PREMIÈRE PÉRIODE.

Dès la fin de l'année 926, éclata la rupture prévue depuis longtemps

entre Raoul et Herbert, dont le rôle, même lorsqu'il était en

apparence dévoué au roi, était en réalité fort équivoque. Le comté de

Laon devint vacant par suite du décès de Roger, partisan dévoué de

Raoul[177]. Herbert avait déjà mis la main sur Péronne en 924, et sur

Reims, depuis la mort de Séulf (925): il voulut profiter de la mort de

Roger pour s'installer à Laon. Fidèle à ses plans ambitieux, il

continuait l'extension méthodique de ses domaines à l'aide d'intrigues

incessantes. Il eut l'audace de revendiquer le comté de Laon pour son

fils Eudes. Cette fois, Raoul se montra moins conciliant qu'à

l'ordinaire. Laon était la place forte par excellence et comme la

capitale du roi de France qui, même après l'avoir inféodé, y gardait

toujours la haute main sur les affaires[178]. La perdre c'eût été

renoncer à tout point d'appui dans le nord, et se résigner à n'être

qu'un duc-roi de Bourgogne. D'ailleurs la tendance à l'hérédité des

bénéfices avait été déjà officiellement constatée dans le capitulaire

de Quiersy-sur-Oise, et ce principe féodal était désormais admis et

appliqué partout. Or Roger de Laon laissait un fils, du même nom que

lui, qui devait recueillir sa succession: Raoul ne fit que sanctionner

le droit établi, en favorisant la transmission héréditaire, sans égard

pour les prétentions adverses. Herbert fut ainsi cruellement déçu dans

sa rapacité, parce qu'il avait demandé trop, c'est-à-dire le peu qui

restait à la royauté affaiblie. Dès lors on put voir que sa fidélité

envers Raoul n'était que le résultat d'un calcul intéressé: elle

disparut comme par enchantement, en même temps que les largesses

royales. Heureusement pour Raoul, son beau-frère Hugues, depuis son

mariage avec Eadhild, s'était quelque peu éloigné d'Herbert.

L'attitude de Hugues, neveu d'Herbert II par sa mère Béatrice de

Vermandois[179], n'avait pas toujours été empreinte d'une égale

cordialité à l'égard du roi. Il semble qu'il ait jusque-là voulu se

soustraire à son ascendant. Malgré la grande part qu'il avait prise à

son élection, il s'était tenu, dans certaines circonstances, sur une

réserve qui pouvait presque passer pour de l'hostilité. C'est ainsi

qu'il avait traité avec les Normands aux moments les moins opportuns

pour Raoul. Il avait, par son attitude, grandement favorisé les

projets ambitieux d'Herbert. Jamais il ne figure dans les diplômes

royaux comme impétrant, et son nom ne se voit pas au bas des actes, à

côté de ceux des conseillers habituels du souverain. Mais depuis que,

par l'occupation de Reims et la revendication de Laon, la tactique

d'Herbert apparaît plus nettement, Hugues se rapproche visiblement de

Raoul, comme si un sentiment de jalousie ou de crainte s'était éveillé

en lui. Il commence à se départir du rôle de simple spectateur des

événements, qu'il avait joué jusqu'alors. Néanmoins il eut l'habileté

de ne point rompre brusquement avec le comte de Vermandois, qui dut

tout mettre en oeuvre pour le retenir dans son parti, et même il se

laissa conduire à une entrevue qu'Herbert sollicita du roi de

Germanie[180]. Cette démarche, à la suite de la perte de la Lorraine,

était un acte peu amical vis-à-vis de Raoul. C'était en même temps un

acte contraire au patriotisme tel que nous l'entendons aujourd'hui.

Quoique nous ne puissions nous flatter le moins du monde de découvrir

les sentiments véritables des hommes de cette époque, il est clair

cependant que la démarche des deux plus puissants vassaux de la France

septentrionale auprès de l'ennemi de leur suzerain était, au moins au

point de vue féodal, un acte de félonie caractérisé[181].

Henri se montra naturellement fort bien disposé envers ses hôtes

insolites, dont il pouvait beaucoup attendre. Des présents furent

échangés, et pour bien affirmer sa suzeraineté en Lorraine devant les

Français, le roi de Germanie disposa de l'évêché de Metz, devenu

vacant par la mort de Guerri, en le donnant à un clerc appelé Bennon,

au mépris du droit d'élection des Messins[182].

