LE DEVOIR ET LA MANIÈRE DE CROIRE

1. Doutes obsédants; leurs causes.--2. Remède: Appels à la raison et à

l’intervention de la volonté.--3. Elle est légitime, la foi étant un

acte libre et vertueux, non moins qu’une conviction.

1.--Doutes obsédants; leurs causes.

Dieu se manifestera donc tôt ou tard à celui qui le cherche de toute son

âme et s’efforce de réaliser le bien dans la mesure où il se dévoile. Le

point lumineux grandira de façon à dissiper tout doute sérieux. Même

alors, cependant, pour ne point diminuer le mérite inhérent à la foi,

Dieu proportionne sa lumière à nos besoins et, d’ordinaire, ne la

prodigue pas. Toujours son objet, malgré les preuves irréfragables qui

en montrent l’existence, reste lui-même dans un clair-obscur, impalpable

et comme invisible.

C’est qu’une des conditions de l’acte de foi chrétienne est qu’il soit

libre. Il est de sa nature que nous puissions, à notre gré, le poser ou

bien l’omettre. Or comment pourrions-nous refuser notre assentiment à la

divinité du Verbe, par exemple, si cette vérité, l’un des objets de

notre foi, était en elle-même resplendissante de clarté. Alors, ce ne

serait plus la foi, mais la science; bien plus, s’il s’agit des vérités

d’ordre surnaturel et des mystères, leur contemplation _sans voiles_

serait la _vision béatifique_, acte d’intuition qui est le privilège des

élus.

Entre celui qui _croit_, au sens propre du mot, et celui qui _sait_, la

différence n’est pas dans un degré divers de certitude. Elle est en

ceci, que l’homme de science saisit directement quelque chose de son

objet. Il le voit tantôt en lui-même, tantôt dans ses causes, tantôt

dans ses effets ou dans quelque rayon qu’il projette. Au contraire,

croire ou faire un acte de foi, c’est admettre une chose qu’on ne voit

point, sur l’_autorité d’un témoin_, qui sert ainsi d’intermédiaire

entre nous et l’objet. Il est clair que si le témoin est bien instruit

de ce qu’il raconte et d’une probité éprouvée, conditions qu’il est

souvent aisé de constater, nous serons aussi sûrs des faits qu’il nous

annonce que s’ils se passaient sous nos yeux.

Néanmoins, quand ces faits sont anciens, éloignés, d’un caractère

extraordinaire, l’intelligence, surtout si elle est poussée par le

mauvais vouloir, se voit sollicitée par des difficultés plus ou moins

spécieuses. Elle est portée à contrôler avec plus de sévérité ces

preuves qui sont des miracles.

Et puis, plusieurs des vérités qui font partie de la révélation sont non

point inintelligibles en elles-mêmes, mais incompréhensibles à notre

raison; et ces mystères, par une sorte de réaction, jettent quelques

ombres sur les événements qui en attestent du dehors l’absolue

certitude. Aussi, quand la raison sera éclairée et convaincue, tous les

nuages ne seront pas, pour cela, dissipés. Et, plus les vérités, fondées

sur le témoignage le moins suspect, seront élevées, plus l’esprit devra

faire effort pour se débarrasser de pensées troublantes qui, telles que

des oiseaux de nuit, voltigeront autour de lui. Les croyances les plus

fermes et les plus éclairées ne sont pas toujours à l’abri de ces

inquiétudes qui devancent la réflexion. Du moment que le doute survient

comme par surprise, sans acquiescement de notre part, la foi demeure

indemne.

2.--Remède au doute: appels à la raison et à la volonté.

Si obsédant que soit le doute, lui résister est toujours un devoir. Et

la tâche devient aisée pour celui qui a su approfondir, ne fût-ce qu’une

fois en sa vie, l’une ou l’autre des preuves classiques de sa croyance.

A la suite d’un attentif et loyal examen, il a été convaincu que la foi

ne déprime pas la raison, mais la perfectionne; que son objet est aussi

bien prouvé que la plupart des faits historiques, dont nul ne s’avise de

douter, et qu’il est non seulement légitime, mais rigoureusement

obligatoire de s’y attacher. L’intelligence, éclairée par ces preuves

convaincantes qu’elle ne perd pas de vue, sait que les doutes, d’où

qu’ils viennent, sont imprudents et illogiques.

Dès lors, si spécieuses que soient les objections qu’on lui oppose, un

homme sensé répondra comme répondait le chef des incrédules, Voltaire, à

des difficultés analogues: «Si on vous prouve une vérité, cette vérité

existe-t-elle moins parce qu’elle traîne après elle des conséquences

inquiétantes[27]?»

[27] _Dialogues d’Éphémère_. Second dialogue: _Sur la Divinité_. Édit.

du Journal _le Siècle_, t. VI, p. 137. Même aveu dans ses _Remarques

sur le bon sens_, éd. citée, t. IV, p. 746, et dans son _Traité de

Métaphysique_, ch. II.

