1. Toutes les facultés appellent la foi.--2. Sans elle, point de vie
complètement vertueuse.--3. Point de bonheur.
1.--Toutes les facultés appellent la foi.
Croire est, en effet, un besoin pour l’âme, besoin d’autant plus
impérieux qu’elle est plus généreuse et élevée. L’homme n’est pas
seulement sur la terre, selon l’expressive parole de Sénèque, «pour
filtrer des breuvages et cuire des aliments». Son esprit, trop grand
pour être tout entier absorbé par les instincts du corps, a des
aspirations plus hautes que rien de ce qui passe ne peut satisfaire. Par
toutes ses facultés, tant que celles-ci gardent leur direction et leur
élan primitif et ne sont pas faussées ou alourdies par les vices, il se
projette par-delà le temps et l’espace vers ce qui ne finit pas. Les
découvertes les plus merveilleuses de la science profane intéressent un
moment l’esprit; elles ne le satisfont pas. Elles ne lui disent rien de
son origine, de sa nature, de sa fin. Ce sont là pourtant les questions
qui lui importent le plus, puisque son bonheur en dépend[1]. Abandonnée
à ses propres forces, la sagesse humaine entrevoit bien quelque chose
des hautes vérités qui sont l’unique aliment substantiel de l’âme. Mais
que de loisirs, d’efforts, de pénétration ne requiert pas cette
recherche hors des sentiers frayés par la religion! Beaucoup d’esprits
en sont incapables. Pour les mieux doués eux-mêmes, quand ils ne sont
pas accablés par les infirmités ou les soucis quotidiens de l’existence,
que de lacunes, d’incertitudes!
[1] F. BRUNETIÈRE, _Conférence sur la Renaissance de l’idéalisme_,
faite à Besançon, le 2 fév. 1896.
Ils voient qu’il faut honorer Dieu. Mais comment? la nature du culte qui
lui est dû et les autres devoirs auxquels sont astreints tous les
hommes, qui les expliquera au genre humain? Les philosophes? Interrogés
sur ces questions, les savants qui vivent à l’écart de la révélation
bégayent, hésitent et donnent des réponses contradictoires. «Il est
difficile, a dit Platon, de trouver le Créateur et le Père de l’univers;
mais le faire connaître _philosophiquement à tous_ est absolument
impossible[2].» Le sublime philosophe ne voyait, dans les vérités
découvertes par la sagesse humaine, que d’humbles épaves sur lesquelles
il fallait provisoirement s’embarquer; seule, une révélation venue du
ciel lui semblait un navire assez sûr et résistant pour la traversée de
la vie[3].
[2] PLATON, _Timée_, édit. A.-F. Didot, vol. II, part. I, p. 204, n.
2, XXX.
[3] _Phédon_. vol. I, n. XXXV, p. 67. _Le second Alcibiade_, n. XIII
et XIV.
Si elle n’avait la révélation pour guide, la raison humaine, distraite
et appesantie par le souci des choses temporelles, obscurcie par les
passions, connaîtrait mal ses devoirs essentiels, surtout envers Dieu.
Ne voyons-nous pas des esprits distingués, à qui «le christianisme ne
suffit pas», osciller inquiets d’une incrédulité absolue à de puériles
superstitions? Inhabiles à honorer Dieu comme il mérite d’être honoré,
comment l’apaiserions-nous après l’avoir offensé? Il y aurait toujours
lieu de nous poser cette question troublante: mon péché est-il pardonné?
Comme écrasés sous le sentiment de l’infinie majesté, dont le mystère
impénétrable ajouterait encore à notre terreur, nous n’entendrions pas
au fond de la conscience cette consolante réponse: «Va en paix, tes
péchés te sont remis.»
Non moins obscure pour nous serait la question de notre destinée et il y
aurait là pour les grandes âmes qui se sentent plus à l’étroit dans ce
monde, une source de poignantes anxiétés. Que d’hommes d’élite, poussés
par cette inquiétude, sont venus comme M. Littré, se reposer aux pieds
du Christ! Ils se sont dit: Sans doute, la raison nous affirme que le
désordre doit tôt ou tard faire place à l’ordre; que les longues
douleurs patiemment supportées, l’immolation de soi-même au bonheur des
autres, la constante fidélité à ce que prescrit la conscience, méritent
plus que la satisfaction intime du devoir accompli. Mais quand et dans
quelles conditions la vertu sera-t-elle récompensée et l’injustice
punie? Pour donner à cette question une réponse claire, intelligible à
tous; pour verser une paix profonde à l’âme, qui, au milieu des plaisirs
trompeurs et des amertumes de la vie, ne perd jamais entièrement la soif
de l’infini, il fallait que son divin auteur lui parlât, s’approchât
d’elle pour s’en faire aimer, l’élever par degrés jusqu’à lui; et promît
de combler un jour, en se donnant à elle, l’immensité de ses désirs.
