LES GRANDES SANTÉS

Cela ne veut pas dire les bonnes.

Les santés que j'appelle «les grandes» sont au contraire, par une espèce

de loi saisissante et fatale, presque toujours petites, fragiles et

capricieuses. Les grandes santés, ce sont les santés _importantes_,

celles des gens considérables, des hommes et des femmes célèbres que

l'on ne connaît le plus souvent que de nom et sans les avoir jamais vus,

mais qui intéressent autant et plus même que si on les connaissait

personnellement, parce qu'ils sont haut placés, ou fameux,--à quelque

titre que ce soit. La caractéristique de ces santés est qu'elles ne

s'appartiennent pas, ne sont pas libres d'être solides ou précaires sans

qu'on le sache. Leur destin les condamne à nourrir l'attention publique.

Au plus léger accroc, à la moindre alerte, elles occupent aussitôt le

monde.

Au sommet de ces santés capitales, il convient de mettre avec vénération

celle du Pape. La santé du Souverain Pontife est la plus populaire. Dès

qu'elle subit une atteinte, la foule innombrable des fidèles de tous les

pays s'inquiète et s'émeut. Chacun, selon les moyens de son imagination,

se représente l'auguste vieillard, le méditatif prisonnier du Vatican,

retenu dans le fond de sa chambre silencieuse et solennelle, où ne

pénètrent que ses parents, ses valets de chambre, ses médecins, et les

cardinaux. Par la pensée on le voit sur son petit lit, maigre, plus

blanc que les blancheurs dont il est revêtu, les yeux déjà fermés par le

pouce de saint Pierre. Il bouge à peine, accablé de lassitude morale et

harassé de responsabilités, ne faisant rien pour retenir cette précieuse

vie que tous les autres hommes s'efforcent de garder, cette vie lourde

et impitoyable qui s'attache à lui et semble ne pas vouloir le lâcher,

exprès, comme si elle savait qu'il en a fait d'avance le sacrifice, et

qu'il souffre davantage à l'endurer qu'à la perdre. La santé du Pape!

Ah! la commotion prolongée que donnent ces mots aux millions d'âmes

croyantes, aux esprits simples et purs, aux cours religieux! Avez-vous

jamais songé en effet à tous les couvents, à tous les cloîtres, à tous

les sanctuaires, à tous les asiles, à toutes les cathédrales, toutes les

églises, toutes les chapelles, à toutes les cryptes, à tous les

séminaires, toutes les écoles, tous les ouvroirs, toutes les

communautés, à toutes les villes, à tous les villages, à toutes les

maisons, à toutes les masures, à tous les endroits d'Europe, d'Afrique,

d'Amérique et d'Asie, marqués par Dieu d'une croix, où l'on s'alarme,

dès qu'elle est menacée, pour la santé du Pape? Bien qu'il soit

peut-être le seul entre tous les hommes à n'en avoir pas besoin, c'est

cependant pour lui que l'on prie le plus, que l'on prie partout, avec

une ferveur profonde et sans égoïsme. Et sa santé, en dehors des masses

catholiques, va même intéresser les tièdes et les détachés de la foi. Le

libre-penseur jette un coup d'oeil distrait, mais qui n'est pas toujours

hostile, sur les bulletins signalant les fluctuations de la maladie, et

l'ouvrier n'a pas besoin d'être un assidu de l'église pour hocher la

tête avec une déférence très convenable quand sa femme, à l'heure de la

soupe, ne peut s'empêcher de lui dire: «Paraît que le Pape a pris du

mal.» Et dans cette sympathie universelle, dans ce zèle incontesté dont

est l'objet la sauté du Souverain Pontife, il n'entre ordinairement

aucune perplexité sur les suites d'une catastrophe possible. Le Pape,

après tout, peut mourir, puisqu'on sait d'avance qu'il ne meurt pas et

qu'à l'expiration de celui-ci qui s'éteint un autre viendra, _qui, sous

un nom différent, sera le même_. Aussi n'est-ce donc pas, à proprement

parler, l'épouvante et l'angoisse de sa disparition prochaine qui secoue

les bons chrétiens tourmentés par la santé du Saint-Père. Ne sont-ils

pas d'ailleurs pleinement rassurés sur son salut? Sa place n'est-elle

pas de toute éternité, et pour l'éternité, marquée là-haut! Par ce fait

qu'il devait porter la tiare, il a reçu le paradis dans son berceau.

