avait déclaré que sa santé, dont il avait abusé, aurait besoin de
ménagements. Il continuait donc à rester chez sa mère, à partager le
lit de Christophe, à manger de bon appétit le pain que son frère
gagnait, et les petits plats friands que Louisa s'ingéniait à
préparer pour lui. Il ne parlait point de partir. Louisa et Christophe
ne lui en parlaient pas non plus. Ils étaient trop heureux d'avoir
retrouvé le fils, le frère qu'ils aimaient.
Peu à peu, dans les longues soirées qu'il passait avec Ernst,
Christophe se laissa aller à lui parler plus intimement. Il avait
besoin de se confier à quelqu'un. Ernst était intelligent; il avait
l'esprit prompt et comprenait à demi-mot. Il y avait plaisir à causer
avec lui. Pourtant Christophe n'osait rien dire de ce qui lui tenait le
plus au cœur: de son amour. Il était retenu par une sorte de pudeur.
Ernst, qui savait tout, ne lui en montrait rien.
Un jour, Ernst, tout à fait guéri, profita d'une après-midi de soleil
pour flâner le long du Rhin. Un peu hors de la ville, en passant devant
une bruyante auberge, où l'on venait danser et boire, le dimanche, il
aperçut Christophe attablé avec Ada et Myrrha, qui faisaient grand
tapage. Christophe le vit aussi, et rougit. Ernst joua la discrétion,
et passa sans l'aborder.
Christophe fut fort gêné de cette rencontre: elle lui faisait sentir
plus vivement dans quelle société il se trouvait; et il lui était
pénible que son frère l'y vit: non seulement, parce qu'il perdait
désormais le droit de juger la conduite de Ernst, mais parce qu'il
avait de ses devoirs de frère aîné une idée très haute, très
naïve, un peu archaïque, et qui eût semblé ridicule h beaucoup de
gens: il pensait qu'en manquant à ces devoirs, comme il faisait, il se
dégradait à ses propres yeux.
Le soir, quand ils se retrouvèrent dans la chambre commune, il attendit
que Ernst fît une allusion à ce qui s'était passé. Mais Ernst se
taisait prudemment, et attendait aussi. Alors, tandis qu'ils se
déshabillaient, Christophe se décida à parler de son amour. Il était
si troublé qu'il n'osait pas regarder Ernst; et, par timidité, il
affectait la brusquerie dans sa façon de parler. Ernst ne l'aidait en
rien; il restait muet, ne le regardait pas non plus, mais ne l'en voyait
pas moins; il ne perdait rien de ce que la gaucherie de Christophe et
ses paroles maladroites avaient de comique. À peine si Christophe osa
nommer Ada; et le portrait qu'il en fit aurait pu convenir à toutes les
femmes aimées. Mais il parla de son amour; et, s'abandonnant peu à peu
au flot de tendresse dont son cœur était plein, il dit quel bienfait
c'était d'aimer, combien il était misérable avant d'avoir rencontré
cette lumière dans sa nuit, et que la vie n'était rien sans un profond
amour. L'autre écoutait gravement; il répondit avec tact, ne fit
aucune question; mais une poignée de main émue montra qu'il sentait
comme Christophe. Ils échangèrent leurs pensées sur l'amour et la
vie. Christophe était heureux d'être si bien compris. Ils
s'embrassèrent fraternellement, avant de s'endormir.
Christophe prit l'habitude, bien qu'avec beaucoup de timidité toujours
et une grande réserve, de confier son amour à Ernst, dont la
discrétion le rassurait. Il lui laissait entrevoir ses inquiétudes au
sujet de Ada; mais jamais il ne l'accusait: il s'accusait lui-même; et,
les larmes aux yeux, il déclarait qu'il ne pourrait plus vivre, s'il
venait à la perdre.
Il n'oubliait pas de parler de Ernst à Ada: il louait son esprit
et sa beauté.
