L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le
fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres,
puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que
mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au
poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers
champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il
réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait
présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir,
sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai
de l'étrier et me relevai.
--Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.
Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien
que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête
fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science
se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la
vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah!
brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il
s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui
donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes
j'estimais ma vie à plus haut prix;--elle avait pour moi une valeur
inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du
dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner
les trois monnaies.
--Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.
--Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre.
--Ne dites pas cela...
--Quand on vient comme moi de voir la mort de près...
--Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais
avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé.
était son œuvre la plus achevée.
J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir.