LXXXII. QUESTION DE BOTANIQUE

Laissons dire les hypocondriaques: la vie est une douce chose. C'est ce

que je pensais en voyant Sabine, son mari et sa fille, descendre en

débandade les escaliers, tout en faisant monter vers moi de douces

paroles et que j'en faisais descendre d'autres jusqu'à eux. Je

continuai à me sentir heureux. J'aimais une femme, j'avais la confiance

du mari; tous les deux m'emmenaient comme secrétaire, et je me

réconciliais avec les miens. Que pouvais-je désirer de plus en

vingt-quatre heures?

Ce jour-là même, pour tâter l'opinion, je commençai à répandre le

bruit de mon prochain départ pour le Nord, en qualité de secrétaire

du président d'une province, afin de réaliser certains projets

politiques que j'avais en vue. J'en parlai rue d'Ouvidor, et le jour

suivant au Pharoux et au théâtre. Des gens établissant une

corrélation entre ma nomination et celle de Lobo Neves, qui était

déjà dans l'air, souriaient malicieusement ou me battaient sur

l'épaule. Au théâtre une dame me dit que c'était pousser bien loin

l'amour de la sculpture, faisant ainsi allusion à la plastique de

Virgilia. Mais l'allusion la plus transparente fut faite trois jours

plus tard chez Sabine, par un vieux chirurgien, nommé Garcez, petit de

taille, trivial et bavard, qui aurait pu atteindre à soixante-dix, à

quatre-vingts, à quatre-vingt-dix ans, sans jamais acquérir cette

dignité austère qui est le charme des vieillards. La vieillesse

ridicule est sans doute la dernière, mais aussi la plus triste des

surprises de notre humanité.

--Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro,

me dit-il en apprenant mon voyage.

--Cicéro! s'écria Sabine.

--Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile

à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne

confondons pas.

Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle

craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle

fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes

présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était

clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date.

Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et

pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies

de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à

confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y

faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une

impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de

sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce

phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout

d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en

bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux

de tous. Simple question de botanique.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 107 / 193 题