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Collection Hetzel.
LA FABRIQUE DE MARIAGES
par
PAUL FÉVAL.
1
Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,
interdite pour la France.
[Illustration: logo de l'éditeur]
Leipzig,
Alph. Durr, Libraire-Éditeur.
1858
Bruxelles.--Typ. De J. Vanbuggenhoudt,
Rue de Schaerbeek. 12.
PREMIÈRE PARTIE.
LA PETITE BONNE FEMME.
I
--Le billet de mille francs.--
Dans les premiers jours de mai, en l'année 1836, deux hommes se
rencontrèrent dans l'une des contre-allées du boulevard de Saxe,
derrière l'hôtel royal des Invalides. L'avenue était déserte, comme il
arrive souvent. C'est à peine si quelques soldats passaient deux à deux
à de longs intervalles, portant leur chapelet de bidons enfilés. Ce
quartier, situé entre les Invalides et l'École militaire, est triste à
en mourir. On n'y rencontre que des guerriers en négligé, ou quelques
vieux débris de nos victoires, montant clopin-clopant à la barrière de
Vaugirard pour boire au Grand-Vainqueur le vin exempt de droits en
rabâchant des épluchures de batailles. Après déjeuner, le soleil
d'Austerlitz réchauffe tous les cabarets du Gros-Caillou, comme le
soleil de juillet illuminait encore, à l'époque où se passe notre
histoire, toutes les guinguettes des environs de la Bastille.
Ils vont et viennent, ces soleils historiques; le vrai soleil du bon
Dieu n'en peut mais et se venge en aveuglant les astronomes qui lui
cherchent des taches.
C'est le quartier des marchands de bois en gros. A cette époque où la
garde civique était à la mode, tous les chantiers portaient pour
enseigne un français coiffé du bonnet à poil. Il y avait dans les
avenues, et tout le long du boulevard des Invalides, le chantier du
_Garde national_, le chantier de l'_ancien Garde national_, le chantier
du _nouveau Garde national_, le chantier _du vrai Garde national_, et
d'autres. La concurrence parisienne, bien honnête mais adroite, sait
ainsi varier ses moyens.
A part les chantiers, quelques usines, deux fabriques de chandelles, des
fermes de maraîchers plus sauvages que les métairies de la Sologne, mais
moins pittoresques,--des couvents, le puits de Grenelle et beaucoup de
maisons d'éducation. Ce qui distingue cette portion lointaine du
Gros-Caillou, ce sont des multitudes de _pensions pour MM. les
officiers_ et des cabarets d'une tristesse profonde où la bière ne
mousse que sur l'enseigne. On y boit de l'eau-de-vie à 12 degrés; on y
boit surtout des demi-tasses de ce liquide désobligeant à la vue,
blessant pour l'odorat, qui contient toute sorte d'ingrédients, sauf le
café dont il porte le nom. Ces cabarets ont une physionomie toute
particulière. Ce sont des masures presque neuves, mais caduques et
rachitiques comme les enfants des vieux. La recette s'y fait le lundi
avec des gens venus on ne sait d'où: le reste de la semaine, ils
chôment. Plusieurs ont une mauvaise réputation.
Il n'est pas dans Paris de quartier qui soit plus émaillé de militaires.
Sous la Restauration, c'étaient de dangereux parages. En 1836, on y
assassinait encore assez bien vers la brune.
De nos jours, on n'assassine plus nulle part. L'âge d'or est venu sur
terre.
Le journal _le Droit_, à court de crimes, va se fondre, dit-on, avec la
_Gazette des Tribunaux_ qui est sans ouvrage.
Il était environ dix heures du matin. La journée s'annonçait superbe et
la brise balançait les grands arbres au feuillage tout jeune, mais déjà
décoloré par la poussière. Nos deux hommes se rencontrèrent à peu près
au milieu de l'avenue, vers l'endroit où se construit maintenant le
couvent coquet des dames carmélites.
Il y avait alors, sur la droite, un chantier; sur la gauche, un
pensionnat de jeunes filles.
Le marchand de bois étalait ses bûches savamment superposées à droite de
la chaussée. Ses tas énormes formaient de jolis dessins; au haut du plus
architectural, une horloge était placée, et, devant la grille, une
enseigne effrontée criait aux passants: _Seul chantier du Garde
national_.
Le pensionnat avait aussi bien bonne mine. On voyait quelques têtes
d'acacias derrière le premier corps de logis. Une vaste enseigne, noir
sur blanc, sans colifichets ni ornements, portait en grosses lettres:
_Pensionnat de jeunes personnes, avec jardin, tenu par mademoiselle
Géran_.
Au-dessous, trois médaillons de forme ovale traduisaient cela en anglais
d'abord: _Boarding school for young ladies_; en allemand ensuite:
_Kostschule zu Jungferen_; enfin, en espagnol: _Casa de educacion para
las señoritas_.
Il y avait aussi une grille, mais fermée par des persiennes; une grosse
cloche de couvent, pendue à une tige de fer, dominait un des piliers du
portail, et, chaque fois qu'un passant s'approchait un peu trop près de
l'entrée, on entendait l'aboiement terrible d'un mâtin.
Ce mâtin, à en juger par sa voix, devait être d'une taille énorme.
--Vous vous êtes fait attendre, monsieur Fromenteau! dit le plus âgé de
nos deux compagnons, sans se découvrir, tandis que l'autre soulevait son
chapeau.
--Dix heures juste, répondit celui-ci, qui montra l'horloge du chantier.
--Si les horloges des marchands de bois sont aussi justes que leurs
mesures... Mais brisons là, monsieur Fromenteau, et dépêchons: je suis
accablé d'affaires.
--Les mariages vont bien? demanda Fromenteau en clignant de l'oeil.
Son interlocuteur le toisa d'un air de supériorité si souveraine, que
Fromenteau, éperdu, toucha son chapeau derechef.
Ce Fromenteau sentait le pauvre diable, bien qu'il fût proprement
couvert. Il était habillé tout de noir avec une cravate blanche un peu
fatiguée. De grands papiers sortaient de ses poches; signe évident de
misère.
Ces grands papiers qui sortent des poches ne valent jamais rien pour
celui qui les porte: papiers d'huissier, papiers d'avocat, papiers de
poëte. Je ne sais pourquoi la détresse à papiers est la plus navrante de
toutes.
Fromenteau n'était ni poëte, ni plaideur. Il avait, au cinquième étage
d'une vilaine maison de la rue de la Harpe, un _cabinet d'affaires et de
renseignements_.
Bon métier, métier tout parisien, où l'on se damne à fond et
irrémissiblement pour manger du pain sec.
Le compagnon de Fromenteau était un tout autre homme: pantalon gris à
guêtres collantes et à plis sur le ventre; gilet de velours noir,
montrant sa pointe sous le frac bleu, militairement boutonné; cravate
noire étoffée et nouée largement, hauts cols de chemise, moustaches en
brosse, chapeau à bords importants, cigare de cinq sous, pas de gants,
gros jonc à pomme d'or. Ses moustaches et ses cheveux commençaient à
grisonner, mais vous ne lui auriez pas donné plus de cinquante-cinq ans.
C'était un assez bel homme, se tenant droit, se portant haut, et gardant
cette physionomie d'officier en demi-solde, qui fut si populaire sous la
Restauration.
Le nom n'était pas au-dessous du personnage. Tout le monde ne s'appelle
pas M. Garnier de Clérambault. Cela sonne.
Enfin, la profession valait l'homme et le nom. M. Garnier de
Clérambault, par ses relations dans le grand monde (ceci faisait partie
de ses prospectus), par sa position de fortune et de moralité, par la
confiance qu'il avait su inspirer aux familles, pouvait offrir son
entremise utile aux célibataires ou veufs des deux sexes, désirant
contracter mariage.
Il avait l'honneur d'offrir aux amateurs des dots liquides et sérieuses,
depuis trois cents francs jusqu'à sept millions quatre cent vingt-sept
mille six cent soixante-cinq francs. Il ne plaçait que des rosières, et,
quant aux épouseurs, il répondait de leur ingénuité sur sa propre tête.
Il mariait les humbles aussi bien que les puissants. Son carnet
bienveillant s'ouvrait aux cuisinières sur le retour tout comme aux
jeunes princesses polonaises; il accueillait même les demoiselles du
quartier Bréda, pourvu qu'elles eussent de la candeur et des économies.
Son personnel en fait d'hommes embrassait l'ordre social tout entier. Il
avait entre ses mains des coeurs de porteurs d'eau, des coeurs
d'avoués en mal d'étude non payée, des coeurs de professeurs, des
coeurs d'artistes, des coeurs de généraux, et même un coeur de
banquier.
_Rara avis in terris_, oiseau rare sur terre, disait Fromenteau, qui
avait fait ses humanités et à qui l'escompte avait été cruelle.
Fromenteau croyait à tout, hormis à ce coeur-là.--A supposer qu'il
existât, ce coeur, il valait pour Fromenteau, comme curiosité, la
collection tout entière.
Fromenteau était sceptique et malignement frondeur, comme tous les
vaincus de la bataille sociale. Fromenteau avait essayé beaucoup et peu
réussi. Garnier de Clérambault le dominait de toute la hauteur de son
succès.
A cette question mal séante: «Les mariages vont bien?» M. de Clérambault
ne daigna même pas répondre.
--Où en sommes-nous? demanda-t-il en remontant l'avenue.
--Hé! hé! fit l'agent d'affaires,--on ne gagnerait pas de vie à cet
ouvrage-là... j'aimerais mieux copier pour les contributions directes ou
placer des madères de la petite Villette... Tenez, patron, vous pourriez
faire mon bonheur si vous vouliez, vous savez bien?...
Clérambault s'arrêta.
--Voulez-vous que je vous marie, monsieur Fromenteau? demanda-t-il.
--Ah! patron! répondit le pauvre diable, dont les yeux se baissèrent
mélancoliquement,--ne plaisantons pas là-dessus, je vous prie... chacun
a ses affaires de coeur... Je suis né constant, et je n'épouserai
jamais que Stéphanie.
Il regarda Clérambault en dessous pour voir si celui-ci riait; mais
Clérambault s'occupait déjà d'autre chose. Fromenteau, tout pâle et tout
maigre, avec des yeux fatigués, cachés derrière des lunettes rondes, ne
présentait pas un aspect très-séduisant, et cependant il y avait un
sentiment si vrai sous le comique de ses paroles, que bien des gens
l'eussent volontiers écouté.
Il reprit avec ce plaisir triste qu'on éprouve à sonder sa propre
maladie morale:
--A peine au sortir de l'enfance...
--Quatorze ans, au plus, je comptais, interrompit Clérambault sur l'air
de _Joseph vendu par ses frères_.
Fromenteau poussa un gros soupir; mais il poursuivit:
--J'avais un peu davantage: seize ans, seize ans et demi... Ah! patron,
il y a longtemps de cela! J'étais rhétoricien... elle portait les
chapeaux chez une modiste de la rue Saint-Honoré... dans le haut... je
la rencontrai un jour d'orage et je lui prêtai mon parapluie... je
n'avais pas de position: elle épousa M. Lebel, son premier, suisse à
Saint-Philippe du Roule... un homme que je n'aimais pas... Il mourut...
si vous saviez comme elle est bien en veuve!... Je déclarai mes
sentiments; elle ne me rebuta pas... mais je n'avais pas de position
faite; elle fut obligée, bien malgré elle, d'épouser son second, M.
Mullois, garde du commerce... un homme que je détestais... il mourut
aussi... J'accourus: je la trouvai embellie et occupée à remettre à la
mode son ancien deuil de veuve... elle eut des bontés pour moi; mais,
hélas! je n'avais pas encore de position faite: son troisième se
présenta et fut accueilli, M. Mouillard, bandagiste... un homme que je
n'ai jamais pu voir!...
--Tournez à droite! commanda M. Garnier de Clérambault.
Ils arrivaient à une petite ruelle qui passait entre le chantier et un
marais plein de légumes sous cloches, pour rejoindre l'avenue
d'Harcourt. Fromenteau tourna à droite dans la ruelle et continua en
s'animant:
--Il est mort, monsieur, il est mort!... et n'est-ce pas une destinée?
Stéphanie ne peut garder un seul de ses maris parce qu'il est écrit
là-haut qu'elle sera ma femme...
--Quelle âge a-t-elle? demanda M. Garnier de Clérambault.
--Quarante-neuf ans... aux roses.
--Et que ne l'épousez-vous?
Fromenteau croisa les mains sur son ventre, à revers, et s'arrêta dans
cette attitude qui peint le découragement.
--Je n'ai pas encore de position faite, balbutia-t-il avec des larmes
dans la voix...--à mon âge... avec l'éducation que j'ai reçue... je suis
bachelier ès lettres, monsieur!... et voilà que M. Moyneau pousse sa
pointe tout doucement... gardien au passage du Saumon... bel uniforme...
il sera son quatrième... je le sens à la dent que j'ai contre lui...