Ernst ne faisait pas d'avances à Christophe, pour être présenté à
Ada; mais il se renfermait mélancoliquement dans sa chambre et refusait
de sortir, disant qu'il ne connaissait personne. Christophe se
reprochait, le dimanche, de continuer ses parties de campagne avec Ada,
tandis que son frère restait à la maison. Cependant il lui était
pénible de n'être pas seul avec son amie; mais il s'accusait
d'égoïsme, et il proposa à Ernst de venir avec eux.
La présentation eut lieu à la porte de Ada, sur le palier. Ernst et
Ada se saluèrent cérémonieusement. Ada sortait, suivie de son
inséparable Myrrha, qui, en voyant Ernst, eut un petit cri de surprise.
Ernst sourit, s'approcha, et embrassa Myrrha, qui sembla le trouver
naturel.
--Comment! vous vous connaissez? demanda Christophe, stupéfait.
--Sans doute, dit Myrrha, en riant.
--Depuis quand?
--Il y a beau temps!
--Et tu le savais? demanda Christophe à Ada. Pourquoi ne me l'as-tu
pas dit?
--Si tu crois que je connais tous les amants de Myrrha! dit Ada,
en haussant les épaules.
Myrrha releva le mot, et feignit, par jeu, de se fâcher. Christophe
n'en put savoir davantage. Il était attristé. Il lui semblait que
Ernst, que Myrrha, que Ada avaient manqué de franchise, bien qu'à vrai
dire il n'eût à leur reprocher aucun mensonge; mais il était
difficile à croire que Myrrha, qui n'avait aucun secret pour Ada, lui
eût fait mystère de celui-ci, et que Ernst et Ada ne se connussent pas
déjà. Il les observa. Ils échangèrent seulement quelques paroles
banales, et Ernst ne s'occupa plus que de Myrrha, tout le reste de la
promenade. Ada, de son côté, ne parlait qu'à Christophe; et elle fut
beaucoup plus aimable pour lui qu'à l'ordinaire.
Dès lors, Ernst fut de toutes leurs parties. Christophe se fût bien
passé de lui; mais il n'osait le dire. Ce n'est pas qu'il eût un autre
motif de vouloir éloigner son frère, que la honte de l'avoir pour
compagnon de plaisir. Il était sans défiance. Ernst ne lui en donnait
aucun sujet: il paraissait épris de Myrrha, et il observait envers Ada
une réserve polie, et même une affectation d'égards, qui étaient
presque déplacés; c'était comme s'il voulait reporter sur la
maîtresse de son frère un peu du respect qu'il lui témoignait à
lui-même. Ada ne s'en étonnait pas, et elle ne se surveillait pas
moins.
Ils faisaient de longues promenades ensemble. Les deux frères
marchaient devant; Ada et Myrrha, riant et chuchotant, suivaient à
quelques pas. Elles s'arrêtaient longuement pour causer, plantées au
milieu de la route. Christophe et Ernst s'arrêtaient aussi pour les
attendre. Christophe finissait par s'impatienter et reprenait sa marche;
mais il se retournait bientôt, avec dépit, en entendant Ernst rire et
causer avec les deux bavardes. Il eût voulu savoir ce qu'ils disaient;
mais quand ils arrivaient à lui, leur conversation s'arrêtait.
--Qu'est-ce que vous avez donc toujours à comploter ensemble?
demandait-il.
Ils répondaient par une plaisanterie. Ils s'entendaient tous trois,
comme larrons en foire.
Christophe venait d'avoir une dispute assez vive avec Ada. Ils se
boudaient depuis le matin. Par extraordinaire, Ada n'avait pas pris
l'air digne et froissé, qu'elle adoptait en pareil cas, afin de se
venger, en se rendant insupportablement ennuyeuse. Pour cette fois, elle
feignait simplement d'ignorer l'existence de Christophe, et elle était
d'excellente humeur avec les deux autres compagnons. On eût dit qu'au
fond elle n'était pas fâchée de cette brouille.
