfides! ces traîtres

«Qui viennent en brigands détruire nos moissons!

«Qui veulent nous chasser pour piller nos maisons!»

Il en aurait bien dit sans doute davantage,

Mais un brutal soldat à la mine sauvage,

Le frappant sur le front d'un gantelet de fer

L'étendit à ses pieds avec un ris d'enfer.

Pendant que cette scène affreuse et sans exemple

Se déroule, en plein jour, au milieu du saint temple,

La porte du choeur s'ouvre et le père Félix,

Dans sa tremblante main tenant un crucifix,

Vêtu de l'aube blanche et de la sainte étole,

Et le front entouré comme d'une auréole,

S'avance d'un pas sûr jusqu'au pied de l'autel.

Son coeur est abîmé dans un chagrin mortel;

Il voit son cher troupeau qui crie et se désole,

Lui parle avec douceur, et sa grave parole

Retentit comme un glas le soir du jour des morts:

--«Hélas! que faites-vous? et quels sont ces transports?

«Pourquoi donc ces clameurs? Pourquoi ces colères?

«J'ai pendant quarante ans travaillé comme un père

«A vous rendre plus doux et plus humbles de coeur.

«Et vous ne savez point supporter le malheur!

«Aux âmes des payens vos âmes sont pareilles!

«De quoi m'ont donc servi la prière et les veilles,

«Si vous n'êtes pas meilleurs? Si vous ne savez plus

«Pardonner aux méchants comme font les élus?

«Si loin de pardonner vous cherchez la vengeance?

«C'est ici la maison d'un Dieu plein d'indulgence

«Ne la profanez point par d'aveugles excès.

«La haine ne doit pas au temple avoir d'accès.

«Oh! voyez sur la croix ce Dieu qui vous contemple,

«Ce Dieu crucifié doit vous servir d'exemple!

«Voyez, mes bons enfants, quelles saintes douceurs

«Dans ce regard rempli de tristesse et de pleurs!

«Que de paix et d'amour sur cette lèvre pâle

«Qui semble dire encore, au moment où s'exhale,

«Comme un baume divin, le suprême soupir:

--«Père, pardonnez-leur ce qu'ils me font subir»--

«Mes enfants, disons donc, nous que la peine accable,

«Nous qui sommes l'objet d'une haine implacable;

«O mon Père, pardon! pardon pour nos bourreaux!»

Après un jour brûlant, s'il pleut, les arbrisseaux

Verdissent dans les prés et nous semblent renaître.

Tels les coeurs abattus, aux paroles du prêtre,

Retrouvèrent la force et la tranquillité;

Et les bons villageois, avec humilité,

Levèrent sur le Christ des regards d'espérance

Et s'écrièrent tous, oubliant leur souffrance

En tombant à genoux sous les sacrés arceaux:

«O mon père, pardon, pardon pour nos bourreaux!»

Déjà le jour baissait. La voûte de l'église

Prenait, de place en place, une teinte plus grise;

Un clerc vint allumer les cierges de l'autel;

Et le Père Félix, sur un ton solennel,

Commença la prière; et, d'une voix plaintive,

Mais avec un coeur plein de piété vive,

Le peuple infortuné pendant longtemps pria.

Prosternés à genoux, de l'Ave Maria

Tous les pieux chrétiens à haute voix chantèrent,

Sur l'aile de l'amour, vers le trône de Dieu.

Comme autrefois Eli sur un char tout de feu.

Cependant du village un grand trouble s'empare,

Car on sait des anglais la conduite barbare;

Et les yeux tout en pleurs, tremblants, épouvantés,

Les femmes, les enfants courent de tous côtés.

Longtemps Evangéline attendit son vieux père,

A la porte, debout, sous l'auvent solitaire,

Tenant sa main ouverte au-dessus des yeux

Afin d'intercepter les reflets radieux

Du soleil qui versait des torrents de lumière

Dans les chemins du bourg et sur l'humble chaumière

Dont il couvrait le toit d'un brillant chaume d'or;

Du soleil que semblait vouloir jeter encor

Un long regard d'amour sur cette noble terre

Que venait d'enchaîner l'égoïste Angleterre.

Sur la table était mise une nappe de lin:

Déjà pour le souper étaient servis le pain.

