Tandis que l'étude topographique de la Terre vient de se compléter par
la découverte du Pôle Sud, les explorateurs de la Lune ne sont pas
restés non plus inactifs, et, grâce aux travaux qu'ils poursuivent
depuis quelques années, nous avons aujourd'hui une connaissance de notre
satellite qui est, il n'est pas exagéré de le dire, plus avancée que
celle du globe sur lequel nous vivons. Si la «géographie
lunaire,»--qu'on me pardonne ce barbarisme excusable par ce temps de
crise des humanités--si la sélénographie, dis-je, a fait récemment ces
progrès remarquables, c'est grâce surtout à la plaque photographique,
qui est, comme l'a dit Jansen, la véritable rétine du savant. En
l'utilisant avec les énormes et délicates lunettes que nous avons
maintenant, on a pu scruter dans leurs moindres détails les étranges
paysages lunaires. Ainsi, au plaisir esthétique que leur contemplation
procure toujours aux amants des belles formes et des jeux ravissants de
l'ombre et de la lumière, nous avons pu ajouter des enseignements
pratiques du plus haut intérêt et qui nous montrent d'avance le sort
réservé à notre Terre. Car la Lune, à cause de sa masse 81 fois plus
faible que celle de la Terre, s'est refroidie beaucoup plus vite et a
franchi avec une certaine rapidité--en quelques millions de siècles
seulement--les phases fatales de l'évolution de tout astre; elle est, si
j'ose dire, une Terre mort-née.
Et puis, en voyage, on se lie bon gré mal gré avec les compagnons que le
hasard nous donne et l'on finit par se prendre pour eux d'une affection
qui, pour être née des circonstances, n'en est pas moins sincère. C'est
pourquoi, dans cette sarabande silencieuse qui emporte je ne sais où les
astres vagabonds, nous aimons, de tendresse particulière, notre plus
proche voisine, la Lune. Elle seule presque, dans l'univers, ne nous
humilie pas par une masse et une importance supérieures aux nôtres; et
cela nous relève, à nos propres yeux, d'avoir dans le cortège solaire,
où nous faisons si piètre figure, cette suivante muette et docile.
[Illustration: Le premier quartier de la Lune vu au grand équatorial
coudé de l'Observatoire de Paris. _Épreuve directe d'un des clichés
obtenus par M. Le Morvan._]
A vrai dire, nous ne parlerons pas ici de la Lune tout entière, mais
seulement de celui de ses hémisphères qui est sans cesse tourné vers
nous, puisque la Lune met exactement le même temps à faire un tour
complet autour de la Terre qu'à faire une rotation sur elle-même. On
sait aujourd'hui très bien pourquoi il en est ainsi: de même que la Lune
produit par son attraction des marées sur la Terre, celle-ci en
produisait également sur notre satellite lorsque celui-ci avait encore
des parties fluides. La masse de la Terre étant prépondérante, les
marées lunaires étaient bien plus fortes que les nôtres. Or, naguère la
Lune tournait sur elle-même beaucoup plus vite que maintenant, et la
durée de cette rotation, que nous pouvons appeler «jour lunaire»,
n'était guère il y a quelque 56 millions d'années, que de huit jours
environ, et très inférieure à la durée du mois Mais il est clair que la
protubérance liquide produite sur la Lune par l'attraction de la Terre,
et qui tend sans cesse à se diriger vers celle-ci, devait par suite de
sa viscosité et du frottement qu'elle produisait agir comme un frein et
modérer peu à peu la rotation lunaire, jusqu'à ce que la durée du jour
lunaire soit précisément égale au mois, comme nous le voyons
aujourd'hui. Y a-t-il quelque motif de penser que l'autre hémisphère de
la Lune est très différent de celui que nous voyons? Non, et cela
d'autant moins que la Lune, pour diverses raisons et notamment parce
qu'elle décrit autour de la Terre non pas un cercle mais une ellipse, se
présente de temps en temps à nous un peu de biais, et a une sorte de
balancement autour de son centre apparent, qu'on nomme libration, et qui
nous montre et nous cache alternativement les régions situées près des
bords. De la sorte, nous connaissons maintenant à peu près les 6/10 de
sa surface totale, et c'est eux que je convie mes lecteurs à visiter
rapidement avec moi.