--Nous voici dans un endroit où nous pouvons causer à l'aise,
interrompit Clérambault; trêve de sottises!
--Des sottises, monsieur! se récria Fromenteau,--quand il s'agit de ma
félicité!... Il me faut beaucoup de force morale pour achever,
monsieur... mais j'achèverai: je m'en suis imposé le devoir... Que me
manque-t-il pour être le quatrième de Stéphanie? une position faite.
Vous pouvez me la donner...
--Moi, mon bon?
--Oui, monsieur..., et à peu de frais... Vous n'ignorez pas que mon
neveu Prosper est dentiste et qu'il a inventé une préparation dont les
effets sont tout bonnement miraculeux... Avec une goutte de cet
élixir...
--Passez! fit Clérambault.
--Très-bien, monsieur!... Vous n'avez pas foi dans l'_odontophile
végétal_...
--Pas la moindre.
--Voulez-vous que je vous fournisse une preuve?...
Fromenteau plongeait déjà sa main maigre dans la vaste poche de son
habit noir.
--Ce n'est pas nécessaire, dit le marieur en l'arrêtant;--que vous
faut-il?
--Stéphanie! répondit sans hésiter ce chevaleresque
Fromenteau;--c'est-à-dire une position faite pour mériter Stéphanie,
c'est-à-dire un billet de mille pour conquérir une position.
Il y a des expressions qui tarent un homme. Sans ce mot _billet de
mille_, nous aurions presque pris Fromenteau pour un troubadour. Mais
billet de mille! Méfiez-vous profondément des gens d'esprit qui disent
billet de mille au lieu de mille francs. C'est de l'argot. On parle
ainsi au tapis-franc et à la bourse.
Après cela, on peut être troubadour et malhonnête.
--Monsieur Fromenteau, dit Clérambault d'un ton protecteur et
hautain,--si nous sommes content de vous, je ne vois pas pourquoi on
vous refuserait cette bagatelle... mais il faut qu'on soit content...
très-content... Veuillez me rendre compte de vos démarches.
Pour la troisième fois, Fromenteau se découvrit et montra sa tête
dégarnie sans être chauve: une pauvre tête pointue de faiseur subalterne
et malheureux.
--Mes démarches, commença-t-il, ont été nombreuses et couronnées de
succès. J'ai découvert, d'abord, le notaire de M. le comte Achille de
Mersanz...
--Bravo! dit Clérambault, qui ajouta aussitôt plus froidement:--c'est
quelque chose... Qui est ce notaire?
--M. Souëf (Isidore-Adalbert), rue de Babylone, nº 7.
--Je le connais... Depuis combien de temps fait-il les affaires de M. de
Mersanz.
--Depuis son émancipation.
--En date?...
Fromenteau consulta un de ces grands papiers qui sortaient de ses
poches.
--En date du 9 septembre 1816.
--Vingt ans..., supputa M. Clérambault;--Césarine n'a que dix-sept
ans... Ce notaire était donc déjà dans la maison du temps de la première
femme... C'est parfait!
Fromenteau se frotta les mains en songeant à l'_odontophile végétal_,
inventé par son neveu Prosper. Prosper lui avait offert une association
pour exploiter ce précieux produit, moyennant mille francs comptants:
six cents francs pour le local et le mobilier, quatre cents francs pour
faire imprimer des petites affiches que Fromenteau s'était chargé
lui-même de coller sur toutes les persiennes de tous les
rez-de-chaussée.--Nous savons d'immenses fortunes qui ont eu des
commencements beaucoup plus modestes.
--Après? dit Clérambault.
Fromenteau baissa le nez sur son papier.
--Maître Souëf a cinq clercs, reprit-il:--_Primo_, Glayre
(Charles-Jean), _capax_ et notaire reçu, qui va prendre bientôt l'étude.
Clérambault nota ce nom sur ses tablettes.
--_Secundo_, poursuivit Fromenteau: M. Martineau
(Théodore-Jean-Baptiste), vieux routier qui restera toujours second
clerc; _Tertio_, M. Marcailloux (Ernest-Napoléon); _Quarto_, M. Midois
(Amand-Fidèle).
Le marieur nota encore ces trois noms et hocha la tête d'un air
mécontent.
--_Quinto_, acheva Fromenteau, M. Rodelet (Léon-Arthur).
Clérambault referma précipitamment son carnet et donna un grand coup sur
l'épaule pointue du pauvre diable.
--Léon Rodelet! s'écria-t-il;--Léon Rodelet est clerc chez maître Souëf?
--Isidore-Adalbert, repartit Fromenteau, qui s'inclina.--Ce jeune
Rodelet (Léon-Arthur) n'a pas encore d'appointements... il appartient à
une famille honorable... A la fin de l'année, on compte lui donner
cinquante francs par mois et le déjeuner.
--Diable!... et sa famille honorable lui fait une bonne pension?
--Presque rien...; ce qui ne l'empêche pas de mener bonne vie, à ce
qu'il paraît... Il a un gentil appartement...
--Toujours rue du Bac?
--Vous le connaissez, patron, à ce que je vois... Il a quitté la rue du
Bac et demeure ici près, au coin de la rue Neuve-Plumet, dans la maison
de maman Carabosse.
La figure épanouie du marieur se couvrit d'un nuage à ce nom. Mais ce
fut l'affaire d'un instant, et il demanda:
--A quel étage?
La ruelle allait en montant; ils étaient tout au bout du chantier et
dominaient les alentours. Fromenteau montra du doigt au loin une
terrasse fleurie qui formait le plus haut étage de la dernière maison de
la rue Plumet.
--C'est à lui ce jardin suspendu, dit-il;--ça lui a coûté de l'argent.
Clérambault se prit à sourire.
--On doit voir cela du jardin de la pension Géran..., murmura-t-il.
A quoi Fromenteau répondit:
--Pour ce qui est de ça, je ne sais pas.
Clérambault prit son binocle en or et l'essuya soigneusement pour
regarder mieux la terrasse.
--C'est très-gentil, cela, dit-il;--ce jeune M. Léon Rodelet est un
garçon de goût...
--Et faraud! ajouta Fromenteau,--il faut voir!... Quand il ne va pas à
l'étude...
--Il manque souvent?
--Mauvaise santé, à ce qu'il dit... mais on commence à trouver qu'il
abuse des maux de gorge et des points de côté... d'autant mieux qu'il
traite ces indispositions en courant à cheval toute la sainte journée
avec des bottes molles et des gants paille... Et il a le tort de ne pas
s'éloigner assez de la rue de Babylone... Il est toujours dans le
quartier, passant et repassant dans l'avenue de Saxe... S'il allait au
bois ou aux Champs-Élysées...
