CXXXVI. LE SHAKO

Et qui sait! peut-être que non. Il résume les réflexions que je fis

le jour suivant à Quincas Borba, en ajoutant que je me sentais

découragé, et un tas d'autres choses tristes. Mais ce philosophe, avec

l'éminent bon sens qui le caractérisait, me cria que je me laissais

glisser sur la route fatale de la mélancolie.

--Mon cher Braz, me dit-il, ne te laisse pas affoler par ces vapeurs.

Que diable! il faut être un homme! être fort, lutter, vaincre,

briller, dominer! Cinquante ans: c'est l'âge de la science et du

gouvernement. Courage! Braz Cubas, ne te laisse pas déprimer. Qu'est-ce

qu'elle peut bien te faire, cette succession de fleurs ou de ruines?

Jouis de la vie: et n'oublie pas qu'il n'est pire philosophie que celle

des pleurnicheurs qui se couchent sur les rives d'un fleuve pour se

plaindre du cours incessant de l'onde. C'est son métier de ne

s'arrêter jamais. Conforme-toi à cette loi, et tâche d'en tirer

parti.

L'autorité d'un grand philosophe se révèle dans les plus petites

choses. Les paroles de Quincas Borda eurent le don de secouer ma torpeur

morale et mentale. Allons! montons au pouvoir! il en est temps. Jamais,

jusqu'alors, je n'étais intervenu dans de grands débats. Je briguais

le portefeuille par des amabilités, des thés, des commissions et des

votes. Et le porte-feuille ne venait pas. Il fallait me rendre maître

de la tribune.

J'allai doucement. Trois jours plus tard, comme on discutait le budget

de la justice, je profitai de la circonstance pour demander modestement

au ministre s'il ne jugeait pas opportun de diminuer la hauteur des

shakos de la garde nationale. Ce n'était pas une demande de bien grande

importance; mais je prouvai néanmoins que j'étais capable de discuter

les affaires de l'État. Je citai Philopœmen, qui fit substituer les

brodequins trop étroits de ses soldats, et leurs lances trop légères;

et l'histoire ne jugea pas ces petits faits indignes d'être

enregistrés. La hauteur de nos shakos devait être modifiée, au nom de

l'esthétique et au nom de l'hygiène. Leur poids pouvait être fatal

pendant les revues, sous l'ardeur du soleil. L'un des préceptes

d'Hippocrate étant qu'il faut avoir la tête fraîche, il était cruel

d'obliger un individu, pour une simple considération d'uniforme, à

risquer sa santé et sa vie, et par conséquent l'avenir de sa famille.

La Chambre et le gouvernement devaient se souvenir que la garde

nationale était le soutien de la liberté et de l'indépendance, et que

les citoyens appelés à un service pénible, fréquent, et qui plus est

gratuit, avaient droit à ce qu'on leur donnât un uniforme léger et

commode. J'ajoutai que la lourdeur du shako faisait courber le front des

citoyens qui devaient au contraire l'élever avec fierté devant le

pouvoir. Et je pérorai avec cette pensée: le saule, qui incline ses

rameaux vers la terre, est l'arbre des cimetières; le palmier droit et

ferme, est l'arbre du désert, des places et des jardins.

L'impression de ce discours fut diverse. Quant à la forme, à

l'envolée, à la partie littéraire et philosophique, tout le monde

tomba d'accord qu'il était impossible de tirer de plus brillantes

idées d'un simple shako. Mais au point de vue politique, mon attitude

fut considérée comme un désastre parlementaire. On insinua que je

versais dans l'opposition, elles ennemis du ministère voulurent

profiter de l'incident pour proposer une motion de défiance. Je

repoussai une semblable interprétation. Elle était non seulement

erronée, mais encore calomnieuse, tant il était notoire que j'appuyais

le cabinet. J'ajoutai que la nécessité de diminuer la hauteur du shako

n'était pas si urgente qu'on ne pût différer encore pendant quelques

années; en tous cas, j'étais prêt à transiger sur la réduction, et

je me contentais de trois ou quatre pouces en moins. Enfin, même si ma

proposition n'était pas adoptée, je m'estimais déjà heureux d'avoir

posé un jalon pour l'avenir.

Quincas Borba ne fit aucune restriction.

--Je ne suis pas homme politique, me dit-il au dîner. Je ne sais si tu

as bien ou mal fait; ce que sais, c'est que ton discours était

excellent. Et il mit en relief les parties saillantes, les belles

images, les arguments puissants, avec cette pondération dans la louange

qui sied si bien à un grand philosophe. Ensuite, il prit l'affaire à

son compte, et combattit le shako avec tant de véhémence que je finis

par me convaincre moi-même du péril qu'il offrait.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 167 / 193 题