Depuis la découverte par Galilée des montagnes lunaires jusqu'à
l'admirable Atlas photographique de Lowy et Puiseux, que de progrès
réalisés! On ne pensait pas, il y a quelques années, que l'on pût rien
ajouter à l'oeuvre magistrale de ces deux astronomes. Et pourtant mon
savant collègue de l'Observatoire, M. Le Morvan, vient de réussir à
compléter ce qui paraissait inégalable, et les photographies lunaires
qu'il a obtenues récemment et dont nous donnons à nos lecteurs quelques
spécimens inédits constituent une oeuvre qui, non seulement ne fait pas
double emploi avec celle de Lowy et Puiseux, mais qui la couronne et
l'amplifie en montrant sous des aspects nouveaux les tragiques grandeurs
des paysages lunaires.
Sur ces photographies obtenues, comme celles de l'Atlas lunaire de
l'Observatoire, au moyen du grand équatorial coudé inventé par le
regretté Lowy, l'image directe de la Lune, au foyer de cette lunette de
18 mètres de long, a un diamètre de 16 centimètres environ. Telle est
l'image du premier quartier que nous donnons ci-contre. En regardant
cette image à une distance de 16 centimètres, nous voyons la Lune à peu
près comme si nous planions à 3.000 kilomètres seulement au-dessus
d'elle, alors que la distance réelle de la Terre à la Lune est d'à peu
près 360.000 kilomètres. Mais cette photographie est tellement fine et
elle a une telle richesse de détails qu'elle supporte bien soit d'être
examinée avec une loupe très grossissante, soit d'être agrandie
notablement par la photographie, ce qui nous donnera l'illusion de voir
la Lune de beaucoup plus près encore. Les épreuves partielles que nous
donnons plus loin sont des agrandissements d'environ sept fois du cliché
direct. En plaçant notre oeil pour les examiner à environ 16 centimètres
de la page, ce qui constitue pratiquement la distance à laquelle on peut
en moyenne lire le plus commodément, nous voyons la surface lunaire
comme si nous en étions séparés d'environ 450 kilomètres seulement, ce
qui est à peu près la distance de Paris à Brest. Si d'ailleurs il y
avait à Brest des montagnes pareilles à celle de la Lune, nous les
verrions de Paris beaucoup moins bien que nous ne voyons celles-ci sur
ces photographies, d'abord à cause de la courbure de la surface
terrestre qui les cacherait au-dessous de l'horizon; mais en admettant
même que par un procédé quelconque, par exemple en nous élevant très
haut en ballon au-dessus de Paris, nous puissions échapper à cette
première cause d'invisibilité, nous les verrions encore très mal à cause
de l'absorption énorme que notre atmosphère fait subir à la lumière dès
qu'elle vient de quelques kilomètres seulement dans le sens horizontal.
Dans le cas de nos photographies lunaires rien de pareil, car elles ont
été prises lorsque la Lune était très haute au-dessus de l'horizon, et
la lumière d'un astre quand il est au zénith est moins absorbée par
notre atmosphère que celle d'un objet terrestre situé à 8 kilomètres
seulement de distance.
[Illustration:
I. Monts Altaï.--II. Mer du Nectar.--III. Mer de la Fécondité.--IV.
Golfe du Centre.--V. Mer des Vapeurs.--VI. Mer de la Tranquillité.--VII.
Apennins.--VIII. Mer de la Sérénité.--IX. Mer des Crises.--X. Monts du
Caucase.--XI. Mer des Pluies.--XII. Alpes lunaires.--XIII. Mer du
Froid.--XIV. Monts Leibnitz.--XV. Mer de la Putréfaction.
1. Moretus.--2. Curtius.--3. Licetus.--4. Maurolycus.--5. Stoefler.--6.
Orontius.--7. Gemma Frisius.--8. Walter.--9. Aliacensis.--10. Werner.
