AU LECTEUR

La critique m'ayant montré quelques taches dans ma première traduction

d'Evangéline, j'avais à coeur de retoucher, de polir, de perfectionner

mon oeuvre. Cependant je ne me serais probablement pas décidé à la

livrer de nouveau au public assez indifférent, si je n'avais été

sollicité par un homme que je vénère beaucoup, et que j'appellerai avec

raison mon Mécène, puisqu'il m'a protégé depuis longtemps avec fidélité.

Je n'ai jamais prétendu faire une traduction tout à fait littérale. J'ai

un peu suivi mon caprice. Parfois j'ai ajouté, j'ai retranché parfois;

mais plutôt dans les paroles que dans les idées. J'ai respecté partout

les sentiments du poète américain. Dans cette deuxième édition, j'ai

rendu la vie à Evangéline que, dans ma première traduction, j'avais

laissé mourir, par pitié, en même temps que son Gabriel.

Je devais publier à Paris cette nouvelle édition du poème Acadien.

Cependant pour des raisons qu'il serait au moins superflu de raconter à

mes bienveillants lecteurs, j'ai dû rappeler mes humbles manuscrits au

foyer paternel. Je ne me flattais pas d'éblouir le monde parisien, bien

qu'aujourd'hui les grands poètes de la France soient à peu près tous

rentrés sous terre, et que ceux qui survivent ne volent pas toujours

très-haut. Je connais assez les préjugés des petits-neveux d'outre-mer

de mes ancêtres, et leur antipathie pour tout ce qui n'est pas français,

pour savoir que le barde sauvage des bords lointains du St. Laurent

n'aurait pas, un seul instant, suspendu la foule parisienne aux accords

de son luth.

J'aurais été flatté tout de même de voir la Patrie de mes Pères se

tourner vers cette rive Canadienne où un million de ses enfants

conservent encore sa foi, sa langue et ses coutumes, et lui donner un

sourire de reconnaissance.

Si mon livre a du mérite, mérite est dû à mon amour de cette langue, de

cette foi, de ces coutumes que la France nous a léguées, seul héritage

que nul n'a pu nous ravir! Il est dû aussi à l'intérêt que je porte à

l'Acadie, cette soeur du Canada si indignement traitée par ses

vainqueurs.

Les Acadiens comme les Canadiens ont conservé le culte du souvenir. Les

uns et les autres sont encore ce qu'étaient leurs aïeux sous le règne du

bon roi Henri IV. Dans les campagnes qui bordent le St. Laurent, comme

sur les rivages de l'ancienne Acadie où sont restés les descendants des

fils de la France, le voyageur retrouve le même attachement à la foi

catholique, attachement que les persécutions les plus cruelles n'ont pu

ébranler, la même urbanité, le même amour de la nationalité, amour

sublime qui réunit toutes les amours et prête à une peuple quelque

faible qu'il soit une énergie et une vigueur qui tiennent du prodige.

Il est étonnant de retrouver encore des villages, des comtés même tout

peuplés d'Acadiens, dans cette Acadie où la cruelle Albion a promené la

torche incendiaire et le fer meurtrier de ses soldats inhumains.

C'était le 5 septembre 1755, l'Acadie se mirait dans les flots de

l'Atlantique et du Bassin des Mines, riche, paisible et souriante comme

une fiancée; tout-à-coup, l'Angleterre, jalouse de la prospérité des

colons français arme une flotte, choisit les plus envieux de ses enfants

et les plus barbares de ses soldats, et les lâche comme une meute

enragée sur l'heureuse colonie. On appelle l'hypocrisie et la trahison

au secours de la violence. Comme toujours la cruauté est peureuse. Les

Acadiens surpris, dépouillés de leurs armes, sont enchaînés comme des

criminels, embarqués pêle-mêle sur des vaisseaux Anglais, et transportés

sur les bords étrangers où les attendent la faim et le dénuement, la

persécution et la mort: car bien peu d'entre les exilés d'Acadie ont pu

comme le père Basile Lajeunesse, l'un des héros du poème, chanter

l'hospitalité généreuse, la richesse et la liberté de la grande colonie

Anglaise. La plus part au contraire ont été repoussé avec malice,

bafoués et maltraités. Dans la Pennsylvanie, on a voulu réduire en

esclavage ces malheureux déportés. Ce n'est pas ainsi aujourd'hui que

l'exilé est accueilli dans la grande république.

Quelle a donc été lamentable la destinée de ce pauvre petit peuple

Acadien! et par quel prodige subsiste-t-il encore, disséminé, il est

vrai, mais toujours reconnaissable, toujours le même que le bon peuple

chanté par Longfellow. Aujourd'hui les barrières qui nous séparaient de

ce peuple sont tombées. Nous n'avons plus qu'une même patrie, le Canada.

La Providence qui fait surgir les nations et qui les fait entrer dans le

néant, a sans doute les yeux ouverts sur nous. Elle ne nous a pas

dirigés pendant trois siècles à travers les écueils et les dangers de

toutes sortes pour ensuite nous laisser périr tout-à-coup. Un peuple qui

aime sa langue, sa foi et ses coutumes jusqu'au martyre peut bien être

accablé, vaincu, tyrannisé, mais il ne saurait périr tout entier.

Evangeline: Traduction du poème Acadien de Longfellow · 第 8 / 21 题