Dans «l'avertissement de l'Editeur» de l'édition des Œuvres de Cyrano
de Bergerac, publiée par Paul Lacroix, celui-ci s'excuse de ne pouvoir
publier l'œuvre intégrale de Cyrano:
«En publiant une nouvelle édition des œuvres de Cyrano de Bergerac,
nous aurions voulu pouvoir remplir les déplorables lacunes qui
existent dans l'_Histoire comique des Etats et Empires de la Lune_.
Mais le savant M. de Monmerqué, qui possède un manuscrit complet de
cet ouvrage, se propose de le publier lui-même.
«_Il y a plus de vingt ans, nous écrit-il à ce sujet, que j'ai acquis
un manuscrit des Etats et Empires de la Lune, du singulier Cyrano
de Bergerac, dans lequel les passages retranchés, et dont l'absence
est indiquée par des points, se trouvent, sans que le sens éprouve
d'interruption. Je le publierai, dès que j'aurai achevé de payer mon
tribut à Madame de Sévigné... Publiez donc votre édition sans moi et
sans mes manuscrits; je viendrai après vous et je profiterai de vos
recherches._
«_Tout ce que je puis vous dire, c'est que les passages retranchés
dans les Etats de la Lune, outre certaines bizarreries propres à
Cyrano, sont les avant-coureurs de la philosophie du dix-huitième
siècle._
«_Mon manuscrit est du temps de Bergerac; je ne serais pas éloigné
de croire qu'il est de sa main; mais je n'ai jamais vu une lettre
écrite et signée par lui. Quand je le publierai, les morceaux inédits
seront, je pense, imprimés en caractères italiques, pour les faire
mieux distinguer des autres, sauf les observations de mon éditeur,
qui pourrait demander de simples guillemets._»
«Les indications que nous fournit la lettre de M. de Monmerqué sont
de nature à nous faire regretter davantage de n'avoir pu faire usage
de son manuscrit.»
Une rapide investigation à la Bibliothèque Nationale me permit de
constater que _toutes_ les éditions du «Voyage aux Etats et Empires de
la Lune» reproduisaient mot à mot l'édition princeps, publiée par Le
Bret, l'ami et l'exécuteur testamentaire de Cyrano.
Néanmoins je trouvais dans la première édition des _Œuvres complètes
de Cyrano_ (Lyon 1663) un passage de 27 lignes, n'existant que dans
cette édition. Les suivantes, et même celles publiées de nos jours,
remplacent ce passage par une ligne de points, n'oubliant pas de mettre
en note:
«Il y a ici une lacune qui provient évidemment de la perte ou de la
suppression d'un ou deux feuillets du manuscrit!»
Au département des «Manuscrits», je fus plus heureux, car je trouvai
catalogué dans les «_Nouvelles acquisitions_», deux manuscrits de
Cyrano, l'un nº 4557, contenant les lettres et le Pédant joué, l'autre
4558, contenant «L'autre Monde, ou l'Histoire Comique des Etats et
Empires de la Lune».
Sur la feuille de garde, des notes manuscrites, que je transcris
ci-dessous:
En haut, d'une écriture très fine:
Livre rare 21 d...
Il y a trois exemplaires en France.
Payé fr. 66 70. Vente Monmerqué nº 3851.
Au dessous, d'une écriture plus grasse:
«Ce livre a été écrit sous Louys XIII. Il y est fait mention de
Tristan l'Hermite, poète attaché à Gaston.
«Il est de Cyrano de Bergerac, mais je serais étonné qu'il eût été
imprimé tel qu'il est ici, car il y a des passages bien hardis pour
le temps.
«Il a été imprimé dans les œuvres de Cyrano de Bergerac T. 1, page
288, éd. d'Amsterdam 1710, mais avec des grands retranchements que la
hardiesse du livre, et plus souvent son impertinence nécessitèrent.
«Cette circonstance donne de la curiosité à ce petit manuscrit.
«J'indiquerai, en les soulignant, les passages retranchés à
l'impression.»
Le manuscrit de la Bibliothèque Nationale n'est autre, en effet, que
celui découvert par M. de Monmerqué aux environs de Saint-Sulpice en
1833 et qui fut offert en 1890 à la Bibliothèque Nationale par M.
Deullin d'Epernay.
Je vais donc pouvoir, pour la première fois, publier cet ouvrage
dans son intégralité. Tous les passages supprimés par Le Bret s'y
retrouvent. Je les ai imprimés en italique.
J'ai remarqué quelques différences entre le mot à mot de ce manuscrit
et le texte publié par Le Bret. Mais il m'a semblé inutile de publier
ces «variantes»; en effet, Le Bret, possesseur des manuscrits de
Cyrano, a dû publier un texte exact.
N'oublions pas en effet que les copies manuscrites du «Voyage dans
la Lune» couraient sous le manteau, du vivant de Cyrano. C'est
vraisemblablement l'un de ces manuscrits que possède la Bibliothèque
Nationale. J'estime donc que nous ne devons lui emprunter que les
passages supprimés, et conserver comme texte général, celui de
l'édition princeps de 1656.
Voici d'ailleurs, à titre documentaire, le début du manuscrit et de
l'Edition de Le Bret.