Christophe avait, au contraire, un grand désir de faire la paix; il
était plus épris que jamais. À sa tendresse se joignait un sentiment
de reconnaissance pour tout ce que leur amour avait eu de bienfaisant,
un regret d'en gaspiller les heures par de stupides disputes--et la
crainte sans raison, l'idée mystérieuse que cet amour allait finir. Il
regardait avec mélancolie le joli visage de Ada, qui feignait de ne
point le voir et qui riait avec les autres; ce visage éveillait en lui
tant de chers souvenirs, ce visage charmant avait même, par
moments,--(il avait en ce moment) tant de bonté et un sourire si pur
que Christophe se demandait pourquoi ce n'était pas mieux entre eux,
pourquoi ils se gâtaient à plaisir leur bonheur, pourquoi elle
s'acharnait à oublier les heures lumineuses, à démentir ce qu'elle
avait de brave et d'honnête en elle,--quelle étrange satisfaction elle
pouvait trouver à troubler, à souiller, ne fût-ce qu'en pensée, la
pureté de leur affection. Il sentait un immense besoin de croire en ce
qu'il aimait, et il essayait, une fois de plus, de se faire illusion. Il
se reprochait d'être injuste, il avait remords de son manque
d'indulgence.
Il se rapprocha d'elle, il essaya de lui parler: elle lui répondit
quelques paroles sèches: elle n'avait aucun désir de se réconcilier
avec lui. Il insista, il la pria à l'oreille de bien vouloir
l'entendre, un instant, à part des autres. Elle le suivit d'assez
mauvaise grâce. Lorsqu'ils furent à quelques pas, et que ni Myrrha ni
Ernst ne pouvaient plus les voir, il lui prit brusquement les mains, il
lui demanda pardon, il s'agenouilla devant elle, dans le bois, sur les
feuilles mortes. Il lui dit qu'il ne pouvait plus vivre ainsi, brouillé
avec elle; il ne pouvait plus jouir de la promenade, de la belle
journée, il ne pouvait plus jouir de rien; il avait besoin qu'elle
l'aimât. Oui, il était injuste souvent, violent, désagréable; il la
supplia de lui pardonner: la faute en était à son amour même; il n'y
pouvait supporter rien de médiocre, rien qui ne fût tout à fait digne
des souvenirs de leur cher passé. Il les lui rappela, il lui rappela
leur première rencontre, leurs premiers jours ensemble; il dit qu'il
l'aimait toujours autant, qu'il l'aimerait toujours. Qu'elle ne
s'éloignât pas de lui! Elle était tout pour lui...
Ada l'écoutait, souriante, troublée, presque attendrie. Elle lui
faisait ses bons yeux, les yeux qui disent qu'on s'aime et qu'on n'est
plus fâché. Ils s'embrassèrent, et ils allaient, serrés l'un contre
l'autre, dans le bois dépouillé. Elle trouvait Christophe gentil, et
elle lui savait gré de ses tendres paroles; mais elle n'abandonnait
pour cela aucun des caprices malfaisants qu'elle avait dans la tête.
Elle hésitait pourtant, elle n'y tenait plus autant. Elle n'en fit pas
moins ce qu'elle avait projeté. Pourquoi? Qui peut le dire?... Parce
qu'elle s'était promis, avant, qu'elle le ferait?... Qui sait? Il lui
semblait peut-être plus piquant de tromper son ami, ce jour-là, pour
lui prouver, pour se prouver sa liberté. Elle ne pensait pas le perdre:
elle ne l'eût pas voulu. Elle se croyait plus sûre de lui que jamais.
Ils étaient arrivés à une clairière dans la forêt. Deux sentiers
s'en détachaient. Christophe prit l'un. Ernst prétendit que l'autre
menait plus rapidement au sommet de la colline, où ils voulaient aller.
Ada fut de son avis. Christophe, qui connaissait le chemin pour l'avoir
souvent pris, soutint qu'ils se trompaient. Ils n'en démordirent pas.
