Athènes, 16 avril.
Depuis la chute de Janina, le général Eydoux, chef de la mission
militaire française en Grèce, caressait le projet d'aller en Epire
étudier sur place cet extraordinaire terrain où l'armée grecque s'était
si héroïquement battue. Mais un travail considérable et imprévu
l'empêcha tout d'abord de donner suite à ce dessein, tandis que S. A. R.
le Diadoque était encore à Janina. La mort du roi Georges, les
funérailles, retardèrent encore son départ, qui ne put s'effectuer
qu'après la triste cérémonie.
Le gouvernement grec avait mis à la disposition du général, des
officiers et des personnes qui l'accompagnaient, un petit vapeur et
plusieurs automobiles. M. Raymond Aynard, ancien ministre de France à
Cettigne, qui, désigné pour faire partie de la mission française envoyée
aux obsèques du roi défunt, avait accompagné M. Jonnart à Athènes, était
du voyage, ainsi que M. David, député de la Dordogne. J'eus la bonne
fortune de pouvoir les suivre.
Ce voyage ne fut qu'une longue suite de manifestations francophiles qui
commencèrent dès le débarquement à Prévéza. La foule n'était pourtant
pas prévenue; mais, voyant au mât du navire flotter le pavillon
tricolore, elle se précipita... Et le général Eydoux mit le pied sur la
terre d'Epire au cri mille fois répété de: «Vive la France!» auquel il
répondit immédiatement par celui de: «Vive la Grèce!»
L'après-midi, le général, avec sa suite, allait aux ruines de Nicopolis,
la ville célèbre bâtie par Octave pour commémorer sa victoire d'Actium
sur Antoine. S'étant rendu compte de ce qu'avait été la bataille qui, en
octobre dernier, avait livré Prévéza à l'armée grecque, il se dirigea
ensuite vers le tertre où, d'après la tradition, reposent les 3.000
Français du général de La Sal cette, massacrés par le fameux Ali pacha en
1798. Là, il donna un souvenir ému à ces martyrs.
Au cours de cette journée, puis le lendemain, à Grimbovo et à
Pente-Pigadia, le général Eydoux fit connaissance avec le terrain des
luttes récentes et put personnellement en apprécier les difficultés.
Enfin, le mercredi, vers 4 heures du soir, par une pluie torrentielle,
malheureusement, nous arrivions à Janina.
Les Janiniotes étaient massés sur la place. Des drapeaux français et
grecs flottaient partout. Deux grands écussons portaient, l'un: «Vive la
France!» et l'autre: «Vive la Grèce!»
Au milieu des acclamations répétées, le général monta à l'hôtel de
l'état-major, où l'accueillit le général Danglis, qui, bientôt, le
priait de se montrer au balcon: les notables de la ville avaient, en
effet, exprimé le désir de le saluer.
En des discours chaleureux, ils lui dirent toute la joie qu'ils
éprouvaient à être enfin libres, tout le plaisir qu'ils avaient à le
remercier personnellement de la part qu'il avait prise à la préparation
de leur délivrance.
Ce à quoi le général répondit très joliment qu'il n'avait fait que son
devoir de Français en travaillant pour la Grèce, ainsi que le veulent
les immortelles traditions de la France. Il dit encore tout le
contentement qu'il avait ressenti à collaborer avec des hommes comme le
soldat et l'officier grecs, et, enfin, toute l'admiration qu'il
éprouvait pour l'armée hellène et son chef le roi Constantin, après
leurs belles victoires de Macédoine et d'Epire.
Des cris de «Vive la France! Vive la Grèce! Vive le général Eydoux! Vive
le roi!» éclatèrent, frénétiques, de toutes parts; le général Eydoux,
profondément ému, s'associa à cette manifestation, dont il était
visiblement touché jusqu'au fond du coeur, en acclamant à son tour et la
Grèce et le roi Constantin!
Après le défilé des délégations envoyées par les corporations de la
ville, le général partit pour le consulat de France. La foule l'y suivit
par les rues pavoisées. De nouveaux discours allaient être prononcés.
Un journaliste ayant dit que c'était à la mission française que
revenaient le mérite et la gloire des victoires grecques, le général
répondit en remettant galamment les choses au point:
«Il n'est pas exact, dit-il, que la gloire des victoires hellènes
revienne à la mission française. Sans doute, nous y avons quelque part,
en raison de la préparation que nous avons donnée à l'armée avant la
guerre. Mais, si nous avons été des maîtres très docilement écoutés, il
ne faut pas oublier que ce sont les élèves seuls, avec les connaissances
qu'ils venaient d'acquérir, qui ont joué leur rôle dans le grand et bel
acte de cette guerre. Il ne faut pas oublier que la gloire des victoires
hellènes revient avant tout à l'armée grecque et à son vaillant chef,
aujourd'hui le roi Constantin!»
Et des vivats enthousiastes prouvèrent au général qu'il venait de
trouver, en cette circonstance, les paroles qu'il fallait prononcer.
Après lui, M. David, député de la Dordogne, transmit à la population le
salut fraternel du Parlement de France. Il sut exprimer avec éloquence
les grandes sympathies de la France envers la nation hellène en général
et pour l'Epire en particulier. Il parla même d'alliance indispensable
et possible, entre deux pays où «tous les coeurs ont battu et battront
toujours à l'unisson, chaque fois qu'il s'est agi et qu'il s'agira de
combattre pour la civilisation grecque, inspiratrice de la civilisation
française!»
Les jours suivants, le général et ses officiers visitèrent les champs de
bataille devant Janina. Leurs impressions peuvent se résumer en cette
appréciation que me donnait l'un d'eux: «Terrain horriblement difficile!
Idée de manoeuvre superbe! Exécution parfaite!»
Puis ils poussèrent jusqu'à Argyrocastro. Tout le long de la route, les
populations villageoises, clergé en tête, avec icônes, croix et
bannières, étaient venues se masser pour saluer le général Eydoux. Les
enfants des écoles chantaient l'hymne grec, puis les femmes, en costumes
de fête, se mettaient à danser pour exprimer leur joie...
A Argyrocastro, l'accueil ne fut pas moins enthousiaste de la part de la
population grecque. Des arcs de triomphe étaient dressés, fort simples,
à la vérité, faits de deux piquets, d'une poutrelle, d'un pan de
treillage où couraient quelques branches vertes, mais les ressources de
ces bourgades sont bien modestes, et surtout l'excellente intention
était là, suppléant au reste. Des drapeaux français et grecs partout
mêlaient leurs plis. Les magasins étaient fermés en signe de fête. Le
métropolite présenta le clergé, les notables, les écoles. Et ce furent
encore des discours où les noms de la France, de la Grèce, du roi et du
général ne furent jamais séparés et qui tous témoignaient d'un ardent
amour pour la patrie retrouvée, d'une vibrante sympathie pour notre
pays.
Là prit fin ce voyage intéressant. Hier, le général Eydoux rentrait à
Athènes, enchanté de tout ce qu'il avait vu, et fier, plus que jamais,
de l'oeuvre accomplie par l'armée grecque, préparée par lui et conduite
par son roi.