--C'est que, sans doute, interrompit le marieur,--la personne qu'il
cherche n'est ni aux Champs-Élysées ni au bois.
--C'est juste, cela, dit Fromenteau avec sensibilité;--si on me
demandait, à moi, pourquoi je flâne toujours du côté du Petit-Montrouge,
je serais bien forcé de répondre que Stéphanie habite le village de
Plaisance, et qu'il est un aimant moral, appelé sympathie par le
vulgaire, qui exerce une attraction... Mais, tenez, patron, en parlant
du Petit-Montrouge, on est sûr d'y rencontrer M. Léon Rodelet, tous les
jeudis et tous les dimanches, en grande tenue et à cheval...
--Le jeudi et le dimanche..., répéta Clérambault qui
réfléchissait;--précisément les jours où la pension Géran va en
promenade... Est-ce que le chalet de la pension Géran n'est pas au
Petit-Montrouge?
--Tout près du modeste réduit, monsieur, où Stéphanie respire... Vous
vous intéressez, à ce qu'il paraît, à ce jeune Léon Rodelet?
--Il s'agit de savoir, pensa tout haut le marieur, s'il est amoureux de
Maxence ou de Césarine...
--Hein?... fit Fromenteau; Césarine de Mersanz?... Je suis bête, moi!...
Vous voulez faire le mariage, c'est clair!
Au lointain, du côté de l'avenue de Saxe, un son de cloche aigrelet se
fit entendre.--Puis de joyeux cris, des cris de jeunes filles qui
prennent leur volée, s'élevèrent.
Un cavalier descendit la ruelle au grand galop. M. Garnier de
Clérambault et son compagnon n'eurent que le temps de se ranger contre
le mur du chantier. Le cavalier ne les aperçut même pas.
C'était un tout jeune homme, tourné comme il faut, et bien à cheval. Sa
figure régulière et un peu fatiguée portait les traces d'une
préoccupation triste. Il était mis à la dernière mode, trop bien mis
pour l'heure matinale. Un oeil expert aurait su découvrir qu'il
manquait un peu de ce laisser aller, de ce diable au corps qui
distinguent l'insoucieux viveur. Il semblait, en vérité, jouer au
gentleman, et il apportait en quelque sorte un soin surabondant aux
détails de son rôle.
Il passa comme un éclair.
--Juste au son de la cloche!... grommela Clérambault.
--Quand on parle du loup..., commença Fromenteau finement.
--Dites-donc, patron! s'interrompit-il, si l'âge d'or revient, les
petits clercs iront le matin à leur étude en berline à quatre chevaux...
M. Rodelet est déjà dans l'âge d'argent... Avez-vous vu sa jument? un
bijou!
Clérambault sembla s'éveiller tout à coup de sa méditation.
--Voyons, reprit-il brusquement, assez de cancans!... à nos affaires...
Les renseignements sur M. de Mersanz...
--Complets! répliqua Fromenteau, qui changea de ton aussitôt.
Il fouilla dans plusieurs poches, d'où il retira une prodigieuse
quantité de papiers. Parmi ces papiers, il choisit une feuille volante
et remit ses lunettes à cheval sur son nez.
--«Mersanz, lut-il à demi-voix et en se rapprochant de son patron, qui
se penchait pour égaliser les tailles;--Mersanz (Achille-Frédéric-Félix
le Pescheur, comte de), né à Aix-la-Chapelle le 3 février 1798, marié en
1819 à Catherine-Marie Labbé de Pont-Labbé, fille aînée de M. le marquis
de Pont-Labbé, gentilhomme de la chambre, commandeur de Saint-Louis,
grand officier de la Légion d'honneur, pair de France, etc., etc., veuf
en 1822, remarié en... (ici la date manquait) à Béatrice-Rosalie-Marie
Roger, fille d'un simple capitaine de l'Empire, en retrait de solde
depuis la rentrée des Bourbons...»
--En voilà une chute! s'interrompit Fromenteau.--Va toujours...
--«Colonel de hussards, démissionnaire en 1830, officier de la Légion
d'honneur, membre du conseil général de l'Indre...»
Clérambault lui mit la main sur l'épaule.
--Le détail de la fortune? dit-il.
--Voilà, patron, répondit Fromenteau, qui eut un complaisant sourire;
quand il s'agit de mariage, c'est le principal... hé hé!... Mademoiselle
Césarine est fille unique... grande héritière... hé! hé!... mais le
comte Achille n'a que trente-huit ans... et la comtesse sa femme est
toute jeune... hé! hé!... hé hé!... En voilà une qui est jolie!... ses
petits frères et soeurs peuvent venir...
--La fortune? répéta Clérambault, qui frappa du pied avec impatience.
--Voilà, patron, voilà... C'est magnifique!... cinquante-cinq mille
francs de contributions foncières... en France seulement... sans compter
les biens de Prusse et les valeurs mobilières.
--Cinquante-cinq mille francs! répéta Clérambault.
--Quand on songe qu'avec la cinquante-cinquième partie de cela, soupira
Fromenteau, l'odontophile végétal marcherait sur des roulettes... que
j'aurais une position faite... et que je serais le quatrième de
Stéphanie!... Voulez-vous le détail?
--Rapidement.
--Il y a d'abord la terre de Mersanz, dans l'Allier, qui rapporte peu de
chose à cause de l'entretien du château... on calcule que le château
avec ses dépendances coûte soixante mille francs par an... Laissons la
terre de Mersanz pour mémoire... La terre de Châtillon-le-Pape, même
département; mal régie, rapporte quarante-sept mille francs quitte
d'impôt... Les moulins à foulon du Chenu, même département, sont
affermés trente-trois mille francs... L'usine d'Esdron, près de la
Flèche (Sarthe), donne cent cinquante mille livres de rente... La
minoterie de Randon...
--La somme des biens de France? dit Clérambault, qui essuya la sueur de
son front.
Il avait la fièvre.
--De trois cent cinquante à quatre cent mille.
--Et les valeurs mobilières?
--Des actions partout... au moins deux mille francs de revenu.
--Et les biens d'Allemagne?
--Une centaine de mille francs.
--De rente?
--Parbleu!
Clérambault reprit haleine avec force. Il étouffait.
--Sept cent mille francs de revenu, supputa-t-il.
--Au bas mot! appuya Fromenteau; et quand on songe qu'avec la sept
centième partie de cela...
