À cette époque, il arriva un malheur: Viegas mourut. Il mourut tout à
coup, chargé de soixante-dix hivers, suffoquant d'asthme, désarticulé
par le rhumatisme, avec une lésion du cœur par-dessus le marché. Ce
fut un des fins apréciateurs de notre intrigue. Virgilia fondait de
grandes espérances sur ce vieux parent, avare comme un sépulcre; elle
comptait bien qu'il laisserait quelque héritage, non pas à elle, mais
à son fils. Lobo Neves, s'il nourrissait les mêmes espérances, les
étouffait ou tout au moins les dissimulait. Il faut bien le dire, il y
avait chez Lobo Neves une certaine dignité fondamentale, une couche de
granit, qui résistait au commerce des hommes. Quant aux autres couches
plus superficielles, le torrent limoneux de la vie les a emportées. Si
le lecteur se souvient du chapitre XXIII, il remarquera que pour la
seconde fois je compare la vie à un torrent boueux; mais cette fois,
j'ajoute un adjectif: perpétuel. Et Dieu sait la puissance d'un
adjectif, principalement dans un pays nouveau et chaud.
C'est une nouveauté dans ce livre que l'étude de la géologie morale
de Lobo Neves, et probablement aussi du monsieur qui est en train de me
lire. Oui, ces couches du caractère, que la vie altère, conserve ou
dissout, ces couches mériteraient qu'on leur consacrât un chapitre, et
si je ne l'écris point, c'est pour ne pas allonger cette narration. Je
dirai seulement que l'homme le plus honnête que j'ai rencontré dans ma
vie fut un certain Jacob Medeiros ou Jacob Valladares, je ne me rappelle
plus bien; Jacob Rodriguez je crois: enfin Jacob. C'était la probité
en personne. Il aurait pu devenir riche; il lui eût suffi de vaincre un
petit scrupule; il ne voulut pas; et il laissa échapper quatre cents
_contos_, ce qui est un joli denier. Sa probité était tellement
exemplaire, qu'elle en arrivait à être minutieuse et fatigante. Un
jour que nous nous trouvions chez lui en tête à tête, et causant
allègrement, on vint lui dire que le Dr B..., qui n'était pas amusant
toimer Virgilia avec une ardeur nouvelle
après avoir été sur le point de la perdre, et elle fit de même à
mon égard. Ainsi la présidence raviva la passion primitive. Ce fut la
drogue qui nous rendit plus cher notre amour et lui donna une plus
délectable saveur. Pendant les premiers jours après cette aventure
nous imaginions à plaisir quelles eussent été les tristesses de la
séparation, de part et d'autre, à mesure que l'océan se fût étendu
entre nous comme un tissu élastique. Et semblables à des enfants qui
se jettent au cou de leurs mères pour fuir d'une simple grimace, nous
fuyions le péril supposé en nous jetant aux bras l'un de l'autre.
--Ma bonne Virgilia!
--Mon amour!
--Tu m'appartiens, n'est-ce pas?
--Oh! oui, je suis à toi...
Et c'est ainsi que nous renouâmes notre intrigue, comme la sultane
Schéhérazade le fil de ses contes. Ce fut, je crois, le point
culminant de notre amour, le sommet de la montagne d'où nous
aperçûmes, pendant quelque temps, les vallées de l'est et de l'ouest,
et au-dessus de nous, le ciel tranquille et bleu. Ensuite, nous
commençâmes à descendre la côte, les mains liées ou détachées
l'une de l'autre, mais dans une descente progressive et ininterrompue.