HEURE ALTITUDE LEST OBSERVATIONS

2 h. 10 départ.

2 h. 15 425 m. 160 k. Sur Paris.

2 h. 20 840 m. 140 k. Sur tour Eiffel.

2 h. 25 025 m.

325 m. 100 k. Nuage.

2 h. 30 725 m. Mer de nuages.

2 h. 35 1.200 m.

Puis, plus rien...

L'aérostat est aperçu quelques minutes plus tard, à Fontenay-sous-Bois

et à Nogent-sur-Marne, rasant terre, choquant tous les obstacles qu'il

rencontre. Il reprend soudain de la hauteur, et bientôt s'abat

subitement dans la propriété de M. Cahen d'Anvers, entre

Villiers-sur-Marne et Malnoue, où on relève trois cadavres. Seuls le

capitaine de Noüe et le lieutenant de Vasselot respiraient encore; mais

les deux malheureux officiers expirèrent dans la soirée.

On constata immédiatement que le panneau de déchirure avait été tiré à

fond normalement et volontairement. La nacelle, tout ensanglantée, ne

contenait plus de lest, mais quelques bagages.

Voici maintenant les résultats de notre enquête. (Les lettres majuscules

correspondent à celles qui jalonnent notre diagramme détaillé.)

A.--Après être monté à 1.200 mètres--altitude maxima, semble-t-i--en

dépassant les nuages, le ballon commence à descendre.

B.--En retraversant un nuage très chargé d'eau et de grêle, la

condensation rapide du gaz rend la descente vertigineuse; les 100 kilos

de lest qui, d'après le livre de bord, restaient à la disposition du

pilote et qui, en cas normal, suffisent amplement pour descendre

progressivement de cette altitude, sont rapidement épuisés.

C.--A 100 mètres au-dessus de la gare de Fontenay-sous-Bois, traversée

du chemin de fer. Le guide-rope prend terre et le ballon rase les

maisons de Fontenay. Connaissant le danger d'un atterrissage rapide dans

ces conditions, le pilote tente de franchir d'un bond l'agglomération

qui s'étend sur la hauteur devant lui.

Mais le guide-rope traîne de toute sa longueur sur les toits, que la

nacelle frôle à moins de 50 centimètres; ce freinage provoque des «coups

de rabat», d'autant plus dangereux que la vitesse est grande, qui

plaquent le ballon au sol et l'y retiennent comme «poissé», même si,

délesté, il tentait de se relever.

D.--Le pilote, avec calme, profite d'un mouvement de recul du ballon

pour larguer, sans le couper (la boucle intacte en fait foi), son

guide-rope qui fut retrouvé villa de l'Espérance, à cheval sur la maison

portant le n° 10, la «queue de rat» formant l'extrémité devant la grille

et dans la direction de Paris. Aucun choc n'a encore eu lieu.

[Illustration: Villa de l'Espérance, à Fontenay-sous-Bois, où s'est

accroché le guide-rope abandonné; sur le trottoir, un des principaux

témoins, M. Spengler.]

Plus loin, on retrouve dans des jardins peu propices à un atterrissage,

une bouteille et les bâches, prudemment retirées à l'avance de leur

filet resté à sa place. Allégé du poids de ces objets, le ballon se met

en légère montée, et le pilote peut avoir l'espoir de franchir la

colline. Malheureusement, après quelques secondes, insuffisantes pour

permettre le jet du lest de fortune, la pluie et la grêle ramènent le

ballon au sol.

E.--La nacelle est plaquée sur la façade d'une maison basse, isolée sur

la colline, appartenant à Mme Juriecwiez. La violence du choc fut

considérable; à la vitesse du vent évaluée à 50 kilomètres à l'heure

s'ajoutait la force du mouvement pendulaire qu'avait pris la nacelle

après l'abandon du guide-rope.

Un témoin, qui habite près de la maison fatale, a vu nettement, au

moment du choc des officiers debout dans la nacelle. Quand celle-ci,

après un instant d'arrêt, remonta verticalement en pulvérisant l'avance

du toit et la cheminée, on n'apercevait plus personne à bord. Seul, un

bras pendait.

[Illustration: Maison contre laquelle eut lieu le premier choc qui tua

sans doute trois des aéronautes et dont on voit les traces sur le mur;

le ballon, en poursuivant sa course déviée, a abattu la cheminée de

l'angle gauche du toit--La photographie suivante a été prise en montant

sur le mur de l'appentis, au-dessous du point ®.]

La tourmente faisant rage, nul cri n'avait été perçu. On se précipita au

pied de la maison pour secourir les passagers sans doute tombés du

panier. On ne trouva qu'un passe-montagne et un képi.

Sur les cinq hommes, ceux qui étaient le plus rapprochés du mur au

moment du choc durent être tués sur le coup: Aumont-Thiéville, le

capitaine Clavenad et le sergent Richy. Tous trois, en effet, furent

relevés plus tard, le crâne défoncé. La blessure de Clavenad semblerait

indiquer qu'à la minute tragique il se tenait courbé.

[Illustration: Le jardin de M. Humblot, derrière la maison précédente;

la nacelle, après avoir heurté le sol au point marqué par une croix et

détruit deux arbres de l'espalier, a écorné le faîte du mur.--La

photographie suivante a été prise, en sens contraire de la course du

ballon, du petit toit désigné par le point ©.]

[Illustration: Bois de Boulogne. Traversée de Paris. Bois de Vincennes.

_Voir le diagramme détaillé ci-contre._ Diagramme complet de l'ascension

du _Zodiac XIV_ le 17 avril 1913.]

E.--Le ballon plonge ensuite dans le jardin de M. Humblot; la nacelle

pique en terre, rebondit, arrache le faîte d'un mur au pied duquel tombe

la montre-bacelet de Clavenad, dont le bras était en dehors; puis la

nacelle retombe dans le jardin suivant.

