L'ARMISTICE DÉMORALISATEUR

L'auteur n'a pour les vainqueurs aucune tendresse, aucune indulgence. Il

ne cherche pas, d'ailleurs, à donner le change, et même quand il écrit

dans Andrinople devenue bulgare--dans Odrin--il exprime tout son

sentiment avec une brutale franchise, avec une véhémence qu'on

respectera, certes, tout en n'oubliant pas que la pure justice montre

plus de sérénité.

Il a eu foi dans les «Jeunes Turcs», au moins en un sens. S'il concède

que, politiquement, le nouveau régime a commis des fautes, il est

persuadé qu'au point de vue patriotique son oeuvre a été méritoire. Il

est, notamment, convaincu qu'Andrinople, fortifiée par le capitaine

Mouth, du génie allemand, est parfaitement protégée, et, quoique sa

connaissance profonde de l'esprit turc l'incite parfois à la défiance,

il croit que les armes ottomanes ont remporté une partie des avantages

qu'on a proclamés. Mais quand il voit passer, sous les yeux des assiégés

qui commencent à éprouver les premières privations, les trains qui, sans

stopper, s'en vont ravitailler l'ennemi, ses illusions s'écroulent:

«Si ces exigences, écrit-il, ont été imposées et acceptées, c'est que

les Bulgares avaient apparemment le droit de dicter des conditions;

c'est le partage des vaincus d'accepter la loi des vainqueurs.»

L'armistice, les révélations qui, à sa faveur, arrivent jusqu'aux

assiégés, c'est pour eux le signal de la démoralisation. Le choléra et

le typhus sont là, parmi eux:

L'eau des fleuves est polluée, la farine, le sucre, l'alcool, le sel, le

pétrole, font défaut, ou, s'il arrive d'en découvrir quelques petites

quantités, c'est au poids de l'or qu'il faut les payer. Les pharmacies

sont dépourvues des médicaments les plus indispensables, les stocks sont

épuisés, les magasins vidés. Et pendant ce temps, comme par une ironie

préméditée, les trains bulgares défilent tous les jours sous nos yeux,

chargés de toutes sortes de provisions pour les armées victorieuses

auxquelles ils apportent «le vin, l'ivresse et l'abondance». Où veut-on

en venir? Quelle fin réserve-t-on à cette ville accablée sous le poids

de tant de maux? Pour peu que cela dure, la moitié des habitants

d'Andrinople serviront de fossoyeurs à l'autre moitié...

... Les jours commencent à nous peser terriblement. Jamais, à aucun

moment de ce siège, nous n'avons éprouvé un tel sentiment d'oppression

et de lassitude. Au début, on suivait les événements avec un intérêt

mêlé d'une certaine curiosité. Plus tard, on était dominé par cette

anxiété qui naît de l'imprévu et qui tient une si large place dans les

préoccupations des gens livrés à eux-mêmes. Pendant la période du

bombardement, on était encore soutenus par ces alertes qu'engendre

l'action et qui font espérer une solution prochaine. Mais voilà près

d'un mois que, toute opération de guerre ayant cessé, nous restons

immobiles, l'arme au pied, livrés à toutes les incertitudes, plongés

dans les ténèbres de l'inconnu, sans que l'on puisse prévoir un terme

quelconque à cette situation angoissante.

Les hostilités ont repris. Mais, du 1er au 24 mars, «les assiégeants ne

donnent plus signe de vie». On est toujours dans l'ignorance absolue de

ce qui se passe au dehors, et c'est avec une stupéfaction profonde, sans

y rien comprendre, que, dans la nuit du 24, on entend soudain le canon

de nouveau tonner. Pourtant, on soupçonne bien vite que cette reprise

d'activité n'est autre chose que le signal de l'assaut final où va

succomber Andrinople. Voici, sur cette phase décisive de la guerre, les

impressions de «l'assiégé».

L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913 · 第 18 / 50 题