XXIII. TRISTE, MAIS COURT

J'arrivai, et je ne nie point qu'en apercevant la ville natale

j'éprouvai une sensation inconnue, non pas devant ma patrie politique,

mais devant le séjour de mon enfance, la rue, la tour, la fontaine

publique, la femme en mantille, le noir manœuvre, les choses et les

scènes de mon enfance, demeurées gravées dans ma mémoire. C'était

une renaissance. L'esprit, comme un oiseau indifférent à la direction

des années, prit son vol dans la direction de la fontaine originelle,

et alla boire l'eau fraîche et pure, pure encore du limon de la vie.

Remarquez qu'il y a ici un lieu commun. Un autre lieu commun, c'est la

consternation de ma famille. Mon père m'embrassa en pleurant: «Ta

mère est condamnée», me dit-il. Ce n'était plus le rhumatisme qui la

minait, mais un cancer à l'estomac. La malheureuse souffrait d'une

façon cruelle, car le cancer est indifférent aux vertus de l'individu.

Quand il peut ronger, il ronge, c'est son métier. Ma sœur Sabine,

déjà mariée avec Cotrin, tombait de fatigue. Elle dormait à peine

trois heures par nuit, la pauvre enfant. L'oncle Jean lui-même

paraissait triste et abattu. Dona Eusebia et d'autres femmes assistaient

aussi la malade, et se montraient non moins tristes et non moins

dévouées!

--Mon fils!...

La douleur cessa pour un instant de tenailler sa victime. Un sourire

illumina sa face, sur laquelle la mort étendait déjà son aile. Ce

n'était déjà plus un visage. La beauté avait fui comme une aurore

brillante. Il ne restait que les os, qui, eux, ne maigrissent pas.

J'avais peine à la reconnaître, après huit ou neuf ans de

séparation. Agenouillé au pied de son lit, ses mains entre les

miennes, je demeurais immobile, sans oser prononcer une parole qui eût

été un sanglot. Or, nous essayions de lui cacher son état et la

proximité de sa fin. Elle ne s'illusionnait point cependant. Elle

sentait venir la mort; elle me le dit, et son pressentiment se réalisa

le lendemain matin.

L'agonie fut lente et cruelle: d'une cruauté minutieuse, froide,

insistante, qui me remplit de douleur et de stupéfaction. C'était la

première fois que je voyais mourir quelqu'un. Je connaissais la mort

par ouï-dire; c'est tout au plus s'il m'était arrivé de la voir

pétrifiée sur la face d'un cadavre que j'allais accompagner jusqu'au

cimetière. La notion que j'en avais se trouvait confondue parmi des

amplifications de rhétorique que m'avaient inculquées des professeurs

de choses antiques: la mort traîtresse de César, austère de Socrate,

orgueilleuse de Caton. Mais ce duel de l'être et du non-être, la mort

en action, douloureuse, convulsée, sans appareil politique ou

philosophique, la mort d'une personne aimée, c'était la première fois

que j'y assistais. Je ne pleurai point; je me rappelle fort bien que je

ne pleurai point durant toute cette scène. J'avais la gorge sèche,

Inconscience béante, et mes regards demeuraient stupides. Eh quoi! une

créature si docile, si tendre, si sainte, qui jamais ne fit verser une

larme à personne; tendre mère, épouse immaculée, il fallait qu'elle

mourût ainsi, torturée, mordue par la dent tenace d'une maladie sans

pitié? Tout cela, je l'avoue, me semblait obscur, incongru; un

non-sens.

Triste chapitre... Passons à un autre plus allègre.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 35 / 193 题