Au retour de cette visite inconvenante, qui décèle l'extraordinaire

besoin d'intrigue de son esprit inquiet, Herbert sentit qu'il avait

besoin de relever son prestige. La lutte contre les Normands était le

plus sûr moyen de gagner un peu de popularité. Comme Raoul venait de

traiter avec les Normands de la Seine, Herbert et Hugues firent une

expédition contre ceux de la Loire: mais cette entreprise se termina

sans action d'éclat. L'ennemi fut assiégé pendant cinq semaines; après

quoi il y eut échange d'otages et nouvel abandon du comté de Nantes

aux Normands[183]. C'est au cours de cette campagne qu'on a voulu

placer sans aucune raison sérieuse la mort d'Enjeuger, fils de

Foulques d'Anjou[184]. Herbert chercha ensuite à gagner le clergé.

Comme administrateur du temporel de l'archevêché de Reims, il réunit à

Trosly un synode composé de six évêques, malgré la défense formelle de

Raoul qui l'avait prié de différer et de venir le trouver à Compiègne.

Le fils d'Helgaud de Ponthieu, Héloin, le vaillant adversaire des

Normands, y fut convoqué et condamné à une pénitence publique «pour

crime de bigamie». Cette sentence était faite pour plaire aux

Normands[185]. Il est probable qu'Herbert profita de cette réunion

pour intriguer contre Raoul, car nous le voyons, après avoir refusé de

se rendre à Compiègne, tenter un coup de main sur Laon. L'entreprise

échoua, parce que Raoul avait eu le temps d'y envoyer en hâte une

garnison qu'il suivit lui-même peu de temps après.

Herbert jeta alors complètement le masque. Voyant l'impossibilité de

se faire reconnaître comme roi à la place du duc de Bourgogne, depuis

que Hugues avait épousé la belle-soeur du roi Charles, il imagina

d'opposer au roi Raoul le malheureux Carolingien, qu'il tira de

prison, pour forcer Hugues à garder la neutralité entre ses deux

beaux-frères. Il comptait sans doute, une fois qu'il serait débarrassé

de Raoul ainsi isolé, en finir ensuite promptement avec Charles.

Depuis sa captivité, l'infortuné souverain avait été gardé prisonnier

au donjon de Château-Thierry, jusque vers la fin de 924. A cette

époque, sa prison devint inopinément la proie des flammes, sans qu'il

y ait lieu de supposer aucun acte de malveillance, ni aucune tentative

d'évasion; il fut sauvé: de l'incendie et transféré alors,

semble-t-il, à Péronne[186]. En 927, Herbert l'installa dans la

capitale du Vermandois, à Saint-Quentin, et déclara qu'il le

considérait de nouveau comme roi.

Raoul se mit immédiatement sur la défensive, et pour prendre les

dernières mesures se rendit en Bourgogne. Le 9 septembre il était à

Briare, où il confirma les privilèges de l'abbaye de Cluny[187]. La

mort de Guillaume II d'Aquitaine, survenue dans l'été de 927[188],

l'avait sans doute déterminé à se rendre sur la Loire. Le duc Affré

succéda à son frère dont il adopta la politique abstentionniste. Le

seigneur de Déols, Ebbon, puissant feudataire du Berry, n'en vint pas

moins solliciter du roi l'immunité pour le monastère qu'il venait de

fonder[189], et les chartes du Puy, de Brioude, de Cahors, de Beaulieu

et de Tulle furent encore datées des années du règne de Raoul.

Les fils de Roger de Laon faisaient bonne garde dans la cité, où leur

attitude justifiait pleinement la confiance du roi. La reine Emma,

femme d'un esprit supérieur et d'un courage viril, veillait en

personne à la défense de la forteresse royale. La vaillante garnison

se hasarda même, au cours d'une sortie, à pousser jusqu'à Coucy,

dépendance de l'église de Reims, dont elle ravagea les environs[190].

De son côté, Herbert ne perdait pas de temps. Il s'occupait activement

de fortifier ses alliances. Devenu le champion du roi Charles, il

s'adressa aux fidèles alliés de celui-ci, les Normands. Ces derniers

oublièrent bien vite tous les traités conclus avec le roi Raoul dont

ils étaient avides de tirer vengeance. Déjà même ils avaient réussi à

rentrer dans Eu. En cette ville, précisément, Rollon et son fils

Guillaume, qu'il s'était déjà associé selon Dudon de Saint-Quentin,

conclurent une alliance avec Herbert, et Rollon prêta l'hommage à

Charles[191]. Rollon ne consentit toutefois à ce nouveau rapprochement

qu'après s'être fait donner des sûretés: il exigea comme otage Eudes,

le propre fils du comte de Vermandois, dont il avait de justes motifs

pour redouter l'inconstance. Enfin Raoul parut à la tête d'une armée

bourguignonne, au moment de la Noël, dans la France du nord, et il s'y

conduisit comme en pays ennemi, portant en tous lieux sur son passage

la ruine et l'incendie[192]. Hugues comprit immédiatement que le rôle

de médiateur lui incombait. Il accourut au-devant de Raoul et

l'accompagna jusque sur les rives de l'Oise, où l'attendait Herbert.

Sur son intervention, un arrangement fut ménagé entre le roi et son

vassal: Herbert fournit des otages et s'engagea à se présenter à un

plaid dont la date fut fixée avant Pâques[193].

Raoul retourna en Bourgogne après avoir en vain tenté d'obtenir de sa

femme l'évacuation de Laon. Peut-être était-ce là une des conditions

de l'accord conclu, ou bien craignait-il une surprise de la ville par

Herbert et les Normands. Mais la courageuse reine refusa obstinément

d'abandonner cette forte place, dont la possession était devenue comme

le signe de la royauté. Elle comptait sans doute sur l'appui de son

frère Hugues en cas de danger imminent.

Herbert se rendit à Reims et y rédigea une lettre adressée au pape

Jean X, dans laquelle il se posait en défenseur de la légitimité et en

exécuteur des prescriptions pontificales venues naguère de Rome en

faveur du roi Charles[194]. Il est piquant de constater à quel point

il avait modifié son attitude à l'égard du pape, depuis que ses

intérêts avaient changé. Mais il était trop tard. Jean X avait été

fait lui aussi prisonnier par Guy de Spolète, et son successeur Léon

VI paraît s'être désintéressé complètement du sort de Charles le

Simple. Les démarches d'Herbert restèrent sans résultat.

Certains historiens, comme Mabille, ont voulu mettre en rapport avec

la restauration de Charles le transfert du comté d'Auvergne avec le

duché d'Aquitaine, à la maison de Poitiers, après la mort de

Guillaume. Les deux événements eurent lieu, en effet, la même année.

Mais il n'est pas démontré qu'Èbles Manzer, comte de Poitiers, ait

fait valoir ses droits à cette succession, à laquelle il pouvait

prétendre comme fils du duc d'Aquitaine Renoul II, et l'appui de

Charles ne lui aurait été de nul profit en ces conjonctures. Affré

succéda à son frère Guillaume, dans ses fiefs et honneurs, et, à la

mort de celui-ci, survenue un an après celle de Guillaume,

Raimond-Pons de Toulouse apparaît comme duc. C'est seulement le fils

d'Èbles, Guillaume Tête-d'Étoupe, qui a porté les titres de duc

d'Aquitaine et comte d'Auvergne. Èbles ne s'est jamais intitulé dans

ses diplômes que comte de Poitiers: _misericordia Dei Pictavorum

[h]umilis comes_[195].

Le roi Raoul eut avec Herbert, pendant le carême, l'entrevue qui avait

été antérieurement fixée[196]. Il dut y être question de la possession

de Laon, car peu après la reine Emma abandonnant la ville se retirait

en Bourgogne. Herbert entra immédiatement en possession de l'objet de

ses convoitises, et cette circonstance semble avoir décidé Hugues à se

rapprocher du parti vermandois. Herbert se rendant auprès de Rollon

tint à se faire accompagner par Hugues, dont il espérait bien se

servir auprès du chef des Normands pour obtenir la restitution de son

fils. Hugues céda, et l'on eut le curieux spectacle du petit-fils de

Robert le Fort, le glorieux adversaire des Normands, assistant à une

conférence réclamée par ceux-ci, où leur chef Rollon jouait le rôle

capital et lui enjoignait ainsi qu'aux autres comtes et évêques

français présents, d'avoir à reconnaître solennellement le roi Charles

pour leur suzerain légitime. Et le propre fils de Rollon, Guillaume

Longue-Épée leur donna l'exemple, en prêtant le premier l'hommage au

Carolingien. A la suite de ce prodigieux succès de la diplomatie

normande, Rollon consentit à rendre au comte de Vermandois son fils

Eudes, et une alliance fut conclue entre Français et Normands[197].

L'hégémonie du Vermandois n'était pas admise par tout le monde sans

contestation. La famille des comtes de Laon composée de Roger et de

ses frères, lésée par la cession de la ville à Herbert, resta

naturellement attachée au roi Raoul. Leurs domaines confinaient à la

partie nord du Vermandois. Il n'en fallut pas davantage pour que le

comte de Vermandois allât assiéger et détruire leur château-fort de

Mortagne, au confluent de l'Escaut et de la Scarpe[198].