--11. Purbach.--12. Zagut.--13. Piccolomini.--14. Almanon.--15.
Arzachel.--16. Alphonse.--17. Ptolémée.--18. Albategnius.--19.
Catherine.--20. Cyrille.--21. Théophile.--22. Godin.--23. Agrippa.--24.
Jules César.--25. Archimède.--26. Aristillus.--27. Autoiycus.--28.
Eudoxe.--29. Aristote.--30. Cléomède.--31. Atlas.]
ESSAI DE CARTOGRAPHIE LUNAIRE.--L'Antarctide.
[Illustration: L'ANTARCTIDE LUNAIRE _Phot. Le Morvan._]
Sur les divers agrandissements que nous publions, 1 millimètre
correspond à environ 3 kilomètres de la surface lunaire. Il n'y a donc
pas sur la Lune d'objet, pas de colline, de vallée, d'accident
quelconque du sol ayant 400 ou 500 mètres de dimension et que nous ne
puissions déceler. Au contraire, sur notre Terre, dans les régions
polaires, et dans tous les continents, sauf l'Europe, il y a des
étendues de pays des centaines de fois plus grandes et que les
géographes ne connaissent pas encore.
Mais j'entends d'ici mes lecteurs me dire: «En agrandissant davantage
les clichés directs de la Lune, ne pourrait-on pas y déceler des objets
encore plus petits, aussi petits qu'on voudra?»' Non, et: pour beaucoup
de raisons: la première est que le grain même des plaques au
gélatino-bromure assigne une limite à la petitesse des détails
photographiables; si l'on veut tourner la difficulté en prenant des
plaques à grain fin, ou même des émulsions sans grain, celles-ci étant
beaucoup moins sensibles à la lumière, on se heurte à un autre obstacle:
il faut augmenter davantage la pose, et, comme la lunette photographique
ne peut jamais suivre _rigoureusement_ la Lune dans son mouvement qui
est très irrégulier, on obtient pour un autre motif du flou dans les
images. On devine quelles prodigieuses difficultés ont dû vaincre les
sélénographes de l'Observatoire de Paris pour obtenir les résultats
actuels; leurs photographies n'ont pu être égalées dans aucun
observatoire du monde, pas même dans ceux si richement outillés des
États-Unis. Il faut l'admirer d'autant plus que l'atmosphère de Paris,
chargée de poussières et de fumées, constitue--ce que prétendent
certains et si j'ose employer ce vocable anglo-saxon mais commode--un
«handicap» redoutable.
Les photographies lunaires que nous reproduisons ci-contre ont été
obtenues par M. Le Morvan sur plaques ultra-sensibles au
gélatino-bromure et par des durées de pose voisines d'une seconde. Pour
obtenir avec le même instrument des photographies du Soleil d'une
intensité égale, il ne faudrait, toutes choses semblables d'ailleurs,
qu'environ un trois-millième de seconde (ce qu'on réalise au moyen de
diaphragmes spéciaux ultra-rapides). Cette différence montre
immédiatement dans quelle énorme proportion la lumière du Soleil dépasse
en intensité celle de notre satellite. En fait, les mesures
photométriques les plus modernes ont établi que la lumière de la pleine
Lune n'est que 1/600.000 environ de celle du Soleil. Il faudrait donc
600.000 pleines Lunes environ réparties sur le ciel pour produire un
éclat égal à celui de la lumière du jour. Si quelque génie malicieux
voulait s'amuser à remplacer ainsi, sans la diminuer, la lumière du jour
par celle de 600.000 Lunes, il ne pourrait, en réalité, pas y réussir,
car si même, par un nouvel effet de sa puissance surnaturelle, il était
capable de rendre ces Lunes carrées de façon à ce que, juxtaposées,
elles ne laissent entre elles aucun intervalle, la surface tout entière
de la voûte céleste ayant alors le même éclat que la Lune ne nous
procurerait pas encore un éclairement égal à celui du jour à midi, par
un beau temps; mais seulement une lumière environ six fois moindre.
