LVI. LE MOMENT OPPORTUN

Mais enfin, qui m'expliquera la raison de ce changement? Un jour, nous

nous rencontrons, nous nous faisons des promesses de mariage, nous les

retirons, nous nous séparons, froidement, sans douleur, parce qu'aucune

passion n'existait en nous. C'est à peine si j'éprouve quelque dépit,

et rien de plus. Les années se passent, je la revois, nous faisons

trois ou quatre tours de valse, voilà que nous nous aimons jusqu'au

délire. Il est vrai que la beauté de Virgilia était parvenue à un

haut degré de perfection, mais, substantiellement, nous étions restés

les mêmes, et quant à moi, je n'étais devenu ni plus élégant ni

plus beau. Qui m'expliquera le motif de ce changement?

Il ne pouvait résider que dans l'opportunité du moment. Notre

première rencontre n'était pas opportune, parce qu'alors, si nous

n'étions pas verts l'un et l'autre pour l'amour, nous l'étions encore

pour notre amour. Il n'y a d'amour possible sans l'opportunité des

acteurs. Cette explication, je la trouvai moi-même, deux ans après le

baiser, un jour que Virgilia se plaignait d'un quidam ridicule qui

allait chez elle, et lui faisait la cour avec ténacité.

--Quel importun! disait-elle en faisant une grimace de rage.

Je tressaillis; et je vis en la regardant que son indignation était

sincère. Il me vint à l'idée que moi-même j'avais peut-être

naguère provoqué cette même grimace, et je compris aussitôt toute

l'importance de mon évolution. D'inopportun j'étais devenu opportun.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 81 / 193 题