--Mais dépense-t-il ses rentes? demanda Clérambault.
--Mal... il fait beaucoup de bien... pas d'esbrouffe... il y a des gens
qui avec ça assourdiraient Paris!
--Et son beau-père?
--Le colonel Roger?... Vieille garde... moustache héroïque... victoires
et conquêtes... brave homme... rude au poil... Il est venu s'établir
chez son gendre depuis huit jours, on ne sait pourquoi ni comment...
M. Garnier de Clérambault eut un si singulier sourire, que Fromenteau
s'interrompit pour lui demander:
--Est-ce que vous le savez, vous, patron?
Le marieur haussa les épaules.
--C'est qu'il y a des moments, reprit Fromenteau, où je m'imagine que
vous êtes plus savant que moi sur le compte de cette famille-là.
Clérambault toussa et tourna la tête.
--Le beau-père et le gendre sont bien ensemble? demanda-t-il.
--Très-bien... Seulement, le beau-père aime trop les Invalides... Il a
fait mettre une table de cabaret dans le jardin... et ça marche!... Il
va toujours d'un côté de la table le capitaine Roger, de l'autre un
troupier hors d'usage... On cause batailles et fredaines, Mars et
Vénus...
--Ce pauvre bon capitaine! dit Clérambault, qui avait toujours aux
lèvres son étrange sourire; ça fait l'éloge de son coeur.
--Assurément; mais ça ne plaira pas longtemps à son gendre.
Le marieur prit dans sa poche un autre cigare. Il semblait être
d'excellente humeur.
--Patron, lui dit Fromenteau, vous devez être de la même fournée que le
beau-père, ou à peu près...
M. de Clérambault fit mine d'être très-occupé à allumer son cigare.
--Vous êtes ancien officier de l'Empire, pas vrai? continua Fromenteau.
--Je m'en fais gloire, continua solennellement le marieur.
--On dit que ce capitaine Roger était un diable à quatre...
--Peuh!... fit Clérambault, il y a tant de Roger!... c'est comme les
Martin...
--Et les Durand... et les Lebreton... Pour en revenir...
Clérambault lui imposa silence d'un geste, remit sa boîte à cigares
dans sa poche et tira son portefeuille, qu'il ouvrit.
--M. Fromenteau, prononça-t-il confidentiellement, vous avez dit tout à
l'heure un mot profond.
--Vraiment, patron?
--Vous avez dit: «Le comte de Mersanz n'a que trente-huit ans...»
--Dame!... de 1798 à 1836...
Clérambault hocha la tête et laissa tomber ces paroles:
--Ce n'est pas la fille qui est un grand parti, c'est le père.
--Le père est marié, dit Fromenteau.
Clérambault mit du vent dans ses joues. L'agent de renseignements se
rapprocha de lui.
--Est-ce que vous croiriez...? prononça-t-il mystérieusement.
Puis, comme l'autre gardait le silence, il ajouta:
--On l'a dit dans le temps...
Il se fit un bruit léger au-dessus d'eux. Ils levèrent la tête en même
temps et vivement. Une haute pyramide de bois à brûler montait à trente
pieds au-dessus de la muraille. Aucun ouvrier ne se montrait sur la
pile.
--On l'a dit, répéta Clérambault, qui baissa la voix.
Il prit dans son portefeuille un billet de banque de mille francs, en
ajoutant:
--Et, si je connaissais quelqu'un qui voulût gagner ceci...
--Moi, patron, moi! s'écria le pauvre Fromenteau, qui joignit ses mains
tremblantes avec ferveur; l'odontophile végétal... Stéphanie... tous mes
rêves de fortune et d'amour.
Clérambault tenait le billet entre l'index et le pouce.
--Il s'agirait, dit-il posément, d'explorer un peu les cartons de maître
Souëf et de chercher le contrat de mariage de M. le comte avec Béatrice
Roger.
Fromenteau, pâle d'émotion, tendait la main déjà pour saisir le billet,
lorsqu'un bruit plus distinct se fit au haut de la pile. Nos deux
interlocuteurs n'eurent pas même le temps de lever la tête, cette
fois.--Un homme tomba comme une bombe entre eux deux. En tombant, et
avant de toucher terre, il saisit le billet de banque à la volée.
Clérambault et Fromenteau reculèrent. Il n'y avait que de l'étonnement
dans les yeux du second; mais la physionomie naguère si hautaine du
marieur était bouleversée. Ses dents claquaient sous sa moustache.
--Jean Lagard!... balbutia-t-il.
--Bonjour, mon vieux Garnier! fit celui-ci, qui fourra tranquillement le
billet dans la poche de son pantalon de toile; comment va?
Il fit en même temps un signe amical à Fromenteau, qui le regardait,
frappé d'étonnement, et n'osait crier au voleur!
C'était un gros réjoui d'ouvrier, robuste et découplé à merveille. Il
paraissait âgé de vingt-cinq à trente ans: l'amour du travail n'était
pas gravé sur ses traits.
Il aurait dû se casser les reins dix fois en sautant du haut de la
pyramide; mais ses reins en avaient vu bien d'autres, et sa figure
rubiconde n'avait même pas changé de couleur.
--D'où viens-tu? demanda Clérambault sans réclamer son billet de banque.
--De loin, mon vieux, répliqua Jean Lagard; on te dira ça quand monsieur
ne sera pas là... J'ai pris du service là dedans, un petit peu (il
montrait le chantier), pour attendre l'occasion de te présenter mes
compliments... Je donne congé... le chiffon vaut deux mois de noces et
festins... quand ça sera fini, j'irai te voir... A l'avantage!
Une voix doucette et charmante cria au bout de la ruelle, derrière
l'angle de l'avenue d'Harcourt:
--Voilà le plaisir, mesdames!... voilà le plaisir!
Clérambault et Fromenteau échangèrent un regard.
--Carabosse! s'écria Jean Lagard, ma bonne amie Carabosse!... Voilà ce
que j'appelle de la chance... j'aurais donné cent sous pour la
rencontrer aujourd'hui!
On vit d'abord apparaître une boîte de forme cylindrique, en bois léger,
cerclé de fer, à l'angle de la rue d'Harcourt; puis une petite vieille,
proprette, menue, souriante, le corps un peu jeté de côté par l'habitude
de porter sa boîte à plaisirs, se montra au bout de la ruelle. Dès
qu'elle aperçut notre groupe, elle leur fit gaillardement signe de tête
et demanda:
--En voulez-vous?