2.--Sans la foi, point de vie complètement vertueuse.
Puisque l’une des conditions préalables, pour arriver à la foi, est d’en
sentir le besoin et de la désirer, établissons-en la souveraine
importance, en faisant voir que, sans elle, il n’est guère de solide et
constante vertu, et point de vrai bonheur.
Sans religion, il est fort malaisé, pour ne rien dire de plus, d’être
vertueux. Il se peut bien que l’élévation naturelle de l’âme,
l’excellence de l’éducation, la nature même du caractère et du
tempérament, le manque de loisirs, l’éloignement des occasions dérobent
l’incrédule à certaines tentations ou l’empêchent, le cas échéant, d’y
succomber.
Mais, si privilégié soit-il, d’autres tentations plus délicates,
peut-être, auront prise sur lui. Où trouvera-t-il les moyens de leur
résister? En lui-même? Cela serait vraiment étrange. Il est des cas,--et
ils ne sont pas rares,--où le croyant, pour ne pas tomber, doit faire
usage contre le tentateur de toutes les armes que lui fournissent la
nature et la foi appuyées sur la grâce; il se voit forcé de recourir à
la prière, d’appeler Dieu à son secours, de songer au législateur et
juge suprême qui le contemple, lui intime ses ordres absolus, lui
montre, en perspective, selon l’issue de la lutte, de sublimes
récompenses ou de terribles châtiments. Comment, privé de tous ces
mobiles, dont le poids est infini, celui qui ne croit pas sera-t-il
toujours victorieux?
Le sentiment de l’honneur humain suppléera, peut-être, soit à la grâce
qui est un spécial secours de Dieu, soit au défaut de tout auxiliaire
surhumain! Sans doute, nous aurions tort de dédaigner le sens de
l’honneur, quand celui-ci est véritable. Mais, il faut bien convenir que
l’honneur, d’après lequel se guident ceux qui n’obéissent plus à aucun
motif surhumain, ne s’étend pas, d’ordinaire, aux pensées, aux désirs,
aux actions secrètes.
Un juge peu autorisé, l’opinion mondaine, décide dans ces questions
d’honneur; elle tolère et souvent absout bien des actes publics,
condamnables aux yeux de la conscience.
Elle ne regarde pas toujours comme un crime les unions dépourvues, non
seulement du visa civil, mais--ce qui est autrement grave--de la
bénédiction religieuse. L’infidélité conjugale, elle-même, en certaines
circonstances, n’attire aucune flétrissure. Il est tant de manières
habiles de voler ou de se mal conduire qui assurent l’indulgence du
monde, ce jury impersonnel et capricieux! Devant lui, ceux-là seulement
sont déshonorés, qui sont assez maladroits pour se laisser prendre la
main dans la poche du voisin, et se faire condamner aux assises. Encore,
un coup d’épée, bravement donné ou habilement esquivé, suffit-il, la
plupart du temps, à rétablir l’honneur compromis.
Quant aux sentiments d’honneur plus chevaleresques et plus élevés,
semblables à un juge intègre dont l’œil serait toujours ouvert sur la
vie entière, ils sont rares ceux qui les conservent dans leur première
délicatesse. Le sens religieux une fois émoussé, celui de l’honneur,
cette ombre pâle de la conscience, s’atrophie et s’altère peu à peu. Que
des passions ardentes viennent alors à s’attiser au fond du cœur; que
l’ambition, la haine, l’avarice, les amours illicites, la cupidité
soufflent sans trêve leurs coupables suggestions. Qu’un homme, en butte
à leurs terribles sollicitations, puisse se dire: Voilà de l’or, des
dignités, des plaisirs, je n’ai qu’à tendre la main pour en jouir, sans
que nul œil au monde y prenne garde... Qui osera affirmer que la volonté
toujours obsédée résistera toujours! Beaucoup d’hommes irréligieux, en
cela inconséquents, ne se fient guère à une vertu qui n’a pas pour
fondement la religion. Les opinions de Rousseau et même de Voltaire, à
cet égard, sont trop connues pour que nous les citions[4].
[4] _Émile_, éd. Didot, vol. 2, ch. IV, p. 23, 114 avec la note p.