Un flacon de vieux cidre et le nouveau fromage

Et le miel odorant comme la fleur sauvage:

Puis au bout de la table était le vieux fauteuil.

Inquiète et tremblante on la vit sur le seuil

Jusqu'à l'heure tardive où, loin dans les prairies

Les ombres des grands pins sur les herbes fleuries,

S'allongent vers le soir: Et comme une ombre aussi

S'étendit la douleur dans son coeur tout transi.

Elle était accablée, et pourtant sa jeune âme,

Comme un jardin céleste, exhalait le dictame

De l'espoir, de l'amour et de la charité.

Oubliant sa faiblesse et sa timidité

Elle partit alors, et, dans tout le village,

Par des regards amis, par un pieux langage,

Courageuse, elle alla consoler tout à tour,

Les vierges qui pleuraient leur tendre et pur amour;

Elle alla ranimer les femmes désolées

Qui revenaient, en pleurs, et tout échevelées,

Dans leurs foyers déserts avec leurs chers enfants,

car l'ombre de la nuit voilait déjà les champs.

Le soleil descendit derrière les collines,

Et de molles vapeurs de folâtres bruines,

De son orbe éclatant voilèrent les doux feux;

De même qu'autrefois en des temps merveilleux

Quand du Mont Sinaï descendit le prophète

Un éclatant nuage environna sa tête.

Et l'angélus sonna dans la vibrante tour

A l'heure de mystère où s'efface le jour.

Comme un pâle fantôme, anxieuse et plaintive,

Marchant à pas pressés, Evangéline arrive

A l'église où régnait un silence de mort.

Elle cherche les siens et pleure sur leur sort;

Elle entre au cimetière; elle s'arrête, écoute:

Tout est calme et muet sous la modeste voûte.

Un noir pressentiment, une vague souleur

Dans son coeur abattu se mêle à la douleur;

D'une tremblante voix deux fois elle s'écrie:

«Gabriel! Gabriel!» et de sa main flétrie

Elle assèche les pleurs qui coulent de ses yeux.

Mais rien ne lui répond: tout est silencieux,

Et les tombeaux des morts, dans le sein de la terre,

Elèvent plus de voix, cachent moins de mystère

Que ce temple qui semble un tombeau des vivants!

Marchant le front courbé sur les sables mouvants

Elle revient alors, l'esprit rempli de trouble,

Au foyer paternel où son chagrin redouble

A l'aspect désolé de chaque appartement

Les ombres de la nuit et les spectres livides:

Les fantômes du soir hantaient les chambres vides.

Le souper sur la table était encore entier

Et la flamme dormait sous les cendres, au foyer.

Sur l'escalier ses pas faiblement retentirent

Et de tristes échos à leur bruit répondirent.

De nuages épais le ciel était couvert.

Elle entendit frémir, près du châssis ouvert,

Le sycomore ombreux dont le riche feuillage

Crépitait sous la pluie et le vent d'un orage.

Déchirant le ciel noir, d'éblouissants éclairs

D'une horrible lueur firent briller les airs.

Le tonnerre roula de colline en colline.

Dans sa chambre, à genoux, la pauvre Evangéline

Se rappela qu'au ciel est un Dieu juste et bon

Qui voit tout l'univers s'incliner à son nom:

Elle se rappela cette jeune servante

Dont Leblanc avait dit l'histoire consolante.

Son âme se calma, son front devint vermeil,

Puis elle s'endormit d'un paisible sommeil.

V

Quatre fois le soleil, sorti du sein des ondes,

Fit pleuvoir sur Grand Pré ses feux en gerbes blondes

Quatre fois, en dorant l'humble croix du clocher,

Il disparut derrière un noirâtre rocher

Qui découpait au ciel une ligne bizarre.

A cette heure suave où l'aurore se pare

Des roses qu'elle cueille à l'approche du jour

Le coq joyeux chanta dans chaque basse-cour.

Et pendant qu'il chantait, livides et muettes,

Conduisant vers la mer leurs pesantes charrettes,

Le chapelet au cou, les femmes, tour à tour,

Sortirent, à pas lents, des hameaux d'alentour.