Alors, il fut convenu qu'on ferait l'expérience; et chacun paria qu'il
arriverait le premier. Ada partit avec Ernst. Myrrha accompagna
Christophe; elle feignait d'être convaincue qu'il avait raison; et elle
ajoutait: «Comme toujours.» Christophe avait pris le jeu au sérieux;
et comme il n'aimait point perdre, il marchait vite, trop vite au gré
de Myrrha, qui avait beaucoup moins de hâte que lui:
--Ne te presse donc pas, m'ami, lui disait-elle, de son ton ironique
et tranquille, nous arriverons toujours avant.
Il fut pris d'un scrupule:
--C'est vrai, dit-il, je crois que je vais un peu trop vite: ce
n'est pas de jeu.
Il ralentit le pas.
--Mais je les connais, continua-t-il, je suis sûr qu'ils courent,
pour être là avant nous.
Myrrha éclata de rire:
--Mais non, mais non, ne t'inquiète pas!
Elle se pendait à son bras, elle se pressait étroitement contre lui.
Un peu plus petite que Christophe, elle levait vers lui, en marchant,
ses yeux intelligents et caressants. Elle était vraiment jolie et
séduisante. Il la reconnaissait à peine: nul n'était plus changeant.
Dans la vie ordinaire, elle avait la figure un peu blême et bouffie; et
puis, il suffisait de la moindre excitation, d'une pensée joyeuse, ou
du désir de plaire, pour que cet air vieillot s'effaçât, pour que ses
joues rosissent, pour que disparussent les plis des paupières,
au-dessous et autour des yeux, pour que le regard s'allumât, et pour
que toute la physionomie prît une jeunesse, une vie, et un esprit, que
les traits de Ada n'avaient point. Christophe était surpris de sa
métamorphose; il détournait les yeux: il était un peu troublé
d'être seul avec elle. Elle le gênait; il n'écoutait pas ce qu'elle
disait, il ne lui répondait pas, ou bien tout de travers: il
pensait--il voulait penser uniquement à Ada. Il songeait aux bons yeux
qu'elle avait tout à l'heure; et son cœur débordait d'amour. Myrrha
voulait lui faire admirer comme les bois étaient beaux, avec leurs
petites branches fines sur le ciel clair... Oui, tout était beau: le
nuage s'était dissipé, Ada lui était revenue, il avait réussi à
briser la glace entre eux; ils s'aimaient de nouveau; ils ne faisaient
plus qu'un. Il respirait avec soulagement: que l'air était léger! Ada
lui était revenue... Tout la lui rappelait... Le temps était humide:
n'aurait-elle pas froid?... Les jolis arbres étaient poudrés de givre:
quel dommage qu'elle ne les vît pas!... Mais il se rappelait le pari
engagé, et il hâtait le pas; il était préoccupé de ne pas se
tromper de chemin. Il triompha, en arrivant au but:
--Nous sommes les premiers!
Il agitait joyeusement son chapeau. Myrrha le regardait en souriant.
L'endroit où ils se trouvaient était un long rocher abrupt, au milieu
des bois. De la plateforme du sommet bordée de buissons de noisetiers
et de petits chênes rabougris, ils dominaient les pentes boisées, les
cimes des sapins qu'enveloppait une brume violette, et le long ruban du
Rhin dans la vallée bleutée. Nul cri d'oiseau. Nulle voix. Pas un
souffle. Une journée immobile et recueillie d'hiver, qui se chauffe
frileusement aux pâles rayons d'un soleil engourdi. Par instants, dans
le lointain, le bref sifflet d'un train dans la vallée. Christophe,
débout, au bord du rocher, contemplait le paysage. Myrrha contemplait
Christophe.
Il se retourna vers elle, d'un air de bonne humeur:
--Eh bien! les paresseux, je le leur avais bien dit!... Bon! il
n'y a qu'à les attendre...