L'évêque de Soissons Abbon, auparavant partisan d Herbert, devenu

archichancelier royal, perdit le vicariat du diocèse de Reims, où il

fut remplacé par l'évêque fugitif d'Aix-en-Provence, Odalric, chassé

de son siège par les Sarrasins. Pour prix de ses bons offices, le

nouveau vicaire ne reçut d'Herbert que l'abbaye de Saint-Timothée avec

une prébende de chanoine[199].

Le frère du roi Raoul, Boson, qui s'accommodait avec peine de la

suzeraineté saxonne imposée aux Lorrains, souleva sur ces entrefaites

de nouvelles difficultés, en se querellant avec ses voisins, en

s'emparant par force de possessions ecclésiastiques (abbayes et

domaines des évêchés de Verdun et de Metz) et enfin en refusant de

tenir compte des injonctions du roi Henri. Celui-ci entra en campagne

contre le récalcitrant, passa le Rhin «avec une multitude de Germains»

et vint sur la Meuse assiéger son château de _Durofostum_[200]. En

même temps il entra en pourparlers avec lui par la voie d'une

ambassade, promettant la paix, à condition qu'il vînt le trouver en

personne. On le voit, Henri n'osait traiter le frère de Raoul comme un

vassal ordinaire. Il alla jusqu'à lui donner des otages pour lui

garantir la sécurité au cours de la démarche qu'il en sollicitait.

Boson consentit alors à se présenter devant le roi, lui promit sous

serment «fidélité et paix au royaume[201]», restitua à leurs

possesseurs les biens qu'il avait usurpés et en obtint d'autres en

échange; enfin il se réconcilia, de même que Renier II, avec Gilbert

et tous les autres seigneurs lorrains. Cette rapide solution eut dans

la suite une conséquence heureuse pour Raoul: Herbert et Hugues étant

venus faire, après leur entrevue avec Rollon, une nouvelle démarche

auprès d'Henri, pour le décider à intervenir en faveur du Carolingien,

ils n'obtinrent aucun succès[202]. Henri, satisfait de la pacification

de la Lorraine, ne pouvait prendre les armes contre le frère d'un

vassal avec lequel il venait de se remettre. Il lui suffisait du reste

que Raoul fût empêché par des difficultés d'ordre intérieur de

revendiquer la Lorraine, et il avait plutôt à redouter un réveil de

loyalisme envers le Carolingien, si jamais Charles parvenait à

ressaisir effectivement le pouvoir suprême.

Cette attitude du roi de Germanie jointe à l'abstention forcée du pape

Jean X[203] et à l'inaction des Normands et des Aquitains, partisans

français de la dynastie carolingienne, amena un revirement complet

défavorable à Herbert. L'habile plan du rusé seigneur avait en somme

assez piteusement échoué. Il n'avait pas réussi à créer en faveur de

son malheureux jouet le courant de sympathie qu'il avait espéré

exploiter à son profit. Tout ce qu'il avait pu faire avait été de

condamner Raoul à l'impuissance politique, en assurant ainsi la

Lorraine au roi de Germanie. Mécontent de voir rester sourd à son

appel ce prince dont il avait escompté l'appui, il se décida à se

rapprocher de Raoul, et il sut encore se faire payer fort cher cette

apparente soumission. Il se rendit auprès du roi, et moyennant un

nouvel hommage solennel, qui lui coûtait peu, il obtint la cession

définitive de Laon, et peut-être la promesse d'avantages pour ses

fils, si l'on en juge par ce qui suivit. Herbert était ainsi parvenu à

persuader Raoul, après Hugues, de la prétendue nécessité qu'il y avait

pour lui de posséder Laon. Il avait fait valoir le besoin d'assurer

des apanages à ses enfants, mais cet apparent souci de père de famille

besogneux masquait mal son évidente ambition personnelle. La victime

de la paix fut encore l'infortuné Charles, trahi pour la seconde fois:

son semblant de souveraineté passagère se transforma en une nouvelle

et trop réelle captivité[204]. Cette même année, le 5 juin, mourait

l'empereur Louis l'Aveugle. Le roi d'Italie Hugues accourut aussitôt

en Provence, pour y fortifier son autorité déjà existante de fait. Le

seul héritier du trône, le bâtard Charles-Constantin, avait possédé le

comté de Vienne depuis 926, pendant les dernières années de son père:

il en fut, semble-t-il, dépouillé en même temps que du pouvoir suprême

qu'il aurait dû recueillir. En novembre 928, le roi Hugues paraît à

Vienne, où il se rencontre avec le roi Raoul qui était le propre

cousin germain de Louis l'Aveugle. Les négociations entre les deux

prétendants sont malheureusement inconnues. Nous ne pouvons en juger

que d'après les résultats. Le comte de Vermandois, réconcilié depuis

peu avec son suzerain, sut encore négocier assez habilement afin de se

faire concéder «la province de Viennoise» pour son fils Eudes[205].