D'ailleurs, la photographie spectrale a montré que le Soleil a une
lumière plus photogénique qu'elle. Le Soleil est beaucoup plus bleu que
la Lune, et celle-ci est beaucoup plus jaune que lui, contrairement à
l'impression qu'ils nous produisent généralement.
Un coup d'oeil d'ensemble sur le premier quartier nous montre d'abord
que la finesse et le modelé des détails sont beaucoup plus grands à
mesure qu'on s'éloigne du bord circulaire vers la ligne qui sépare la
partie éclairée de la partie sombre, et qu'on nomme le «terminateur».
C'est que, pour les régions situées le long du terminateur, le Soleil se
lève seulement, et les moindres aspérités du sol projettent au loin des
ombres énormes qui accusent tous les accidents du relief. Ces ombres
sont d'une grande netteté et comme coupées au couteau, ce qu'on ne voit
que très rarement dans nos paysages terrestres. Il y a à cela deux
raisons: d'abord, l'air et l'eau ayant depuis longtemps disparu de la
Lune, le lent travail d'érosion et d'atténuation des angles que ces
éléments font sur la Terre n'a été qu'incomplet sur la Lune; presque
partout le sommet des montagnes et les coupures des vallées y ont gardé
la fière et rude noblesse de leurs lignes initiales. D'autre part,
l'atmosphère terrestre tend, à cause de la diffusion de la lumière
qu'elle produit, à donner du flou et du moelleux aux ombres des paysages
éloignés. Rien de pareil sur la Lune où il n'y a pas d'atmosphère
sensible--comme on l'a démontré par plusieurs méthodes--; de là ce
heurté dans les ombres, cette netteté de vitrail qui donne aux horizons
lunaires leur étrange et sauvage beauté. Dans les régions éloignées du
terminateur, le Soleil est de plus en plus haut au-dessus de l'horizon,
les ombres projetées sont de moins en moins longues, et le paysage
paraît de plus en plus plat. C'est pourquoi les photographies de la
pleine Lune sont de beaucoup les moins intéressantes; le Soleil y tombe
d'aplomb sur le centre du disque, et cela enlève à la pleine Lune, par
la suppression presque totale des ombres projetées, ce relief et cette
netteté qui sont si remarquables sur les photographies des phases
lunaires moins avancées. Nous nous bornerons donc, dans notre promenade
d'aujourd'hui, à suivre d'un pôle lunaire à l'autre le bord du
terminateur. Aussi bien cela nous suffira pour rencontrer toutes les
différentes formes structurales qui caractérisent la Lune tout entière.
Et puis, en cheminant aux endroits où le Soleil est à peine levé, nous
aurons moins chaud que dans ceux pour lesquels il est au zénith et où
règne, comme l'ont montré les dernières recherches holométriques, une
température de près de 180° au-dessus de zéro.
[Illustration: La Mer des Vapeurs (angle inférieur droit) avec les
grandes crevasses du sol.--_Phot. Le Morvan._]
[Illustration: Éclairage du soir, au moment où le Soleil va se coucher
sur Copernic et les Karpathes lunaires.]
[Illustration: Éclairage du matin, un peu après que le Soleil s'est levé
sur le même paysage.]
_Phot. Le Morvan._
Deux photographies du cirque Copernic, prises sous des éclairages
différents de la Lune par le Soleil.
