ROBERT DUC DE FRANCE ET RAOUL DUC DE BOURGOGNE.

Robert, fils de Robert le Fort, est en réalité un personnage un peu

effacé, tant la puissante figure de son frère, le roi Eudes, lui a

fait ombrage. Pendant tout le règne de celui-ci, il le seconda

fidèlement[9], et à sa mort, en 898, il recueillit sa succession comme

«duc et marquis» de France. A ce titre, il prêta l'hommage à Charles

le Simple[10] qui le traita d'abord avec beaucoup d'égards, ainsi

qu'il apparaît par les diplômes royaux des années 904, 915 et 918[11].

Mais dès l'an 900, un premier froissement avait eu lieu entre eux.

Manassès, vassal du duc de Bourgogne, Richard le Justicier, s'était

permis, dans une conversation avec le roi, de tenir sur Robert des

propos jugés injurieux par ce dernier. Robert quitta la cour pendant

quelque temps[12]. Il semble cependant qu'il rentra en faveur vers

903, époque à laquelle il sollicita et obtint des diplômes pour ses

abbayes de Saint-Germain-des-Prés, Saint-Martin de Tours et

Saint-Denis[13]. Il accompagna même, cette année, le roi en Alsace, ce

qui l'empêcha de secourir la ville de Tours assiégée par les

Normands[14]. Bientôt il prit sa revanche à la bataille de Chartres

(20 juillet 911)[15], et, selon la légende, c'est lui qui servit de

parrain à Rollon[16]. Dix ans plus tard, après une campagne contre les

Normands de la Loire, il imita l'exemple de son suzerain en cédant aux

pirates une partie de la Bretagne et le pays de Nantes[17]. Quand on

se rappelle la formidable puissance matérielle dont il disposait[18],

on est étonné qu'il n'ait pas essayé de s'emparer de la couronne

aussitôt après le décès de son frère. S'il ne l'a pas fait, c'est

uniquement à cause de l'accord qui venait d'intervenir l'année

précédente entre Eudes et Charles[19], car ses bons rapports avec la

maison de Flandre et ses alliances avec les familles de Vermandois et

de Bourgogne lui auraient singulièrement facilité l'accès au trône.

Raoul était fils de Richard le Justicier, comte d'Autun devenu duc de

Bourgogne sous le règne d'Eudes, qui avait écrasé les Normands à la

bataille d'Argenteuil en Tonnerrois (28 décembre 898). Il se trouvait

être, du chef de son père, neveu de Boson, roi de Provence, par

l'impératrice Richilde, soeur de Richard, neveu de Charles le Chauve,

et, par sa mère Adélaïde, neveu du roi de Bourgogne jurane Rodolphe

1er[20].

Suivant une légende accréditée postérieurement, il aurait été tenu sur

les fonts baptismaux par le roi Charles le Simple lui-même[21]; mais

Charles, étant né en 879, ne devait pas être beaucoup plus âgé que son

prétendu filleul. Ce dernier est, en effet, déjà témoin dans un acte

de 901, et l'on sait que les exemples de témoins au-dessous de douze

ans sont exceptionnels[22].

Raoul avait une soeur, Ermenjart, qui épousa Gilbert de Dijon[23], et

deux frères cadets, Hugues le Noir et Boson qui, comme lui, ne

jouèrent aucun rôle politique actif du vivant de leur père[24]. Leur

trace ne se retrouve que dans les souscriptions de chartes. C'est,

semble-t-il, Raoul qui souscrit un arrêt de Richard relatif à

Saint-Bénigne de Dijon, datant des dix dernières années du IXe siècle;

en tout cas c'est bien lui qui figure dans un acte de Richard en

faveur de l'abbaye de Montiéramey, du 21 décembre 901, où il est

qualifié de «fils de Richard»[25]. Peut-être aussi est-ce lui et son

frère Boson qui signent une donation de l'impératrice Richilde à

l'abbaye de Gorze[26]. Les trois frères sont témoins dans une charte

de concession octroyée par Richard à l'abbaye de Saint-Bénigne de

Dijon[27] et paraissent remplir un rôle moins effacé au tribunal

comtal d'après une charte en faveur de l'église d'Autun rédigée et

scellée au nom de Raoul, agissant comme mandataire de son père

(Pouilly, 5 septembre 916)[28]. Raoul intervient aussi dans un acte

délivré en 918 par l'évêque d'Autun, Walon, avec l'assentiment du duc

de Bourgogne[29].

Les fils de Richard portèrent simultanément le titre de comte. Après

la mort de son père, Raoul continue à s'intituler de même, ainsi qu'on

le voit dans une charte de donation de sa mère Adélaïde, relative à

des biens sis en Varais (Autun, 24 avril 922)[30]

Des premiers actes de Raoul comme duc de Bourgogne, on ne connaît

guère que la prise de Bourges[31]. Mais il règne beaucoup d'obscurité

sur les circonstances qui accompagnèrent cet événement. On trouve

mentionné: en 916 un incendie de Bourges, en 918 une prise de

possession éphémère de la ville par Guillaume, neveu de Guillaume Ier

d'Aquitaine, et en 924 une cession de la ville et du Berry par Raoul,

devenu roi, à Guillaume, moyennant l'hommage[32]. Le duc de France

Robert avait, paraît-il, aidé Raoul à s'emparer de Bourges, mais on ne

saurait décider si ce fut en 916 ou entre 916 et 918, ou encore plus

tard. Raoul s'était en effet allié à la puissante famille des ducs de

France, suzeraine de tout le pays au nord de la Loire, en épousant la

propre fille de Robert, Emma, princesse douée d'une rare intelligence

et d'une mâle énergie[33].

Charles le Simple témoignait aussi des égards à Raoul en souvenir de

son père, dont il avait â maintes reprises éprouvé le loyalisme. Il

semble même qu'en prescrivant à l'abbé de Saint-Martial de Limoges,

Étienne (élu en 920), d'élever deux fortes tours pour résister à

Guillaume d'Aquitaine, il prenait ouvertement le parti de Raoul[34].

Robert l'emporta néanmoins, car dans sa lutte contre Charles, nous

voyons Hugues le Noir, frère du roi Raoul, lui amener des recrues

bourguignonnes pour coopérer avec les forces des grands vassaux à la

lutte contre les troupes royales. Toutefois, après l'armistice

intervenu à la fin de l'année 922, les Bourguignons s'étaient

définitivement retirés[35].

Pour bien comprendre leur rentrée en scène et finalement l'élection de

Raoul comme roi, il est nécessaire de jeter un coup d'oeil rapide en

arrière et de se rappeler l'état politique de la France à cette

époque, ainsi que les principaux événements qui venaient de marquer le

règne de Charles le Simple.

Robert Ier et Raoul de Bourgogne, rois de France (923-936) · 第 15 / 47 题