Elles mouillaient de pleurs la poussière des routes,

Et puis, de temps en temps, elles s'arrêtaient toutes

Pour regarder encore une dernière fois

Le clocher de l'église et leurs modestes toits

Et leurs paisibles champs et leur joli village,

Avant que la forêt que borde le rivage

Ne les vint pour jamais ravir à leurs regards.

Et les petits enfants, loquaces et gaillards

Aiguillonnant les boeufs de leurs voix menaçantes

Marchaient à leurs côtés, et leurs mains innocentes

Serraient contre leur coeur quelques hochets bien chers

Qu'il voulaient emporter de l'autre bord des mers.

Ils arrivent enfin dans ce lieu solitaire

Où la Gasparau mêle, en bruissant son eau claire

Aux flots de l'Océan. Pâles, les yeux hagards,

On les voit sur la rive errer de toutes parts!

On voit des paysans le modeste bagage

Pêle-mêle entassé sur la berge sauvage!

Et tout le long du jour les fragiles canots

Le transportent à bord des superbes vaisseaux!

Et tout le long du jour de nombreux attelages

Chargés péniblement, descendent dus villages!

L'aile sombre du soir sur le bourge s'étendit:

Un grand calme régnait. Soudain l'on entendit

Le triste roulement des tambours à l'église.

Une terreur profonde, une horrible surprise

Des femmes du hameau font tressaillir les coeurs.

Et, bravant des soldats les sarcasmes moqueurs,

Elle courent au temple, en assiègent la porte.

Mais voici qu'aussitôt, le front haut, l'âme forte,

Les pauvres Acadiens défilent deux à deux.

Mille ignobles soldats se tiennent auprès d'eux.

Comme des pèlerins, bien loin sur quelque rive

Vont ensemble chantant une chanson naïve,

Un air de la Patrie, un antique refrain,

Pour calmer la fatigue et l'ennui du chemin;

Ainsi les prisonniers chantaient avec courage,

Mais d'une voix plaintive, en allant au rivage;

Et leurs femmes, leurs soeurs et leurs filles pleuraient!

Tour à tour, cependant, ces chants pieux mouraient.

Mais tout à coup voici qu'un nouveau chant commence!

--«Coeur sacré de Jésus, ô source de clémence,

«Coeur sacré de Marie, ô fontaine d'amour.

«Hélas! secourez-nous en ce malheureux jour!

«Nous somme exilés sur la terre des larmes!

«Pitié! pitié pour nous dans nos longues alarmes!»

Les jeunes paysans commencèrent d'abord;

Puis les vieillards émus, à leurs pieux accord,

Unirent aussitôt leur chant tremblant et grave

Et le vent qui des prés portait l'odeur suave.

Les femmes qui suivaient le cruel régiment,

Et les petits oiseaux qui voltigeaient gaiement

Sous la pourpre du ciel et la nue orgueilleuse!

Mêlèrent à ces voix leurs voix mélodieuses!

Assise au pied d'un arbre à côté du chemin,

En silence et le front appuyé sur sa main,

Levant, de temps en temps, un oeil d'inquiétude

Vers le bourg devenu comme une solitude,

La jeune Evangéline attendait les captifs

Comme le bruit des flots qui heurtent les récifs.

Elle entendit leurs pas sur la terre durcie

A leur touchant aspect son âme fut saisie

D'un pénible tourment, d'une affreuse douleur.

Elle voit Gabriel! quelle étrange pâleur

Sur sa noble figure, hélas! s'est répandue!

Elle vole vers lui, frissonnante, éperdue,

Presse ses froides mains:«Gabriel! Gabriel!

«Ne te désole point! soumettons-nous au ciel:

«Il veillera sur nous! Et que peuvent les hommes,

«Que peuvent leur desseins contre nous si nous sommes

«L'un et l'autre toujours unis par l'amitié!»

Sur ces lèvres de rose, à ces mots de pitié,

Avec grâce voltige un triste et doux sourire;

Mais voici que soudain sa chaste joie expire.

Elle tremble et pâlit. Au milieu des captifs

Elle voit un vieillard, dons les regards plaintifs

Se reposent, de loin, avec amour, sur elle:

Ce vieillard, c'est son père! Une peine mortelle,

Un profond désespoir ont altéré ses traits!

Il porte sur son front la trace des regrets:

On ne voit plus le feu jaillir de sa paupière:

Son humble vêtement est couvert de poussière.

