LES VAINQUEURS DANS LA VILLE

Dès les 7 heures du malin, la cavalerie bulgare et serbe occupa la rue

centrale, le konak, le commandement militaire et la municipalité. Elle

était accourue, au triple galop de ses chevaux, de Bochnakeui, du Kaïk

et de Stamboul-Yolou.

Autour de ces escadrons, c'est un empressement général, un enthousiasme

indescriptible. Grecs, Juifs, Arméniens, tous ceux qui rampaient hier

encore aux pieds des Turcs poussent aujourd'hui des clameurs de joie et

saluent de leurs ovations les troupes de leur nouveau César.

A 10 heures, la 2e division d'infanterie, commandée par le général

Vasof, débouche des hauts quartiers, musique en tête, enseignes

déployées. Trois drapeaux turcs, historiés de versets du Coran richement

brodés sur fond de soie verte et rouge, figurent au premier rang. Le

général Vasof caracole au milieu d'un nombreux état-major et répond d'un

air radieux aux acclamations frénétiques des ci-devant _rayas_. Ses

soldats sont lourds, massifs, engoncés dans des uniformes décolorés; la

plupart portent la barbe; sur leur physionomie dure, farouche, les longs

mois de ce siège ont imprimé une sorte de patine cuivrée. Ils marchent

d'un pas ferme et d'une allure martiale. Et il en vient, il en vient...

on dirait des hordes accourues des steppes lointaines ou des bandes de

guérillas organisées en milices. Quelques bataillons défilent en

chantant l'hymne national, portant au bout de leur fusil un bouquet de

buis simulant la palme des vainqueurs. Cette armée est suivie d'une

foule de volontaires chrétiens, de comitadjis, de francs-tireurs,

revêtus des costumes les plus fantaisistes. Ce sont ses plus précieux

auxiliaires; après lui avoir servi de guides, ils vont lui servir de

délateurs.

Ce défilé dure toute la matinée; les rangs une fois rompus, fous ces

hommes se répandent dans les cabarets, les guinguettes et se livrent à

de copieuses libations en chantant des mélopées de leur pays.

C'est assez pour le premier jour de triomphe; mais, le lendemain; quel

réveil terrible! Les Bulgares tiennent leur proie, mais ils lui feront

payer cher sa folle résistance. Pendant trois jours consécutifs, la

ville est mise à sac. Les maisons turques, particulièrement, sont

livrées au pillage d'une soldatesque brutale qui ne respire que haine et

vengeance. Partout où l'on aperçoit aux fenêtres ces sortes de jalousies

grillagées qui cachent les femmes musulmanes aux regards indiscrets, les

portes sont enfoncées à coups de crosse de fusil. Adieu la claustration

des harems, l'ombre des gynécées! On se vautre dans la débauche, on tue,

on fait main basse sur tout ce qui tombe sous la main, bijoux, tapis,

vêtements, glaces, on brise les meubles qu'on ne peut pas transporter.

Des proxénètes, juifs, arméniens, grecs surtout, des mégères de quartier

conduisent ces orgies furieuses et font leur part de profit.

L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913 · 第 20 / 50 题