M. Robert de La Sizeranne est un rare écrivain. Sa plume a toutes les
grâces, toutes les richesses et toute la lumière que prodiguaient en
leurs oeuvres les maîtres de la Renaissance italienne. Il eût été
glorieux et choyé à la cour de Laurent le Magnifique. Mais mieux vaut, à
notre gré, qu'il soit de notre siècle, et tout à nous, car les
évocations ont la sûreté des témoignages et nous lui devons de nous
avoir ramenés au passé florentin dans un enchantement l'enluminures et
de verrières.
M. Robert de La Sizeranne (2) a été tenté par l'énigme de ces masques
mystérieux mais si personnels que sont les portraits du quinzième siècle
et des premières années du seizième en Italie. Ainsi, le regard de
Balthazar Castiglione, au Louvre; le geste de Giovana Tornabuoni, dans
la fresque placée escalier Daru ou celui de la Belle Simonetta dans le
_Printemps_, qui est à l'Académie, à Florence; le profil d'Isabelle
d'Esté, dans la salle des Dessins de Léonard de Vinci; l'agenouillement
du chevalier vêtu de fer devant la _Vierge de la Victoire_; l'arrivée,
en grande représentation, de la belle dame compassée qui suit sainte
Élisabeth, au choeur de Santa Maria Novella... Sous ces visages, que
l'on regarde pour le seul plaisir de leur beauté, sans y chercher autre
chose que le parti pris par l'artiste en face de la nature, le jeu des
ombres et des lumières, et tout un charme qui, semble-t-il, d'abord, ne
perd rien à l'anonymat du mystère, M. de La Sizeranne a voulu découvrir
et nous frire découvrir des âmes précises, des passions, des volontés,
que trahissent les accents physionomiques, les tares, les dissymétries,
les exagérations révélées par l'oeuvre peinte. La tâche était
périlleuse. Elle eût pu donner des fruits médiocres si M. de La
Sizeranne n'avait su, et avec quelle aisance, se mouvoir dans le Passé,
interroger les archives et faire parler les pierres.
(2) _Masques et Visages_. Lib. Hachette, 5 fr.
Il apparaît d'ailleurs que la Renaissance italienne est le seul moment
où chaque figure illustre a trouvé, pour la peindre, un maître artiste
où, pour ainsi dire, «chaque destinée physiologique» a été résumée dans
le cadre étroit d'un panneau, dans le tour d'un buste ou dans l'orbe
d'une médaille. Il est vrai, les portraitistes de ce temps l'appelaient
Piero della Francesca, Pisanello, Pollajuolo, Ambrogio de Prédis,
Botticelli, Ghirlandajo, Verrocchio, Mino da Fiesole, Mantegna,
Pinturiechio, Donatello... Et ces témoins ne sont point seulement
grands. Ils sont véridiques. «Ils étaient déjà assez maîtres de leur
«métier» pour rendre ce qu'ils avaient trouvé dans leurs modèles, mais
encore trop dépendants de leurs modèles pour y ajouter ce qu'ils n'y
trouvaient pas et les ramener aux dépens de la ressemblance à un concept
artificiel de la beauté.» Lorsque, dans des oeuvres différentes, on
retrouve ces portraits retracés par différentes mains et qu'ils sont
identiques et presque superposables, on ne peut douter qu'on ait devant
les yeux un document physionomique parfait.
Deux documents, entre autres, parmi ceux reproduits dans ce livre
précieusement illustré, méritent comparaison. C'est d'abord, en tête du
volume, le buste extraordinaire que l'auteur a fait photographier à
Florence dans l'angle et sous le jour choisis par lui, et qui nous
présente, pour la première fois, sous son aspect total et brutal,
François Gonzague, mari d'Isabelle d'Esté et chef des armées italiennes
confédérées contre la France à la bataille de Fornoue. Plus loin, dans
le même volume, en regard de la page 162, la photographie de la Vierge
de la Victoire nous donne de cette tête une idée assez différente bien
que fort juste aussi. C'est le triomphe du portraitiste que ce profil de
Mantegna, rigoureusement exact au point de vue physionomique et
cependant transfiguré par une expression passagère. Mais le buste,
semble-t-il, reflète mieux encore que le profil la physionomie morale du
personnage, telle que l'historien a pu la reconstituer sûrement, d'après
les lettres du temps. Ainsi François Gonzague, marquis de Mantoue,
renaît auprès d'Isabelle d'Esté, à qui est consacre le plus merveilleux
chapitre de ce livre, Isabelle d'Esté, la belle-soeur de Lucrèce Borgia
et de Ludovic le More, la tante du connétable de Bourbon qui prit Rome,
l'extraordinaire collectionneuse, l'inspiratrice d'une foule d'oeuvres
réunies au Louvre, et qui, véritablement--oh! comme nous en doutons peu
après avoir eu la joie révélatrice de ces pages de vie et de
lumière--suffit à incarner toute la Renaissance accomplie et
triomphante.