Lui jadis si joyeux il est tout abattu!

Il parait dépouillé de force et de vertu.

Parmi ses compagnons tristement il chemine;

Il pleure en regardans sa chère Evangéline.

Puis elle, avec transport, se jette dans ses bras,

Le couvre de baisers, et s'attache à ses pas:

Mais sa voix adorable et sa tendresse

Du vieillard désolé calment peu la tristesse!

C'est alors que l'on vit, au bord des sombres flots,

Un spectacle navrant. Les grossiers matelots,

En entendant les cris des malheureuses femmes,

Plus gaiement replongeaient dans les ondes leurs rames:

Par d'horribles jurons les soldats insolents

Des prisonniers craintifs hâtaient les pas trop lents.

L'époux désespéré parcourait la pelouse,

Cherchant, de toutes part, sa malheureuse épouse.

Les mères appelaient leurs enfants égarés,

Et les petits enfants allaient, tout effarés,

Pareils à des agneaux cherchant leurs tendres mères.

Femme, cesse tes pleurs et tes plaintes amères;

Car tes pleurs seront vains et tes cris superflus!

Ton enfant bien-aimé tu ne le verras plus!

Et toi, petit enfant, tu commences la vie

Et déjà pour jamais ta mère t'est ravie!

On sépare, en effet, les femme des maris;

Les frères de leurs soeurs; les pères de leurs fils.

Sur le sein de sa mère en vain l'enfant s'attache,

Aux baisers maternels un matelot l'arrache

Et l'emporte en riant, jusqu'au fond du vaisseau.

Quels soupirs! quels transports! quels cris, ô Gasparau,

S'élèvent alors de ta rive tranquille!

Le jeune Gabriel et son père Basile,

Sur deux vaisseaux divers, furent ainsi traînés,

Tandis qu'auprès des flots restèrent enchaînés

Benoit et son enfant, la douce Evangéline.

Le soleil disparut en dorant la bruine.

La nuit vint de nouveau; mais tout n'était pas fait.

La moitié des captifs sur la grève restait.

A son tour, l'océan, onduleux et limpide,

Reflua vers son lit, laissant le sable humide

Au loin tout recouvert d'algues, de noueux troncs,

D'arbres déracinés et de flexibles joncs.

Cependant les canots échoués sur le sable

Pour reprendre leur tâche impie et méprisable

De la haute marée attendaient le retour.

Auprès les matelots s'endormaient tour à tour

Ignoblement repus de tabac et de bière.

Les pauvres exilés, sans abri, sans maison,

Ayant pour toit le ciel, pour couche le gazon,

Erraient plaintivement comme pâles ombres.

Leur retraite semblait un amas de décombres.

Vainement de s'enfuir à la faveur du soir

Ils auraient, dans leur âme entretenu l'espoir,

Epiant tous leurs pas, soupçonneuses, cruelles,

Partout se promenaient d'actives sentinelles.

Alors comme le soir descendait sur les champs,

On entendit les voix des troupeaux mugissants

Qui laissaient la pâture et regagnaient leurs crèches.

En broutant aux buissons les feuilles les plus fraîches.

Mais la grasse génisse attendit vainement:

L'étable était fermée; et son long beuglement

Ne fit point revenir la joyeuse laitière

Avec un peu de sel et sa blanche chaudière.

Nul oiseau ne chanta le coucher de ce jour.

On ne vit point surgir de légères fumées,

Ni luire de lumière aux fenêtres fermées!

Afin de réchauffer leurs membres engourdis

Plusieurs paysans, parmi les plus hardis,

Allèrent amasser, sur le tuf de la rire,

Quelqu'épave venu au bord à la dérive,

Et firent de grand feux. Bientôt on put les voir

Qui venaient, tout à tour, sur des roches s'asseoir

Autour de ces brasiers aux vives étincelles.

L'on ouït encore, là, des menaces nouvelles,

Des lamentations et des gémissements.

Des enfants nouveau-nés les longs vagissements,

Les pleurs et les sanglots des vierges et des femmes,

Et les cris furieux des hommes dont les âmes

Sortaient soudainement d'une longue torpeur

Montèrent à la fois au trône du Seigneur.

