CXXVI. DÉSOLATION

L'épitaphe dit tout. Inutile après cela de narrer la maladie de

Nha-Lolo, sa mort, l'enterrement et le désespoir de la famille. Elle

mourut pendant la première épidémie de fièvre jaune. Je

l'accompagnai jusqu'à sa demeure dernière, et lui dis adieu,

tristement, mais l'œil sec. J'en conclus que peut-être je n'avais pas

pour elle un réel amour.

Voyez maintenant à quel excès peut porter le manque de réflexion. Je

clamai contre l'épidémie, qui, frappant à tort et à travers,

emportait ainsi une jeune fille qui aurait dû être ma femme. Je ne

comprenais nullement la nécessité de l'épidémie, et moins encore la

nécessité de cette mort. Je crois bien qu'elle me parut plus absurde

même que celle de tant d'autres gens. Mais Quincas Borba m'expliqua que

les épidémies, bien que désastreuses pour un certain nombre

d'individus, ont des avantages pour l'espèce. Il me fit remarquer que,

dans leur horreur, elles offrent un notable avantage: la survivance du

plus grand nombre. Il me demanda si, au milieu du deuil général, je

n'éprouvais aucun secret délice d'avoir échappé aux fureurs de la

peste. Mais cette demande était si insensée que je ne jugeai pas

devoir y répondre.

Puisque je ne parle pas de la mort de Nha-Lolo, je passerai aussi sous

silence la messe du septième jour. La tristesse de Damasceno était

profonde. Ce pauvre homme paraissait une ruine. Quinze jours après, je

le rencontrai. Il était toujours inconsolable, et il disait que la

grande douleur qui lui était infligée par Dieu se compliquait encore

de celle que lui avaient infligée les hommes. Il n'ajouta rien de plus.

Mais, trois semaines plus tard, il revint sur le même sujet, et me

confessa qu'au milieu de cet irréparable désastre, il avait espéré

l'appui moral de ses amis. Or douze personnes, presque toutes amis de

Cotrim, avaient accompagné jusqu'au cimetière les restes de sa fille

chérie. Et il avait envoyé quatre-vingts invitations. Je lui fis

observer que, dans presque toutes les familles, il y avait des victimes,

ce qui devait faire excuser ce manque apparent d'égards.

--On m'a abandonné, gémit-il.

Cotrim, qui était présent, objecta:

--Vos vrais amis étaient là. Les autres seraient venus par simple

formalité, et tout le temps ils eussent parlé de l'inertie du

gouvernement, des panacées du droguiste, du prix des maisons, et d'un

tas d'autres choses.

Damasceno l'écouta en silence, secoua une autre fois la tête et

soupira:

--Ils auraient bien pu venir tout de même.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 157 / 193 题