XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME

Je grandis; ma famille n'y fut pour rien. Je grandis naturellement,

comme les magnolias et les chats. Les chats sont peut-être moins

madrés, et sûrement les magnolias sont moins dissipés que je ne

l'étais. Un poète disait que l'enfant est le père de l'homme. S'il en

est ainsi, étudions quelques traits de mon enfance.

J'avais cinq ans à peine, et déjà l'on m'avait surnommé

«l'Endiablé»; et vraiment je méritais ce titre. Je fus un des plus

terribles gamins de ma génération: malin, indiscret, turbulent et

volontaire. Par exemple un jour qu'une esclave me refusa une cuillerée

de confiture de coco qu'elle était en train de préparer, je lui mis la

tête en capilotade; et non content de cette méchanceté, je lançai

une poignée de cendre dans le chaudron; puis, pour comble, j'allai

raconter à ma mère que l'esclave avait gâté la confiture par simple

perversité. J'avais alors six ans à peine. Prudencio, un petit

mulâtre élevé à la maison, me servait de monture. Il se mettait à

quatre jambes, les mains à terre, je lui glissais une corde entre les

dents, en guise de frein; je lui montais sur le dos; puis le fustigeant

avec une baguette, je lui faisais faire mille tours à droite et à

gauche et il obéissait, en gémissant parfois; mais enfin il obéissait

sans rien dire ou en murmurant un «aï! aï! Nhonhô» auquel je

répondais en lui disant: «Vas-tu te taire, animal!» Cacher le chapeau

des gens qui venaient nous voir, mettre des queues en papier aux

personnes graves, ou les tirer par la perruque; faire des pinçons sur

le bras des matrones, et autres exploits du même genre, étaient

certainement des preuves d'un caractère indocile; mais je me figure que

c'était en même temps des manifestations d'un esprit robuste, car mon

père m'avait en grande admiration. En public il me réprimandait bien,

pour la forme; mais en particulier, il me couvrait de baisers.

Il ne faudrait pas croire cependant que j'aie passé le reste de ma vie

à casser des têtes ou à cacher des couvre-chefs. Mais que je sois

demeuré opiniâtre, égoïste, et que j'aie toujours aimé à me moquer

un peu des gens, c'est la pure et simple vérité. Si je n'ai point

toujours caché leurs chapeaux, je les ai toujours un peu tirés par la

perruque.

Je me suis toujours intéressé aussi à la contemplation des injustices

humaines avec une tendance à les atténuer, à les expliquer, à les

classer par catégories, non pas suivant un étalon rigide, mais en les

considérant comme le produit des circonstances et du milieu. Ma mère

m'éduquait à sa façon, en me faisant apprendre par cœur des

préceptes et des oraisons. Mais c'était le sang et les nerfs qui me

gouvernaient bien plus que toutes les prières; et les règles de morale

perdaient l'âme qui les fait vivre pour se réduire à de simples

formules. Le matin avant la bouillie, le soir avant de m'endormir, je

demandais à Dieu de me pardonner mes offenses comme je pardonnais à

ceux qui m'avaient offensé; mais entre la matinée et la soirée, je

faisais quelque grave espièglerie, et mon père, après le premier

mouvement de mauvaise humeur, me donnait de petites tapes en me disant:

«Ah! polisson! ah! polisson!»

Oui, vraiment, mon père m'adorait. Ma mère était une femme faible, de

peu d'esprit et d'un grand cœur, crédule, sincèrement pieuse,

casanière bien que jolie, et modeste quoique riche. Elle ne craignait

que deux choses au monde, le tonnerre et son mari, qui était son oracle

et son Dieu. De la collaboration de ces deux êtres résulta mon

éducation qui, bonne peut-être par quelque côté, était en général

vicieuse, incomplète et même négative sur certains points. Mon oncle,

le chanoine, faisait bien quelques reproches à son frère; il lui

disait que j'étais trop libre et pas assez bien élevé, que j'étais

trop gâté et pas assez châtié. Mais mon père répondait que mon

éducation était faite suivant un système très supérieur à la

routine coutumière; et de la sorte, sans persuader mon oncle, il

arrivait à se convaincre lui-même.