Et parmi les soldats dédaigneux et farouches,

Sans craindre les jurons qui sortaient de leurs bouches,

Passait silencieux le bon Père Félix:

Et toujours dans sa main tenant le crucifix

Il allait plein d'ardeur, humble et divin apôtre,

Sans se décourager, d'une troupe vers l'autre,

Pour calmer et bénir son peuple infortuné.

En arrière des feux, sous un arbre incliné,

Il vit Evangéline assise avec son père.

Le front majestueux de ce vieillard austère

Aux lueurs du brasier reluisait de pâleur;

Son oeil hagard et fixe exprimait la douleur;

Ses mains se bleuissaient; la vie ou la pensée

Sur son front chauve et blanc paraissait effacée,

Et sa lèvre livide était sans mouvement.

Sa fille, toute en pleurs, prodiguait vainement

Les plus aimables soins, la plus douce tendresse,

Il était insensible aux pleurs de sa détresse

Comme à son dévouement, comme à ses mots d'espoir.

Sur les feux qu'attisait le léger vent du soir,

Ouverts sinistrement, mornes, vitreux et ternes,

Ses yeux étaient fixés pareils à deux lanternes

Qui jettent, en mourant, une faible lueur.

Un lugubre rayon, à travers la noirceur.

--«Benoit! allons, Benoit, soyons forts dans l'épreuve

«Et bénissons les maux dont le ciel nous abreuve.»

Dit alors le bon prêtre avec force et respect.

Il en aurait dit plus, mais au pénible aspect

De ce vieillard mourant, de cette jeune fille

Qui bientôt n'aurait plus ici-bas de famille,

Son âme se gonfla; comme un chant dans les bois

Sur sa lèvre entr'ouverte alors mourut sa voix.

Il posa ses deux mais sur la vierge plaintive,

Promena ses regards un moment sur la rive,

Les leva, tout en pleurs, vers la voûte des cieux

Où, dans la pourpre et l'or d'un sentier radieux,

Le soleil bienfaisant, les étoiles sereines

Roulent, avec accord, peu soucieux des peines

Qui troublent ici-bas l'infortuné mortel.

Et quand il eut fini d'invoquer l'Eternel,

Il s'assit en silence auprès de l'humble vierge.

Et tous deux bien longtemps, pleurèrent sur la berge.

Une lueur parut du côté du midi.

Quand de la lune d'août le disque ragrandi

S'élève, vers le soir, à l'horizon de brume,

Rouge comme du sang, tout l'espace s'allume

Aux reflets argentés de l'astre de la nuit

Chaque brin de verdure et chaque feuille luit;

La mer semble rouler des flammes au rivage,

Et l'on dirait qu'au loin brûle une vaste plage.

Telle on vit, vers le sud, dans cette nuit d'horreur,

S'élever et grandir l'effrayante lueur:

Le bourg semblait couvert d'un sanglant et lourd voile;

Dans un ciel embrasé l'on vit pâlir l'étoile;

Puis elle disparut comme devant le jour;

Les coteaux, les forêts et les toits d'alentour

Reflétaient des clartés inconstantes et vagues;

De sanglantes lueurs roulaient avec les vagues;

Sur le bord de la mer, près des flots écumants,

Les sables scintillaient comme des diamants,

Les voiles, les huniers des navires superbes

De feux aériens semblaient lancer des gerbes.

Le sol parut trembler, il se fit un grand bruit

Que redirent longtemps les échos de la nuit;

Et l'on vit s'écrouler tout en feu, le village.

Comme un arbre puissant qu'abat, pendant l'orage,

Les carreaux de la foudre ou les fiers aquilons,

Une épaisse fumée, en sombre tourbillons,

S'éleva vers le ciel avec d'affreux murmures.

Les lambeaux enflammés du chaume des toitures,

Emportés dans les airs par un vent irrité

Sillonnèrent longtemps l'ardente obscurité.

Les flammèches, la cendre, en brûlante poussière,

Tombèrent sur les flots de l'étroite rivière

Et sur la mer houleuse, avec le grondement

Du fer rouge qu'on plonge ne l'eau subitement.

On entendit alors des jeunes tourterelles

Les doux roucoulements et les battements d'ailes!

On entendit le coq chanter dans le lointain

Comme pour saluer le réveil du matin!

On entendit les cris et les hurlements tristes

Du chien qui de son maître interrogeait les pistes!