--A bientôt, mon vieux Garnier, dit Lagard, qui s'élança vers la petite
vieille et la souleva dans ses bras comme un enfant.
M. de Clérambault tira sa montre. Il avait l'air consterné.
--Du moment que ces deux-là nous ont vus ensemble, monsieur Fromenteau,
dit-il, vous ne m'êtes plus bon à rien... Bonne santé je vous souhaite!
Il s'éloigna, laissant le malheureux Fromenteau appuyé contre le mur.
Jamais cet agent de renseignements ne s'était vu si près du billet de
mille francs qui devait lui donner l'odontophile végétal et Stéphanie.
Clérambault descendit la ruelle à grands pas; en arrivant à l'avenue de
Saxe, une voix railleuse frappa ses oreilles:
--Voilà le plaisir, mesdames, voilà le plaisir!
La petite bonne femme avait fait le tour par l'avenue d'Harcourt. Elle
arrivait bras dessus bras dessous avec Jean Lagard.--Le marieur se mit
en pleine déroute et gagna le revers des Invalides.
--En voulez-vous? lui cria de loin la petite bonne femme.
Elle s'arrêta devant la porte de la pension. Jean Lagard lui mit deux
gros baisers sur les joues et lui dit:
--A ce soir, barrière des Paillassons... Le lieutenant y sera, mort ou
vif, foi d'homme!
II
--La pension Géran.--
Il y avait deux demoiselles Géran, mademoiselle Mélite, qui était la
grande demoiselle Géran, et mademoiselle Philomène, plus humble, moins
haute sur jambes et qui parlait aux parents dévots. Mademoiselle Mélite
était pour les mondains. Elle appuyait sur l'instruction et les talents
d'agréments; elle avait un mot pour gagner le coeur des mères à sa
mode: _brillant sujet_.
_Brillant sujet_, soyez certains de cela, est une invention comme
l'odontophile végétal. _Brillant sujet_ mettait l'eau à la bouche de
toutes les aïeules. Un brillant sujet, fille de procureur, peut devenir
duchesse. Mademoiselle Mélite vous avait une manière de dire cela:
--Je puis vous promettre, madame, de faire avec ce cher ange un brillant
sujet!
On avait vu sortir, en effet, de la pension Géran plusieurs brillants
sujets.
Mademoiselle Mélite était savante. Elle parlait plusieurs langues.
C'était elle qui avait traduit son enseigne en anglais, en allemand et
en espagnol. Son influence s'exerçait principalement sur les bourgeois,
qui la prenaient pour une femme de grand ton.
Mademoiselle Philomène, au contraire, exploitait le faubourg
Saint-Germain. On ne peut prendre les vraies grandes dames que par la
modestie. Mademoiselle Philomène était la modestie même. Elle parlait
simplement, un peu vulgairement même, comme cela se fait exprès dans les
salons purs, par haine du beau français des parvenus.
Elle avait aussi son mot, mademoiselle Philomène, un mot composé, un mot
adroit jusqu'à la subtilité la plus raffinée. Elle disait à madame la
marquise:
--Nous ferons de votre chère petite _une honnête femme qui sera
remarquée partout_.
Comprenez-vous? _honnête femme_ aurait blessé la _dame_ de l'avoué. En
parlant à certaines gens, ce mot femme est impoli. Le bourgeois n'entend
pas raison, ventrebleu! Il n'a ni femme ni fille, il a sa dame et sa
demoiselle. Quiconque oublie cette nuance a _mauvais genre_.
C'est le contraire au faubourg.--Et cependant honnête femme ne suffit
pas pour traduire brillant sujet. Il faut autre chose. Cette expression
niaise: brillant sujet, eût offensé sans doute madame la comtesse; mais
madame la comtesse veut aussi pourtant que sa fille étincelle un petit
peu.
Or, voilà! Philomène était tout simplement une demoiselle de génie. Elle
avait trouvé ce protocole: «Une honnête femme qui sera remarquée
partout.»
Bien des gens seront de notre opinion: ce protocole est sublime.
Philomène était l'aînée des demoiselles Géran. Notez, en passant, qu'il
n'est pas indifférent de s'appeler Philomène. Elle s'occupait de
l'éducation religieuse et de l'administration: ce n'était pas une fille
à se mettre en avant. Mélite, la grande mademoiselle Géran, passait en
tous lieux pour la présidente de cette république; mais Philomène la
menait par le bout du nez.
Au physique, Mélite était grande, haute en couleur, forte d'épaules et
belle femme. Elle portait des robes de soie noire et frisait ses
cheveux, qui avaient une tendance naturelle à la rébellion. Elle se
donnait bientôt trente ans, et prisait sans relâche, pour prêter un peu
d'aplomb à cet âge trop tendre, dans une vaste tabatière
d'or.--Philomène boitait légèrement de la jambe gauche. Le mérinos était
son étoffe favorite; elle portait ses cheveux en bandeaux sous un bonnet
sévère. Elle était avenante, grassouillette, souple, courte, et se
vantait à propos d'avoir passé la quarantaine.
Je ne sais pourquoi il n'existe pas au monde une seule maîtresse de
pensionnat qui ait choisi ce métier par vocation. C'est toujours un
accident.--Il n'y a que les concierges pour avoir éprouvé plus de
malheurs.--Les maîtresses de pension sont invariablement des créatures
déclassées, des nefs humaines, battues par la tempête. Elles sont cela,
ne pouvant plus être autre chose. Si le ciel l'eût voulu, elles auraient
toutes un hôtel et cent mille écus de rente.
Ce qui les mettrait à leur place, assurément.
La chute de l'Empire en créa des quantités. On en doit plusieurs aux
inondations de la Loire; quelques-unes sont nées du naufrage de la
Méduse. Il n'est point de désastre qui n'ait cette compensation de
produire une ou plusieurs institutrices. Ce sont les filles du feu, du
fer ou de l'eau. Elles sortent des châteaux incendiés ou des maisons
écroulées. Les moindres sont nées d'un coup de foudre.
Les demoiselles Géran étaient trop habiles pour conter aux parents de
longues et ennuyeuses histoires, mais elles plaçaient volontiers cette
phrase que Mélite ponctuait par un soupir, Philomène par un sourire:
«L'affaire de Saint-Domingue a pris deux millions cinq cent mille francs
à feu notre pauvre père.»
On leur touchait deux mots de l'indemnité pour les consoler, et tout
était fini.
C'étaient, du reste, il faut l'avouer, d'assez bonnes personnes, surtout
aux approches de la Sainte-Mélite, de la Sainte-Philomène et du premier
jour de l'an. Elles ne maltraitaient guère que leurs sous-maîtresses et
distribuaient des prix à tout le monde à la fin de l'année.