Eh bien, les faits sur lesquels repose ma foi sont aussi incontestables

que les exploits de César. Ces faits prouvent que le Christ est Dieu et

a fondé l’Église catholique. Il importe peu qu’entre les conséquences

qui découlent de ces faits il y ait plusieurs mystères, c’est-à-dire des

choses dont je ne comprends pas la nature, parce qu’elle dépasse

infiniment mon intelligence. Ma raison tient les deux bouts de la chaîne

et tranquillise ma foi sur les chaînons invisibles qui les réunissent;

si, d’ailleurs, toute certaine qu’elle est du bien-fondé de sa croyance,

elle hésite et se trouble devant une difficulté qu’elle est impuissante

à résoudre directement, elle trouve dans la volonté, pour l’aider à

croire, un auxiliaire tout-puissant.

C’est le devoir de celle-ci d’intervenir. Pour déterminer indirectement

l’acte de foi, il suffit qu’elle opère une salutaire diversion aux

doutes importuns, qu’elle détourne l’esprit des difficultés plus ou

moins imaginaires qui l’inquiètent et le ramène sur les raisons d’une

valeur éprouvée qui le rassurent. Tel un matelot se dégage, de haute

lutte, des récifs et des tourbillons puis, parvenu vers la haute mer, il

ouvre ses voiles au seul vent favorable et se dirige droit vers le port.

En certaines circonstances l’action de la volonté est encore plus

prompte et plus décisive. Obéissant à la voix de la raison et du devoir,

sollicitée par les plus sacrés intérêts qui sont en jeu, elle peut et

doit pousser directement l’intelligence, d’ailleurs suffisamment

éclairée, à donner son assentiment, et l’entraîner, comme de haute

lutte, à faire un acte de foi. Ainsi, un chef d’armée, sûr de la justice

de sa cause, de l’excellence des dispositions prises avant le combat,

surtout de la position avantageuse qu’il occupe et d’où il domine des

ennemis sans valeur, imposera silence aux murmures de ses soldats

timides et hésitants, et, s’élançant à la tête de ses meilleures

colonnes, entraînera toutes ses troupes ralliées à la victoire.

3.--Ces appels à la volonté sont légitimes; car la foi est un acte

vertueux et libre non moins qu’une conviction.

Pourquoi cette double intervention de la volonté serait-elle illégitime?

Quel est l’homme qui, sans scrupule, n’écarte tous les jours, par un

acte de volonté, des difficultés heurtant ses opinions, du moment que

celles-ci lui semblent d’autre part suffisamment justifiées. Par un de

ces appels à la volonté, Renan lui-même, si on l’en croit, posait

quelques limites à son scepticisme et continuait de croire à la réalité

du monde physique: «Le scepticisme subjectif a pu m’obséder par moments,

écrivait-il dans ses _Souvenirs d’enfance et de jeunesse_; il ne m’a

jamais fait sérieusement douter de la réalité; ses objections sont par

moi tenues en séquestre dans une sorte de parc d’oubli; je n’y pense

pas.»

D’ailleurs bien que ce soit la volonté qui, au dernier instant, nous

détermine à l’acte de foi, il n’en est pas moins vrai que croire est le

fait de la faculté intellectuelle. Car à la raison seule il appartient

de discerner le vrai du faux, de juger de la valeur du témoignage, sur

lequel s’appuie et se mesure la foi; et, suivant la confiance que mérite

le témoin, de donner à la vérité qu’il propose tel degré d’adhésion.

La volonté attend donc d’être éclairée pour se porter vers l’acte de

foi, qu’elle atteint, pour ainsi dire, par le dehors. Elle est comme le

nerf de l’intelligence. L’une et l’autre faculté n’est pas moins

nécessaire à l’homme pour croire aux vérités révélées, que l’œil, les

ailes et les serres à l’oiseau pour découvrir et saisir sa proie.

En effet, placée seule en face des vérités révélées, l’intelligence

humaine, faute de pénétration, les saisirait mal. Si elle n’était point

faussée par les préjugés, elle regarderait, il est vrai, la révélation

comme plausible et même digne de sa créance. Mais son assentiment, s’il

se produisait, serait faible, hésitant. L’esprit, faute de cette

évidence qui rend tout doute impossible, oscillerait sans cesse du oui

au non, selon qu’il s’arrêterait aux arguments en faveur de la

révélation ou à ceux qui lui sont contraires.

En toute hypothèse, cette adhésion serait le résultat exclusif d’une

démonstration philosophique et se mesurerait uniquement sur elle. Or, un

tel assentiment ne mérite point les louanges et les récompenses qui sont

décernées à la foi. Elles ne lui conviennent que parce qu’elle est une

vertu. Or, c’est le propre de l’acte vertueux et méritoire d’être

essentiellement libre.

Concluons que toute âme a le droit et le devoir d’employer toute sa

force de volonté pour devenir et rester croyante. Son libre arbitre, en

arrêtant et maintenant la raison sur les plus solides preuves de la

révélation, doit contribuer à produire en elle de fermes convictions

religieuses. C’est à lui de l’entraîner ensuite, au travers de quelques

obscurités plus apparentes que réelles, vers une entière adhésion à la

parole de Dieu. Celui-ci, étant la vérité souveraine comme il est la

bonté infinie, exige l’hommage complet de notre intelligence et de notre

cœur. C’est son droit de ne vouloir être cru ni aimé à demi; et il

manquerait certainement quelque chose à l’hommage de notre esprit et de

notre cœur, s’il n’était à la fois libre et absolu.

Du doute à la foi · 第 13 / 18 题