Il s'étendit au soleil, sur la terre crevassée.
--C'est cela, attendons... dit Myrrha, se décoiffant.
Elle avait, dans le ton, quelque chose de si persifleur qu'il se
releva et la regarda.
--Quoi donc? demanda-t-elle tranquillement.
--Qu'est-ce que tu as dit?
--Je dis: Attendons. Ce n'était pas la peine de me faire courir
si vite.
--C'est vrai.
Ils attendirent, couchés tous deux, sur le sol raboteux. Myrrha
chantonnait un air. Christophe en fredonnait quelques phrases. Mais il
s'interrompait à tout moment, l'oreille aux aguets:
--Je crois que je les entends.
Myrrha continuait de chanter.
--Tais-toi un instant, veux-tu?
Myrrha s'interrompait.
--Non, ce n'est rien.
Elle reprenait sa chanson.
Christophe ne tenait plus en place:
--Ils se sont peut-être perdus.
--Perdus? On ne peut pas se perdre. Ernst sait tous les chemins.
Une idée baroque traversa la tête de Christophe:
--S'ils étaient arrivés les premiers, et s'ils étaient repartis
d'ici avant notre arrivée!
Myrrha, étendue sur le dos, et regardant le ciel, fut prise d'un fou
rire au milieu de son chant, et faillit s'étrangler. Christophe
s'obstinait. Il voulait redescendre à la station, où il disait que
leurs amis devaient être déjà. Myrrha se décida à sortir de son
immobilité.
--Ce serait le bon moyen de les perdre!... Il n'a jamais été
question de la station. C'est ici qu'on doit se retrouver.
Il se rassit près d'elle. Elle s'amusait de son attente. Il sentait son
regard ironique qui l'observait. Il commençait à s'inquiéter
sérieusement--à s'inquiéter pour eux: il ne les soupçonnait pas. Il
se leva de nouveau. Il parla de retourner dans le bois, de les chercher,
de les appeler. Myrrha eut un petit gloussement; elle avait tiré de sa
poche une aiguille, des ciseaux et du fil; elle défaisait et repiquait
tranquillement les plumes de son chapeau: elle semblait installée pour
tout un jour:
--Mais non, mais non, bêta, dit-elle. S'ils voulaient venir, est-ce
que tu crois qu'ils ne viendraient pas tout seuls?
Il fut frappé au cœur. Il se retourna vers elle: elle ne le regardait
pas, elle était occupée de son ouvrage. Il s'approcha:
--Myrrha! dit-il.
--Hé? fit-elle, sans s'interrompre.
Il s'agenouilla, pour la regarder de plus près:
--Myrrha! répéta-t-il.
--Eh bien donc? demanda-t-elle, en levant les yeux de son ouvrage,
et le regardant en souriant. Qu'est-ce qu'il y a?
Elle eut une expression railleuse, en voyant sa figure bouleversée.
--Myrrha! demanda-t-il, la gorge contractée, dis-moi ce que tu penses...
Elle haussa les épaules, sourit, et se remit à travailler.
Il lui prit les mains, il lui enleva le chapeau qu'elle cousait:
--Laisse cela, laisse cela, et dis-moi...
Elle le regarda en face, et attendit. Elle voyait les lèvres de
Christophe qui tremblaient.
--Tu penses, dit-il tout bas, que Ernst et Ada...?
Elle sourit:
--Parbleu!
Il eut un sursaut d'indignation:
--Non! Non! Ce n'est pas possible! Tu ne penses pas cela!... Non! Non!
Elle lui mit ses mains sur les épaules, et se tordit de rire:
--Que tu es bête, que tu es bête, mon chéri!
Il la secoua violemment:
--Ne ris pas! Pourquoi ris-tu? Tu ne rirais pas si c'était vrai.
Tu aimes Ernst...
Elle continuait de rire, et, l'attirant vers elle, elle l'embrassa.