Ainsi cet ambitieux seigneur s'efforçait de fonder pour sa maison un

centre d'influence situé au midi, dans un pays dépendant de l'ancien

royaume de Boson. Ces domaines devaient venir s'ajouter aux

dépendances bourguignonnes de l'archevêché de Reims, dont Herbert

était administrateur[206]. Cette combinaison, fort bien imaginée,

n'eut pas néanmoins la suite qu'espérait le comte de Vermandois.

Vienne demeura d'abord temporairement sous la domination de son

archevêque faisant fonctions de vicomte, et, bientôt après,

Charles-Constantin dut rentrer en possession de ses droits, car au

commencement de 931 on le voit maître de la cité où jamais Eudes de

Vermandois ne semble avoir exercé la moindre autorité. Raoul eut

néanmoins dès lors la suzeraineté effective sur le Viennois.

Après avoir ainsi satisfait, autant qu'il était en mesure de le faire,

les appétits d'Herbert, Raoul, peut-être sous l'influence de Hugues,

beau-frère du Carolingien, s'enquit du sort de l'infortuné Charles.

Il se rendit à Reims où Herbert le tenait sous bonne garde. Raoul

aborda respectueusement son ancien souverain, lui offrit des présents

de valeur, et lui fit remise du fisc royal d'Attigny, peut-être aussi

de celui de Ponthion-sur-l'Ornain[207]. Aucun arrangement, aucun

compromis ne paraît être intervenu entre eux. Il est toutefois certain

que l'acceptation par Charles des dons de Raoul constituait une

véritable abdication tacite. On ne saurait admettre, en effet, avec

Leibniz[208], que Raoul eût reçu de Charles l'investiture du royaume à

titre de vassal: c'est tout à fait contraire aux termes précis et

formels qu'emploie l'historien Flodoard pour relater le fait dans ses

_Annales_[209], et une telle hypothèse est bien hardie, en l'absence

de tout précédent du même genre. On ne peut non plus souscrire à

l'opinion de ceux qui ont qualifié d'outrageante la démarche de Raoul:

c'était à la fois un acte chevaleresque envers un adversaire

malheureux, auquel il témoignait des égards, et une mesure de bonne

politique, propre à lui concilier les partisans du Carolingien. Les

fidèles obstinés qui persévérèrent à refuser de reconnaître Raoul

après l'entrevue de Reims, n'étaient en réalité que des vassaux

indisciplinés s'accommodant mieux d'un fantôme de roi que d'un

véritable souverain.

Nous ignorons si Charles put jouir d'une liberté relative à partir de

ce moment. Il est plutôt croyable qu'Herbert ne tint nul compte de la

démarche de Raoul, et il est même probable qu'il en prit ombrage et y

trouva prétexte pour redoubler de vigilance auprès de sa misérable

victime: il n'avait pas encore renoncé à s'en servir, le cas échéant!

Flodoard rapporte, en effet, que Charles mourut à Péronne,

c'est-à-dire au pouvoir du comte de Vermandois. Divers chroniqueurs le

qualifient de martyr et le font expirer en prison, donnant de ses

derniers moments une description émouvante, qui, vraie ou fausse, nous

révèle en tout cas, très nettement, la pénible impression produite par

cet événement sur les contemporains. La date du décès est le 7 octobre

929: Charles fut enseveli en l'église Saint-Fursy de Péronne[210].

Les vassaux aquitains et méridionaux voyaient ainsi disparaître le

dernier obstacle qui les empêchât de faire le pas décisif vers la

réconciliation avec Raoul. Cependant ils s'abstinrent d'entrer dans

cette voie, tant était grand chez eux le désir de conserver leur

indépendance. On le constate par les formules de datation employées

dans leurs actes: ils calculent les années à partir de la mort de

Charles, en ajoutant que «Dieu ou le Christ règne». Certains vont même

jusqu'à désigner fictivement comme successeur de Charles son fils

Louis, réfugié en Angleterre à la cour de son oncle Athelstan[211].

Toutefois en Rouergue, à Conques, on finit par abandonner cette

manière de démonstration platonique, et on se décida à reconnaître

Raoul comme roi[212].

Robert Ier et Raoul de Bourgogne, rois de France (923-936) · 第 24 / 47 题