Si nous suivons donc par la pensée--qui est encore le plus agréable et
le plus rapide des véhicules--le terminateur, en partant du Pôle Sud,
nous nous trouvons immédiatement dans une région très montagneuse et
criblée d'innombrables cratères. Deux choses attirent de suite notre
attention: près du pôle ces cratères ont des formes elliptiques et qui
deviennent de plus en plus voisines de la circonférence à mesure qu'on
s'avance vers le centre de la Lune. Ce n'est là qu'un simple effet de
perspective dû à la sphéricité du globe lunaire, car tous ces cratères
sont à peu près circulaires. D'autre part le terminateur, qui, à l'oeil,
nous semblait tout à fait rectiligne, prend, maintenant que la
photographie nous a donné une vision supra-terrestre, un aspect
extraordinairement déchiqueté. Par endroit, l'ombre empiète profondément
sur le quartier visible; à côté, au contraire, celui-ci s'avance
hardiment en promontoires de lumière déliés dans la nuit; ailleurs même
on aperçoit des points isolés, véritables oasis de lumière, environnées
d'ombre. En les regardant, nous pouvons nous dire que nous assistons à
un lever de Soleil sur les montagnes de la Lune: ces points lumineux
sont les sommets de hautes montagnes que dore déjà le Soleil levant
alors que les lieux environnants sont encore dans la nuit. C'est ainsi
que de Genève, lorsqu'il y fait encore nuit, on voit le Mont-Blanc déjà
rosi par le Soleil levant. Nous pouvons donc à peu de frais admirer sur
la Lune cet _alpenglühn_ dont l'attrait fit faire à Tartarin sa
mémorable ascension du Righi. Sans doute les modestes astronomes qui
nous procurent un si rare spectacle céleste n'étonneront pas par leur
héroïsme l'armurier Costecalde et le brave capitaine Bravida, capitaine
d'habillement, mais on ne peut pas tout avoir.
La région du Pôle Sud est donc sur la Lune comme sur la Terre
extrêmement montagneuse. C'est là que se trouve le plus haut sommet de
la Lune, le Mont Leibnitz, qui, sur notre photographie, se trouve juste
sur l'extrême bord, et qui a environ 8.200 mètres de haut, à peu de
chose près l'altitude du point culminant de l'Himalaya. La Lune est donc
proportionnellement beaucoup plus accidentée que la Terre puisque
celle-ci a un diamètre quatre fois plus grand. Elle est également
beaucoup plus volcanique. Tous ces cratères que nous voyons dans
l'Antarctide lunaire ont des dimensions incomparablement supérieures à
celles des plus grands orifices volcaniques de la Terre. Certains ont
des centaines de kilomètres de diamètre. Ils sont construits d'une façon
assez uniforme: un vaste entonnoir circulaire s'étageant en pente douce
vers l'extérieur, en pente souvent très raide (et dont l'inclinaison
dépasse parfois 45°) vers la plaine unie qui occupe le milieu de
l'entonnoir. Souvent au centre du cirque, comme on le voit sur nos
photographies, se dresse un piton isolé généralement moins élevé que le
bord du cratère. Certains cirques lunaires ont une profondeur
considérable. En particulier le cirque _Curtius_, visible près du
terminateur, est profond d'environ 6.800 mètres. On a pu mesurer
exactement ces profondeurs comme aussi la hauteur des différents sommets
par la longueur des ombres projetées.
Ces ombres changent d'ailleurs de longueur et aussi de direction suivant
la position du Soleil, c'est-à-dire suivant les diverses phases
lunaires, et le même paysage lunaire prend, suivant qu'il est observé
avant ou après la pleine Lune, des aspects extrêmement différents.
Voici, par exemple, deux photographies du cirque _Copernic_ et de ses
environs qui forment une des plus belles régions de la Lune: la première
de ces photographies a été prise le soir (il s'agit du soir lunaire
naturellement) lorsque le Soleil allait se coucher sur Copernic et la
chaîne des montagnes que l'on voit au-dessous et qui sont les Karpathes
lunaires; l'autre, au contraire, a été prise le matin un peu après que
le Soleil s'était levé à l'horizon de ce même paysage. Le contraste de
ces deux photographies est saisissant par suite de l'invasion des ombres
et des lumières lorsqu'on passe de l'une à l'autre. _Copernic_ est
d'ailleurs un des plus beaux cirques qui se puissent voir avec le groupe
saisissant de ses pitons centraux et sa vaste enceinte presque régulière
dont le diamètre dépasse 90 kilomètres, et dont la profondeur atteint
3.560 mètres.