Malgré lui, il lui rendit son baiser. Mais quand il sentit sur ses
lèvres ces lèvres, chaudes encore des baisers fraternels, il se rejeta
en arrière, il lui maintint la tête à distance de la sienne; il
demanda:
--Tu le savais? C'était convenu entre vous?
Elle fit: «oui», en riant.
Christophe ne cria point, il n'eut pas un mouvement de colère. Il
ouvrit la bouche, comme s'il ne pouvait plus respirer; il ferma les
yeux, et se serra la poitrine avec ses mains: son cœur éclatait. Puis
il se coucha par terre, la tête enfoncée dans ses mains, et il fut
secoué par une crise de dégoût et de désespoir, comme quand il
était enfant.
Myrrha, qui n'était pas très tendre, eut pitié de lui; dans un élan
de compassion maternelle, elle se pencha sur lui, elle lui parla
affectueusement, elle voulut lui faire respirer son flacon de sels. Mais
il la repoussa avec horreur, et il se releva si brusquement qu'elle eut
peur. Il n'avait ni la force ni le désir de se venger. Il la regarda;
sa figure était convulsée de douleur:
--Gueuse, dit-il accablé, tu ne sais pas tout le mal que tu fais...
Elle voulut le retenir. Il s'enfuit à travers bois, crachant sa
répulsion de ces ignominies, de ces cœurs de boue, et de l'incestueux
partage, auquel ils avaient prétendu l'amener. Il pleurait, il
tremblait, il sanglotait de dégoût. Il avait horreur d'elle, d'eux
tous, de lui-même, de son corps et de son cœur. Un ouragan de mépris
se déchaînait en lui: depuis longtemps, il se préparait; tôt ou
tard, la réaction devait venir contre la bassesse des pensées, les
compromis avilissants, l'atmosphère fade et empestée, où il vivait
depuis quelques mois; mais le besoin d'aimer, le besoin de se tromper
sur ce qu'il aimait, avait retardé la crise autant qu'il avait été
possible. Elle éclatait soudain: et c'était mieux, ainsi. Un grand
souffle d'air et d'âpre pureté, une bise glacée balayait les miasmes.
Le dégoût avait tué, d'un coup, l'amour de Ada.
Si Ada avait cru établir plus solidement par cet acte sa domination sur
Christophe, cela prouvait, une fois de plus, son inintelligence
grossière de celui qui l'aimait. La jalousie, qui attache les cœurs
souillés, ne pouvait que révolter une nature jeune, orgueilleuse et
pure, comme celle de Christophe. Mais ce qu'il ne pardonnait pas
surtout, ce qu'il ne pardonnerait jamais, c'était que cette trahison ne
fût point chez Ada le fait d'une passion, à peine d'un de ces caprices
absurdes et dégradants, auxquels la raison féminine a peine
quelquefois à ne pas céder. Non,--il comprenait, maintenant,--c'était
chez elle un désir secret de le dégrader, de l'humilier, de le punir
de sa résistance morale, de sa foi ennemie, de le faire tomber au
niveau commun, de le mettre à ses pieds, de se prouver à elle-même sa
force malfaisante. Et il se demandait avec horreur: mais qu'est-ce donc
que ce besoin de souiller, qui est chez la plupart,--souiller ce qui est
pur en eux et dans les autres,--ces âmes de pourceaux, qui goûtent une
volupté à se rouler dans l'ordure, heureux quand il ne reste plus sur
toute la surface de leur épiderme une seule place nette!...
Ada attendit deux jours que Christophe revînt. Puis elle commença à
s'inquiéter, et lui envoya un billet caressant, où elle ne faisait
allusion à rien de ce qui s'était passé. Christophe ne répondit
point. Il haïssait Ada d'une haine si profonde qu'il n'avait même plus
de mots pour l'exprimer. Il l'avait rayée de sa vie. Elle n'existait
plus.