Alors, si la mort du Pape est incapable d'ébranler la papauté, d'en

changer et d'en interrompre le cours, et si son seul effet est de lui

faire rejoindre plus tôt Celui dont il était ici-bas le vicaire,

pourquoi les nouvelles de sa santé, dès qu'elles cessent d'être

satisfaisantes, sont-elles pour un nombre incalculable de pécheurs une

cause de trouble et d'affliction?

C'est que l'on s'émeut, par respect, à l'idée que ce personnage sacré,

le représentant de Jésus-Christ, n'est aussi et nécessairement _qu'un

homme_, que, tout en étant et paraissant supérieur aux autres, il leur

est pourtant pareil, par le mystère de la vie et de la mort, qu'il est

un homme sans défense, qui a vieilli, qui n'a rien pu, malgré toute sa

puissance spirituelle et morale, sur l'âge, la maladie, les infirmités,

un homme qui souffre, qui est anéanti, et qui va comme le plus humble,

le plus pauvre et le plus ignoré, rendre un de ces jours, peut-être

demain, ce soir, le dernier soupir. Et si cet homme-là a été pendant des

années le point de miséricorde, le centre de bénédiction et le foyer de

sérénité, le dispensateur de grâce et de paix vers lequel, à un moment

donné, tous les désespoirs et toutes les douleurs ont tendu leurs bras,

alors on comprendra que l'éventualité de sa fin détermine une explosion

de pieuse et filiale tristesse où se répand la gratitude.

Et après la santé du Pape, il y a celle des rois et des reines, des

empereurs et des impératrices, qui sont de _grandes santés_, des santés

représentatives, des santés-valeurs, dont les moindres variations ne

peuvent rester inaperçues, et courent la poste. A ces santés-là, tant

d'intérêts sont attachés! Tant de questions contraires en dépendent!

Tant de choses, selon leurs accidents, seront modifiées dans l'histoire,

prendront tournure nouvelle! Ces santés-là sont beaucoup plus guettées,

plus suivies, plus âprement accompagnées que celle du chancelant et

indétrônable Pontife. Si de fiévreuses prières et des voeux brûlants sont

dépensés à en activer la guérison, combien aussi de souhaits pervers et

de plans et de calculs sont faits pour les étouffer, les avancer, les

ruiner, les supprimer!

Que de terribles et secrètes paroles sont dites, précédant les crimes

qu'elles organisent! Les nouvelles de la santé des rois et des empereurs

ne se propagent jamais dans une atmosphère douce et tranquille. Toujours

elles gênent et contrecarrent des ambitions, des soifs, de gigantesques

projets. La sensibilité n'est que la dernière à les accueillir et à

s'ébranler pour elles. L'opinion ne plaint presque pas un roi ou un

empereur qui est malade et en danger de mort. Elle se tient au courant,

voilà tout. Mais elle s'attendrit un peu pour les femmes, les reines,

celles qui partent jeunes encore, et les enfants, les petits princes et

les princesses fauchés dans leur fleur.

Il faut compter aussi les santés des héros, des êtres de courage et de

gloire qui, çà et là, frappent et remplissent le monde de leurs

exploits, santés de grands soldats, de hardis explorateurs, de visiteurs

de pôles, d'aviateurs, d'escaladeurs de ciel... Combien celles-là nous

sont chères, et favorites! Que de frissons leur devons-nous! Que de

pleurs coulent de nos yeux, quand elles sont brisées!

Et il y a les santés de quelques génies, des poètes, des artistes

supérieurs qui sont la parure, la gerbe dorée, les lauriers vivants et

pensants d'un pays, et de l'humanité...

Et puis, bien en dessous, les santés des personnages célèbres--de

quelque façon que ce soit--de toutes les notoriétés bruyantes et

obsédantes, les santés des millionnaires, des chanteurs, de l'actrice,

du comique, du tragédien, du danseur, de la belle madame, les santés du

Tout-Paris, les santés-vedettes, les santés grotesques, les

santés-joujoux, les santés-réclames, les santés «pour étrangers», les

santés de journalisme et de conversation, les sautés à tout faire, pour

parler et pour ne rien dire.

... Et les santés de mauvais aloi, celles de l'assassin en vogue, du

cambrioleur mystérieux, du grand financier escroc, du meurtrier

sympathique, du parricide irresponsable et de la vitrioleuse

inconsciente...

Et il y a même, de temps en temps, parmi les grandes santés inférieures,

celles de quelques animaux, qui ont su faire assez parler d'eux pour

atteindre la renommée... un cheval de général ayant de plus belles

actions que son cavalier, un chien savant qui déconcerte... un singe

bien moins laid que certains hommes aimés...

L'Illustration, No. 3661, 26 Avril 1913 · 第 5 / 50 题