On a compté sur l'hémisphère visible de la Lune pins de 30.000 cratères
de toutes dimensions: on a donné à beaucoup des noms, des noms de
savants, d'astronomes généralement, et qui sans cela seraient pour la
plupart oubliés depuis longtemps, car il n'y a jamais eu sur la Terre
30.000 astronomes de génie, et peut-être même pas 29.000. Tous ces
cratères sont aujourd'hui éteints, comme nos puys d'Auvergne, car les
photographies prises à plusieurs années d'intervalle n'y ont jamais
décelé le plus petit changement de forme. Mais, si la face de la Lune a
aujourd'hui la rigidité immobile du cadavre, elle porte la trace visible
des convulsions formidables qui jadis la bouleversèrent.
On a longtemps discuté sur l'origine des cratères lunaires et émis à ce
propos les idées les plus fantastiques et les plus fantaisistes. Mais il
semble aujourd'hui bien établi, par les magistrales et récentes
recherches de Loewy et Puiseux, qu'ils se sont formés de la façon
suivante: après qu'une croûte solide se fut créée par refroidissement
sur la masse incandescente et fluide de l'intérieur de la Lune, les gaz,
qui, comme sous l'écorce terrestre et pour diverses raisons, tendent à
se dégager vers l'extérieur, ont exercé une pression sur l'écorce. Cette
pression interne a eu des effets généralement bien plus énergiques sur
la Lune, car elle y était, beaucoup moins que sur la Terre,
contre-balancée par la pesanteur des matériaux,--on sait en effet que la
pesanteur est six fois plus petite sur la Lune que sur la Terre. Les
pressions internes ont donc aux endroits de moindre résistance soulevé
la croûte encore mince de la Lune sous forme d'intumescences qui ont
pris la forme sphérique parce que la sphère est, entre toutes les
figures, celle qui, sous une surface donnée, comprend la plus grande
capacité. Puis, lorsque la pression a diminué, le centre du dôme s'est
effondré dans des circonstances que précise l'étude des photographies
qui ont donné aux cirques leurs aspects actuels. De ces cirques il en
est qui sont de formation plus récente que les autres et on a pu
déterminer leurs âges relatifs. Les plus jeunes sont ceux qui, notamment
sur nos photographies, empiètent sur les enceintes des cratères voisins:
car en géologie, comme aussi à ce qu'on m'a dit dans les sociétés, les
êtres jeunes et vigoureux bousculent pour se faire place ceux dont la
résistance a été affaiblie par leur plus longue durée.
[Illustration: LE CAUCASE, LES ALPES ET LE POLE NORD DE LA LUNE _Phot.
Le Morvan._]
[Illustration: ESSAI DE CARTOGRAPHIE LUNAIRE.--Caucase, Alpes et Pôle
Nord.]
Puis, en continuant notre promenade le long du terminateur, nous
rencontrons un peu après avoir dépasse le centre de la Lune un de ces
vastes espaces de teinte sombre qui à l'oeil nu donnent à Séléné son
saisissant aspect de visage humain, et qu'on nomme des mers. Il n'y a
d'ailleurs actuellement, dans ces vastes plaines sombres, pas la moindre
trace d'eau. Celle-ci est la _Mer des Vapeurs_. Inutile de dire qu'on
n'y a jamais, de nos terrestres observatoires, aperçu la moindre trace
de vapeurs, et qu'il n'y a pas actuellement d'atmosphère appréciable sur
la Lune. Mais nous conservons malgré tout, par une sorte de respect
filial, ces anciennes et baroques dénominations données par nos ancêtres
en Uranie. La Mer des Vapeurs est surtout intéressante par les crevasses
énormes, véritables cassures, qui sur des centaines de kilomètres et à
travers tous les accidents du terrain y traversent le sol lunaire.