* * * * *
Ce fut, lorsque la cloche sonna pour la recréation de onze heures, ce
fut sur le perron comme une turbulente cascade de têtes blondes et de
têtes brunes. Les cheveux bouclés, pris par le vent, voltigèrent; les
robes d'été ondoyèrent du haut en bas des degrés, et le flot animé,
franchissant la dernière marche, s'éparpilla sur la pelouse.
Une vraie pelouse. L'établissement Géran avait un jardin sincère, avec
des acacias réels, de l'herbe, du sable et des murs tapissés de vigne
vierge.
Le gai soleil riait dans le feuillage encore clair. Les rosiers
boutonnaient; il y avait des primevères le long du mur. C'était mai, le
joli mois des gazons et des fleurs; mai, le mois des jeux et des amours,
où les oiseaux chantent, où l'eau tiédit dans le ruisseau sablé d'or
pour baigner les petits pieds des fillettes.
L'enfant bondit joyeusement sous cet espiègle soleil de mai, qui donne à
la jeune fille une démarche plus languissante. Pourquoi?
La fraise se noue et blanchit déjà au bois; la cerise est verte sur
l'arbre; demain, le groseillier va teindre en rouge ses grappes qui
pendent à terre. Les marronniers ont leurs aigrettes près de fleurir;
l'acacia suspend ses gousses à l'odeur enivrante et trop douce. Pourquoi
sautez-vous plus légères, fillettes infatigables, quand vos soeurs
aînées cherchent déjà l'ombre et le repos?
Voici les jeux! Blanche a son cerceau, Claire saisit les manches de sa
corde.--Amélie et Marie reçoivent et lancent tour à tour, à l'aide de
leurs baguettes jumelles, l'anneau bariolé des Grâces.--Dieu me
pardonne! il y a là une demi-douzaine de petits anges qui donnent à
déjeuner à leurs poupées.--Emma se demande comment on peut se divertir
à cela, elle qui, malgré la brise, bâtit son château de cartes sur un
banc.
Gare à la ronde qui passe! Élise, Robertine, Valérie et les autres, des
démons qui tournent à perdre haleine, et qui promettent de n'aller plus
au bois, puisque les lauriers sont coupés.
Qui donc a coupé ces pauvres lauriers de la chanson? Pour tant de
lauriers coupés, il y avait donc, en cet heureux pays, bien des têtes de
héros ou bien des fronts de poëtes?
Hélas! sont-ce des lauriers qu'on va chercher au bois?
Gare à la ronde! Valérie la brune, Élise la blonde, Robertine, dont les
cheveux châtains rebondissent en boucles si belles! Elles sont lancées
et courent, suivies par le fretin des poupées vivantes, autour d'Anaïs,
immobile au centre du cercle.--Embrassez celle que vous voudrez...
Et qu'on se range pour laisser passer la ronde.
C'est Élise qui chante. Il y a déjà de la prétention dans son accent.
Brillant sujet!... Mais que Valérie y va de bon coeur! Et comme
Robertine essuie sans façon, du revers de sa main mignonne, les gouttes
de sueur qui perlent sous ses grands cheveux!
Et qu'elles se moquent de bon coeur des innocentes qui jouent là-bas à
_la tour, prends garde_! le jeu des nigaudes, qui contient pourtant un
excellent symbole.
Dans le monde, la femme est une forteresse qui doit se défendre toujours
et toujours prendre garde.
L'escarpolette! voilà pour les vaillantes!--Et les barres! Mais Sophie
est de mauvaise foi et Madeleine ne veut jamais être prisonnière. Le
chat vaut mieux, le chat coupé surtout. Mais ce qui vaut mieux encore,
mieux que n'importe quoi, c'est la corde, la grande corde, parce qu'il y
a un cercle autour et qu'on est regardé.
Sans la galerie, qui donc sauterait à la corde?
Petites, moyennes, grandes, vont et viennent, courent et s'arrêtent.
Voyez leurs gestes et leurs sourires. Ce sont des femmes. Il y a plus:
quoiqu'elles se mêlent sans souci et franchement, un regard observateur
distingue aisément parmi elles les castes et les provenances. Les
petites du grand monde sont mises plus simplement et mieux; les petites
bourgeoises, à part les signes physiques qui trompent quelquefois, sont
plus maniérées et respectent leur toilette davantage.--D'ailleurs, il y
a les noms qui sont un guide presque certain. Ne demandez pas d'où
sortent Irma, Athénaïs, Rosa, Zuléma, Zédelie ou Malvina. Les noms ne
mentent jamais.
Celles-ci ne s'amusent pas. Elles sont trois ou quatre autour de la
sous-maîtresse, plus triste et plus ennuyée qu'elles. Ce sont les
retenues. Qu'ont-elles fait? ou que n'ont-elles pas fait, les
paresseuses?--Si elles n'étaient pas là, la sous-maîtresse, pauvre
fille, pourrait poser sur un banc ce lourd tome de Rollin, qu'elle fait
semblant de lire, et dévorer _Ivanhoé_, qui est dans sa poche; mais
elles l'observent. Elles savent où est _Ivanhoé_; elles se vengent.
--Maxence! à la ronde! A la ronde, Césarine!
Deux charmantes filles, celles-ci, mais grandes; deux demoiselles de dix
sept ans.
--Césarine! veux-tu jouer à la tour?
--Veux-tu courir aux barres, Maxence?
Dix-sept-ans, des tailles fines et souples, d'adorables visages et de
ces divines chevelures, l'une fauve, l'autre cendrée, que les peintres
aiment tant à faire miroiter sous leur pinceau!
--C'est Maxence qui sait des rondes!
--Et Césarine court si bien!
--Aux barres, aux barres!
--A la ronde!.. veux-tu?
--Césarine!
--Maxence!
Mademoiselle Césarine de Mersanz, fille unique d'un comte, s'il vous
plaît! Mademoiselle Maxence de Sainte-Croix, fille unique d'une
marquise, je vous prie.
Mon Dieu! voilà un an, à ce même mois de mai, Maxence et Césarine
étaient les premières aux barres et à la ronde. Mais les mois de mai se
suivent et cessent tout à coup de se ressembler.
Maintenant, aux récréations, Césarine et Maxence se promenaient
gravement, fuyant les jeux insipides et causant Dieu sait de quoi. Elles
n'étaient plus enfants. Elles rêvaient le monde, impatientes de franchir
ce mur odieux qui leur cachait les joies et les élégances parisiennes.