De pair avec l'hérédité et l'éducation, il y eut aussi l'exemple du

dehors et le milieu domestique. J'ai parlé de mes père et mère,

j'avais aussi des oncles. L'un d'eux, Jean, avait la langue bien pendue,

menait une vie galante et se plaisait aux conversations scabreuses. Dès

que j'eus onze ans, il commença à me raconter des anecdotes plus ou

moins vraies, mais toutes farcies d'obscénités. Il ne respectait pas

plus mon adolescence que la soutane de son frère. Seulement, celui-ci

disparaissait dès qu'il pressentait l'histoire leste. Moi non, je

restais sans rien comprendre tout d'abord. Peu à peu je compris et

trouvai cela drôle. Au bout d'un certain temps, c'est moi qui

recherchais la compagnie de mon oncle. Il m'aimait beaucoup, me donnait

des gâteaux et m'emmenait à la promenade. Quand j'allais passer

quelques jours chez lui, il m'arrivait souvent de le trouver au fond du

jardin, dans le lavoir, en train de causer avec les esclaves qui

lavaient le linge. Il en défilait, des anecdotes, des bons mots, au

milieu d'éclats de rire qu'on ne pouvait entendre de la maison, dont le

lavoir était fort éloigné. Les négresses, un pagne sur le ventre,

les jupes relevées, les unes dans le bassin, les autres en dehors,

penchées sur les monceaux de linge sale qu'elles savonnaient, battaient

ou tordaient, écoutaient les plaisanteries de l'oncle Jean, y

répondaient et les commentaient de temps à autre par ces exclamations:

«Doux Jésus!... Monsieur Jean est le diable en personne.»

Bien différent était mon oncle le chanoine, homme austère et chaste.

Ces qualités, d'ailleurs, ne mettaient pas en relief un esprit

supérieur; elles compensaient tout au plus la médiocrité de son

intelligence. Il n'était pas de ceux qui voient la partie substantielle

de l'Église; il ne considérait que le côté externe, la hiérarchie,

les préséances, les surplis et les génuflexions. Il appartenait

plutôt à la sacristie qu'à l'autel. Une lacune dans le rituel

l'indignait plus qu'une infraction des commandements. Après tant

d'années, je me demande s'il eût été capable d'interpréter un

passage de Tertullien, ou d'exposer sans hésitations l'histoire du

symbole de Nicée. Mais personne, aux grand'messes, ne connaissait mieux

que lui le moment et le nombre des révérences auxquelles l'officiant a

droit. L'unique ambition de sa vie fut d'être chanoine, et il avouait,

du fond du cœur, que c'était la seule dignité à laquelle il pût

aspirer. Pieux, sévère dans ses mœurs, minutieux dans l'observance

des règles, mais faible, timide, subalterne, il possédait quelques

vertus et s'y montrait exemplaire, mais il lui manquait totalement

l'énergie pour les inculquer et les imposer à autrui.

De ma tante Emerenciana, sœur de ma mère, je ne dirai rien sinon

qu'elle était la seule personne qui exerçât quelque autorité sur

moi. Elle avait un caractère à part; mais elle ne vécut qu'un ou deux

ans en notre compagnie. Il n'y a guère d'intérêt non plus à citer

des parents et des intimes avec qui nous n'eûmes que des relations

intermittentes, coupées par de longues séparations, et avec qui nous

ne fîmes jamais vie commune. Ce qui peut être intéressant, c'est

l'expression générale de la vie domestique que j'ai ébauchée:

vulgarité des caractères, amour des apparences rutilantes et du

tapage, faiblesse des volontés, triomphe du caprice, et le reste. De

cette terre et de ce fumier, naquit cette fleur.

Mémoires Posthumes de Braz Cubas · 第 22 / 193 题