Puis, bordant au Nord la Mer des Vapeurs, nous rencontrons une imposante
chaîne de montagnes, les Apennins lunaires;--il faut qu'on sache que les
auteurs de la nomenclature lunaire, si originaux quand il s'agissait des
cratères et des autres accidents du sol, se sont pour les massifs
montagneux trouvés tout à coup à court d'imagination, et ils leur ont
purement et simplement donné des noms de montagnes terrestres. Cette
imposante chaîne de montagnes, dont le point culminant a 6.100 mètres de
haut, est beaucoup plus considérable en réalité que son homonyme
italienne et s'étend sur plus de 600 kilomètres de longueur pour se
terminer vers le magnifique cirque à piton central Eratosthène, qui a 60
kilomètres de diamètre. Eratosthène est si profond qu'on pourrait y
placer à l'intérieur notre grand Mont-Blanc sans que son sommet dépassât
les bords du cratère. Comme la plupart des chaînes à la fois de la Terre
et de la Lune, les Apennins lunaires ont deux versants très inégalement
inclinés: l'un en pente douce vers la Mer des Vapeurs, l'autre presque à
pic vers la Mer de la Putréfaction. Cette mer, au nom malheureux et
d'autant plus immérité que toute trace de matière vivante et putrescible
est invisible sur la Lune, renferme le beau cirque Archimède dont
l'intérieur forme une plaine parfaitement unie de 80 kilomètres de
diamètre. Un observateur placé au centre de cette plaine ne verrait pas
les bords du cratère à cause de la rotondité marquée du globe lunaire,
et l'horizon de toute part lui paraîtrait illimité.
[Illustration: Les Apennins lunaires: un versant descend en pente douce
vers la Mer des Vapeurs, l'autre à pic vers la Mer de la Putréfaction.
_Phot. Le Morvan._]
Enfin, et pour terminer notre promenade à vol d'oiseau, si nous longeons
le terminateur encore un peu vers le Pôle Nord, nous rencontrons un des
paysages les plus grandioses et les plus féeriques qui se soient jamais
dessinés sur une rétine humaine: l'immense et sombre Mer des Pluies, sur
laquelle courent de longues veines saillantes et comme gorgées de sang
surhumain, et d'où émergent deux cirques disparates, Aristillus avec son
groupe de pitons centraux et Cassini qui, dans sa vaste enceinte,
enferme deux cratères plus petits; à l'Ouest et au Nord, cette mer est
bordée par deux belles chaînes de montagnes qui tombent sur elle presque
à pic: les monts du Caucase d'une part et de l'autre cette saisissante
chaîne des Alpes dont les arêtes projettent dans la plaine des ombres
aiguës et démesurées, et qui est coupée dans son milieu par une immense
vallée rectiligne, brèche taillée dans la montagne par le glaive de
quelque paladin céleste. Le sommet des Alpes lunaires, qui s'appelle,
comme de raison, le Mont-Blanc, n'a que 3.618 mètres. 1.200 mètres de
moins que le nôtre, et ainsi se trouve respecté--une fois n'est pas
coutume--le sens de la hiérarchie.
C'est ainsi que, grâce à la patiente habileté de M. Le Morvan et de ses
devanciers, nous pouvons aujourd'hui admirer, aussi bien que si nous les
visitions l'alpenstock à la main, les magiques horizons de notre soeur la
Lune. Ils sont assez beaux, dans leur sauvage grandeur, pour ne point
désillusionner les plus romanesques pêcheurs de Lune, car il n'est pas
sans doute sur la Terre de paysages aussi magnifiques. Ce qui les rend
plus attachants encore et plus mélancoliques, c'est que nul être vivant
et pensant ne parcourt leurs étranges solitudes, puisque toute
atmosphère sensible est bannie de la Lune. Celle-ci a déjà fourni aux
hommes bien des images et bien des symboles: son fin croissant sert
d'emblème et d'ornement aux déesses célestes et humaines. Aujourd'hui
elle nous montre la solution rationnelle de la question sociale, du mal
de vivre, puisqu'elle a supprimé spirituellement les habitants qui
rampaient à sa surface.
CHARLES NORDMANN, astronome de l'Observatoire de Paris.
[Illustration: La plus éloquente des photographies prises après l'assaut
des tranchées d'Andrinople: à droite sont couchés les soldats bulgares;
à gauche, les soldats turcs. On voit serpenter, à l'arrière-plan, le
réseau de fils de fer barbelés.--_Phot. D. Karasioyanot._]