Et les long beuglements des troupeaux inquiets!

Et les vagues soupirs des profondes forêts!

Et les hennissements des chevaux hors d'haleine

Qui couraient effrayés, écumants, dans la plaine!

Et tous ces bruits divers formaient un bruit affreux

Comme le bruit qui trouble un camp aventureux

Qui vient de s'endormir sur l'herbe des prairies,

Ou sous leurs arceaux, près des rives fleuries

Du joli Nebraska bordé de bois ombreux,

Quand viennent à passer, par un soir orageux

Tout auprès de l'endroit où s'élèvent les tentes,

Les naseaux enflammés, les crinières flottantes,

De sauvages coursiers qu'emporte le courroux

Et d'agiles troupeaux de bisons au poil roux

Qui courent s'élancer, tout couverts de poussière,

Dans les vagues d'argent de la tiède rivière.

A l'aspect du fléau les malheureux captifs

Firent trembler les airs de leurs accents plaintifs:

--«Ils brûlent nos foyers! Hélas quelle est leur rage!

«Nous ne reverrons plus notre joli village,

«Nos paisibles foyers, notre temple béni,

«Quand notre amer exil enfin sera fini!»

Parmi les paysans dispersés sur la berge,

Etonnés et sans voix, le saint prêtre et la vierge

Regardaient la lueur qui grandissait toujours.

Assis à quelques pas, refusant tout secours,

Benoit leur compagnon demeurait impassible

Et semblait ne point voir la scène indescriptible

Qui se passait alors sur le bord de la mer.

Après quelques instants d'un calme bien amer,

Lorsque pour lui parler tous deux ils se levèrent,

O surprise! ô douleur! alors ils le trouvèrent

Etendu sur le sol, froid et sans mouvement!

Le prêtre lui leva la tête doucement;

Et la vierge tombant à genoux sur la terre,

Près des restes sacrés de son bien-aimé père,

Poussa de longs sanglots et puis s'évanouit

Comme une fleur au bord d'un odorant parterre

La pauvre enfant dormit ce sommeil de mystère,

Ce lourd sommeil qu'on nomme évanouissement.

Quand elle s'éveilla le fond du firmament

Etait encore rougi par le feu du village;

Les galets de la rive et l'herbe et le feuillage

Etincelaient encor. Les amis l'entouraient.

Pâles, silencieux, plusieurs d'entre eux pleuraient

En reposant sur elle un regard de tristesse.

Un grand cri s'échappa de son âme en détresse

Et ses yeux, par torrents, répandirent des pleurs

Alors qu'elle sentit le poids de ses malheurs.

--«Enterrons sa dépouille au pied de ce grand hêtre,

Dit aux captifs émus le vénérable prêtre,

«Enterrons sa dépouille au bord des vastes mers;

«Et si nous revenons après de longs hivers

«Nous pourrons transporter son corps au cimetière

«Et planter une croix sur sa froide poussière!»

Au bord de l'océan par les feux éclairé

Le vertueux Benoit fut, sans pompe, enterré.

Nul cierge ne brûla près de ses humbles restes;

Nul chant n'alla frapper les portiques célestes;

La cloche du hameau ne sonna point le glas;

Mais le peuple gémit. La mer avec éclats

Répondit, à l'instant, à ses plaintes funèbres.

On aurait dit entendre, au milieu des ténèbres,

Les versets alternés, graves et solennels

Des moines à genoux devant les saints autels.

Or ce fracas de l'onde annonçait la marée.

Chaque barque du bord aussitôt démarrée,

Bondit légèrement et glissa sur les flots.

Les soldats au coeur dur, les sales matelots,

Reprirent, tout joyeux, leur odieuse tâche,

En chantant, et sifflant, et ramant sans relâche,

Ils eurent bientôt mis sur le pont des vaisseaux

Les colons qui restaient au bord des vastes eaux.

Des vents impétueux dans les haubans sifflèrent;

L'océan reflua; les voiles se gonflèrent,

Et les vaisseaux, hissant leurs brillants pavillons,

Ouvrirent, dans les flots, de bouillonnants sillons!

Ils laissaient la ruine au milieu du village,

Et la cendre des morts sous le tuf du rivage!

Evangeline: Traduction du poème Acadien de Longfellow · 第 15 / 21 题