G.-H.--M. Spengler, qui poursuit le ballon depuis la gare de Fontenay,

escalade le mur; il voit la nacelle ratisser un labour et s'enlever à

nouveau au moment où il croit l'atteindre. Il entend alors distinctement

ce suprême appel: «Sauvez-nous!»... Le ballon s'échappe, brisant encore

une clôture de planches et écornant un toit.

[Illustration: De l'autre côté du mur à espalier, la nacelle laboure la

terre, se dirigeant vers le fort de Nogent-sur-Marne.--Sous le point O+,

maison contre laquelle avait eu lieu le premier choc.]

Dès lors, l'équipage ne donnera plus signe de vie; c'est un panier de

morts ou d'anéantis qui se balance sous la sphère.

Au point culminant, au fort de Nogent, l'aérostat se trouve à faible

hauteur; un cycliste militaire saisit la corde du sac à bâches qui pend

de la nacelle, mais il est vite obligé de la lâcher, et le ballon

traverse la cour du fort en évitant les bâtiments.

[Illustration: Mur du bastion sud du fort de Nogent sur lequel la

nacelle s'est plaquée, laissant une large tache de sang qu'on voit

encore sur la photographie, juste au-dessus de la tête du personnage.]

I.-Il se trouve arrêté dans le bastion sud où la nacelle se plaque à

nouveau sur un mur, laissant une énorme tache formée par le sang

accumulé dans la nacelle. Le baromètre, arraché de sa gaine, roule sur

l'herbe avec le statoscope. Labourant le glacis, le ballon sort du fort,

marquant son passage par des gouttes de sang que la pluie n'a pas voulu

encore effacer.

[Illustration: Vitrage d'un marbrier de Nogent-sur-Marne, que la nacelle

a défoncé au passage.]

K.--A cet endroit, le terrain formant une déclivité jusqu'à la Marne, le

ballon se maintient tant bien que mal au-dessus des obstacles. Il

traverse la route Nationale, baisse dans un jardin, reprend de l'élan et

jette la nacelle dans le vitrage d'un atelier de marbrier, appartenant à

M. Héricourt, rue de Plaisance, à Nogent-sur-Marne, où elle semble

coincée.

[Illustration: Dernière maison heurtée et fils télégraphiques rompus par

la nacelle, avant la dernière envolée du ballon.]

L.--Le ballon repart, frappe le deuxième étage d'une maison, enlève la

gouttière, rompt les fils télégraphiques du chemin de fer, et, cette

fois, ne redescend plus. La pluie vient de cesser, le grain est passé:

c'est enfin le retour aux lois de la force ascensionnelle.

M.-N.--Il est à noter que les témoins de cette dernière scène se sont

plutôt amusés des fantaisies du ballon, qu'ils croyaient vide, ayant

échappé à ses pilotes au moment d'un atterrissage. Ils le virent

s'éloigner rapidement, traverser le cimetière, franchir la Marne et

monter, sans jamais disparaître, jusqu'à la hauteur des nuages.

Le refroidissement subit survenu en les atteignant a-t-il empêché le

ballon de remonter à l'altitude maxima où il devait s'équilibrer? Ou

bien a-t-il ranimé les deux survivants évanouis qui se seraient alors

pendus à la soupape? On ne sait.

O.--Toujours est-il que l'aérostat fut aperçu à plus de 400 mètres de

haut par deux artilleurs du fort de Villiers qui eurent le temps d'aller

chercher la lunette de batterie et de voir «plusieurs passagers, de

nombre incertain, essayer d'atteindre les cordages.

Devant le spectacle terrifiant qu'ils avaient sous les yeux, dans la

nacelle, les deux survivants sortis de leur torpeur, affolés, ont-ils,

sans se pencher par-dessus bord pour se rendre compte de la hauteur où

ils se trouvaient, tiré la corde rouge de déchirure, ultime manoeuvre

qui ne doit être faite qu'à quelques mètres du sol? C'est probablement

ce qui s'est passé.

P.--M. Corbet, garde-chasse, qui se promenait aux alentours de la

propriété de M. Cahen d'Anvers, voit le ballon à 300 mètres «se

vriller», puis devenir à 100 mètres une loque qui s'aplatit sur le sol.

[Illustration: Entrée, sur la route de Malnoue, de la propriété de M.

Cahen d'Anvers, où eut lieu la chute finale, sous le pont. +.]

Il était alors 2 h. 45. Ce drame épouvantable qui s'est déroulé sur un

trajet de 10 kilomètres depuis la descente vertigineuse jusqu'à

l'atterrissage, avait duré exactement dix minutes. Dans la nacelle

renversée, on trouva les survivants sous les morts, ce qui tendrait à

prouver que trois passagers auraient succombé avant la chute finale, et

que le capitaine de Noüe et le lieutenant de Vasselot avaient pris le

dessus pour manoeuvrer.

On peut conclure, en somme, que la véritable clef du drame est à

Fontenay où le ballon, quoique possédant encore une force ascensionnelle

bien suffisante pour se maintenir dans les airs, fut précipité et plaqué

à terre par la violence de la tempête. 11 se trouvait dès lors dans le

domaine de phénomènes mécaniques où, la pesanteur n'intervenant plus,

les aéronautes ne pouvaient plus avoir sur lui aucune action.

_Eussent-ils eu deux fois plus de lest_, qu'ils n'auraient sans doute

pas échappé au choc inévitable. Un hasard seul pouvait les détourner de

l'obstacle fatal, et ce hasard n'a malheureusement pas servi mon pauvre

ami Jacques Aumont-Thiéville et ses infortunés compagnons.

L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913 · 第 12 / 50 题