Les barres, la ronde, ah! fi!--Songez que, dans trois mois, elles
pouvaient être mariées.
Il y avait un cavalier au bout du jardin; au sommet du cavalier, il y
avait une tonnelle. C'était là que les deux grandes (on les appelait
ainsi dans la pension), c'était là que les deux grandes par excellence
aimaient à se reposer. Du cavalier, on apercevait un petit coin de
Paris: l'avenue de Saxe, le rond-point de Breteuil et les maisons
situées à l'extrémité de la rue Neuve-Plumet.--Quand il venait
quelqu'un, grande, moyenne ou petite, déranger nos deux compagnes dans
leur sanctuaire, elles se fâchaient.
Elles s'aimaient, il fallait voir! Vous connaissez ces amitiés de
pension qui ne doivent finir qu'avec la vie. Elles ne pouvaient
absolument pas vivre l'une sans l'autre. Toutes deux avaient le même
âge. Césarine avait fait son éducation entière à la pension Géran;
Maxence n'y était que depuis dix-huit mois; mais il leur avait à peine
fallu un jour pour éprouver cette commune sympathie qui les entraînait
l'une vers l'autre.
C'était Maxence qui avait ces beaux cheveux d'un brun fauve. Elle était
pâle, et son profil, sculpté hardiment, rappelait les contours de la
madone espagnole. Il y avait comme un feu latent dans le regard de ses
grands yeux noirs, frangés de cils énormes. Sa bouche harmonieuse et
pure souriait peu, mais noblement. Sa taille était haute, élancée et
forte à la fois. Il y avait dans tous ses mouvements je ne sais quelle
grâce fière, impossible à définir.
Césarine, moins belle assurément, était peut-être plus jolie. Maxence de
Sainte-Croix était une femme tout à fait, tandis que Césarine gardait
beaucoup de sa gentillesse d'enfant. Ses traits avaient une délicatesse
extrême; ses yeux d'un bleu foncé petillaient d'esprit et de malice sous
les masses cendrées de ses admirables cheveux blonds; sa taille, qu'on
eût prise dans la main, était merveilleusement modelée.--Avec cela, des
pieds à chausser large la pantoufle de Cendrillon et des mains de fée...
Ce fut un grand tumulte tout à coup.
--Voilà le plaisir, mesdames!... voilà le plaisir!
--Carabosse! la petite bonne femme Carabosse! cria-t-on de toutes parts.
Elle était sur le seuil d'une porte basse qui communiquait avec la cour
de la pension, le poing sur la hanche, la main au couvercle de sa boîte
à plaisirs.--Il y avait là des fillettes de douze ans, qui étaient plus
hautes qu'elle; mais ce fou rire qui s'était emparé de toute la pension
à sa vue n'avait rien de moqueur.--On saluait ainsi tous les jours la
petite bonne femme. On l'aimait. Elle avait la réplique si bonne et le
visage si joyeux.
Et propre! et leste encore, quoiqu'elle fût vieille! et toujours prête à
faire crédit à l'insu de la sous-maîtresse!
Elle avait un compte courant très-compliqué, je vous assure. Tout cela
était dans sa tête. Elle ne se trompait jamais.
Trente ans auparavant, cette petite femme avait dû être une beauté en
miniature. Ses traits étaient réguliers et fins. Ses cheveux, éclatants
de blancheur, restaient épais, et ondulaient naturellement sur son
front. La légère déviation de sa taille lui donnait seulement une
singulière allure, surtout lorsqu'elle s'obstinait à suivre les soldats
au pas accéléré, en prenant la mesure des tambours.
Elle avait cette manie, tout le monde la lui connaissait. Depuis une
dizaine d'années qu'elle était dans le quartier, chaque fois qu'un
régiment passait, musique en tête, on voyait la petite bonne femme avec
sa jupe courte, son bonnet toujours bien blanc et sa grande boîte,
qu'elle mettait dans ces occasions-là sur son dos, courir sur la pointe
des pavés avec une légèreté vraiment fantastique, jusqu'à ce qu'elle fût
à l'arrière-garde. Une fois là, elle allongeait le pas en mesure; son
visage prenait une expression martiale, et sa courte taille, redressée
militairement, malgré le poids de sa boîte, grandissait d'un bon quart
de pouce.
Les soldats riaient. Elle leur donnait des poignées de plaisir cassé,
ils l'appelaient maman: un rayon de joie profond illuminait aussitôt son
visage.
Cette passion qu'elle avait pour les soldats amusait beaucoup le
voisinage. On pensait généralement que la petite bonne femme n'avait pas
la tête bien solide.
Mais c'étaient là ses débauches, et nous la trouvons ici dans l'exercice
officiel de ses fonctions.--Outre sa boîte, elle avait à l'ordinaire un
panier d'osier, doublé de papier blanc, qu'elle portait au bras. Ce
panier était plein de pommes d'api si brillantes et si jolies, que vous
eussiez dit la tête d'un bouquet de fleurs. Elle était fière de ses
pommes, qu'elle ne vendait pourtant pas cher. Si quelqu'un eût osé
prétendre que la petite bonne femme n'avait pas les pommes les plus
mignonnes de Paris, elle se serait battue.
--Voilà le plaisir, _mesdames_! voilà le plaisir!
Elle n'avait garde de changer la formule consacrée. Pour des fillettes,
c'est déjà fort agréable de s'entendre appeler mesdames. Mais la petite
bonne femme, nous le disons en toute sincérité, n'avait pas besoin de
flatteries pour achalander sa marchandise. Son plaisir, toujours frais,
avait un parfum exquis. Où le prenait-elle? le plaisir des autres
marchandes est insipide et sent la poussière.
Il fallut voir comme on se précipita vers elle de tous les coins du
jardin. Cent voix enfantines s'élevèrent, lorsqu'elle prononça d'un air
crâne son fameux:
--En voulez-vous?
--A moi! à moi! à moi!
--Pour un sou... pour deux sous...
--Des pommes d'api!
--Du sucre d'orge!
Heureuses les premières arrivées! Il y eut bien un léger échange de
pinçons, de tapotes et de croquignoles entre celles qui voulaient passer
toutes à la fois, mais la sous-maîtresse ne les vit pas.--Elles
souffrent tant, ces pauvres sous-maîtresses, que parfois elles
deviennent méchantes.
C'est assez rare. Ordinairement, elles s'engourdissent dans leurs
misères et supportent avec un égal stoïcisme les piqûres des élèves et
les coups de boutoir de madame.