Christophe était délivré de Ada, mais il ne l'était pas de
lui-même. En vain tâchait-il de se faire illusion et de revenir au
calme chaste et fort du passé. On ne revient pas au passé. Il faut
continuer sa route; et il ne sert à rien de se retourner, sinon pour
voir les lieux où l'on passa, les lointaines fumées du toit sous
lequel on dormit, s'effaçant à l'horizon, dans la brume du souvenir.
Mais rien ne nous éloigne davantage de nos âmes anciennes que quelques
mois de passion. Le chemin tourne brusquement, le paysage change; il
semble qu'on dise adieu, pour la dernière fois, à ce qu'on laisse
derrière soi.
Christophe n'y pouvait consentir. Il tendait les bras vers le passé: il
s'obstinait à faire revivre son âme d'autrefois, fièrement
résignée. Mais elle n'existait plus. La passion est moins dangereuse
par elle-même que par les ruines qu'elle accumule. Christophe avait
beau ne plus aimer, il avait beau,--pour un moment,--mépriser l'amour:
il était marqué de sa griffe; il avait dans le cœur un vide qu'il
fallait remplir. À défaut de ce terrible besoin de tendresse et de
plaisir, qui consume les êtres qui y ont une fois goûté, il fallait
quelque autre passion, fût-ce la passion contraire: la passion du
mépris, de l'orgueilleuse pureté, de la foi dans la vertu. Elles ne
suffisaient pas, elles ne suffisaient plus à assouvir sa faim: à peine
pouvaient-elles la tromper, un instant. Sa vie était une suite de
réactions violentes,--des sauts d'un extrême â l'autre. Tantôt il la
voulait ployer aux règles d'un ascétisme inhumain: ne mangeant plus,
buvant de l'eau, se tuant le corps de marches, de fatigues, de veilles,
se refusant tout plaisir. Tantôt il se persuadait que la force est la
vraie morale chez les gens de sa sorte; et il se lançait à la chasse
de la joie. Dans l'un et l'autre cas, il était malheureux. Il ne
pouvait plus être seul. Il ne pouvait plus ne plus l'être.
L'unique salut pour lui eût été de trouver une vraie amitié,--celle
de Rosa peut-être: il s'y fût réfugié. Mais la brouille était
complète entre les deux familles. Ils ne se voyaient plus. Une seule
fois, Christophe avait rencontré Rosa. Elle sortait de la messe. Il
avait hésité à l'aborder; et elle, de son côté, avait fait, en le
voyant, un mouvement pour venir à sa rencontre; mais quand il voulut
aller à elle, au travers du flot des fidèles qui descendaient les
marches, elle détourna les yeux; et quand il l'approcha, elle le salua
froidement, et passa. Il sentait dans le cœur de la jeune fille un
mépris intense et glacé. Et il ne sentait pas qu'elle l'aimait
toujours et eût voulu le lui dire; mais elle se le reprochait, comme
une faute: elle croyait Christophe mauvais et corrompu, plus loin d'elle
que jamais. Ainsi ils se perdirent l'un l'autre pour toujours. Et ce fut
peut-être un bien, pour l'un comme pour l'autre. En dépit de sa
bonté, elle n'était pas assez vivante pour le comprendre. En dépit de
son besoin d'affection et d'estime, il eût étouffé dans une vie
médiocre et renfermée, sans joie, sans peine, et sans air. Ils eussent
tous deux souffert,--souffert de se faire souffrir. La mauvaise chance
qui les sépara fut donc, en fin de compte, une bonne chance, comme il
arrive souvent,--comme il arrive toujours, à ceux qui sont forts et qui
durent.
Mais, sur l'instant, ce fut une grande tristesse et un malheur pour eux.
Pour Christophe surtout. Cette intolérance de vertu, cette étroitesse
de cœur, qui semble priver d'intelligence ceux qui en ont le plus, et
de bonté ceux qui sont les meilleurs, l'irrita, le blessa, le rejeta
par protestation dans une vie trop libre.