119; articles de Voltaire sur l’_Athéisme_ dans le dictionnaire
philos.
Jetée dans la société, cette idée qu’il n’est d’autre bonheur que celui
d’ici-bas et que la religion est un vain mot, me semble le plus
redoutable explosif qu’on puisse jamais imaginer. Comme le désir du
bonheur sort du fond de leur nature, il va de soi que les hommes
déploieront toute leur énergie pour le conquérir là où ils espèrent le
rencontrer. Anarchistes et socialistes ne sont si redoutables que parce
que leurs chefs ont détourné et déchaîné contre l’ordre établi ce
formidable instinct, en leur persuadant qu’il n’est pas de bonheur hors
de la vie présente.
Et vraiment, s’il n’est pas de législateur souverain qui ordonne,
récompense et punisse, les principes sur lesquels repose notre
civilisation perdent leur base sacrée. Les idées corrélatives de droit
et de devoir n’ont plus rien d’absolu et d’obligatoire; elles deviennent
inertes, comme un arc brisé. Pourquoi serais-je obligé de vous respecter
dans votre honneur, votre fortune ou votre vie? Pourquoi serais-je tenu
de respecter ma propre vie? Dieu supprimé, je ne vois dans ce qu’on
appelle devoir ou même vertu, qu’une affaire de convenance, de prudence
ou de bon ton. Au sens rigoureux, le devoir n’existe plus. Il y a encore
des actions malséantes, des gens inconvenants et grossiers; il n’y a
plus de criminels; le péché a disparu; car le péché suppose la violation
d’une loi établie et sanctionnée par un législateur suprême. Et nous
verrons plus loin que, dans l’état présent du monde, renier le Christ et
son Église, c’est, par une conséquence fatale, rejeter jusqu’à la
Providence divine.
Quoi qu’on ait pu dire, les seules conséquences morales qui découlent
des systèmes incompatibles avec la foi au surnaturel démontrent la
fausseté de ces systèmes. Le mensonge ne peut être un principe de vie
indispensable à l’individu et à la société. Vainement on s’efforce
d’esquiver cette écrasante objection, et de reconstruire une morale sur
des fondements nouveaux. A la suite de Kant, on élimine l’intervention
de Dieu comme principe de l’obligation morale et on fait dépendre
celle-ci de la raison humaine, ainsi devenue indépendante et autonome:
comme si une loi dont je suis l’auteur pouvait s’imposer à moi,
d’autorité! Comme si le lien que j’ai pu former, je ne pouvais le
défaire!
Pour m’obliger, invoquera-t-on l’intervention de l’État? Mais, d’abord,
la plupart de mes devoirs sont antérieurs à sa formation et survivraient
à sa destruction. Et puis, ceux qui en appellent à l’État comme au
principe d’obligation morale ne voient en lui que la résultante des
volontés individuelles, et tournent dans un cercle vicieux, d’où ils ne
sortiront qu’en s’attachant à des principes surhumains, c’est-à-dire
religieux.
La liste serait longue de tous les succédanés imaginés pour les
remplacer. L’intérêt, sous toutes ses formes, a été érigé en système
unique de morale par les _utilitaires_. Malgré leurs efforts, les
consciences honnêtes ne confondront jamais l’utile, l’avantageux avec
l’honnête, l’égoïsme avec la vertu, l’esprit de sacrifice avec un défaut
de calcul. L’un nous dit que le principe de la morale consiste à
subordonner l’inclination vers tel bien présent et inférieur à tel autre
bien éloigné mais supérieur. L’autre s’imagine nous entraîner dans les
rudes sentiers de la vertu, en nous avisant que nos bonnes actions
concourent au progrès de l’humanité. Tel croit nous ravir d’enthousiasme
en nous montrant d’avance les pages du siècle futur où seront retracés
les progrès accomplis par la génération dont nous faisons partie[5]. Un
dernier, enfin, nous conseille de nous en tenir bonnement aux coutumes
en vigueur autour de nous. Il oublie seulement de nous dire s’il
approuve le musulman qui épouse un nombre indéfini de femmes, le chinois
qui rejette son enfant nouveau-né, le sauvage enfin qui, fidèle à la
coutume, tue ses parents devenus infirmes!
[5] BUCHNER: _Der Fortschritt_, 1884, p. 36.--ZIEGLER: _Sittliches
Sein_, p. 42.
De tels jeux amusent peut-être les sceptiques bien rentés, rêvant à
loisir, l’hiver, près d’un bon feu, dans une chambre bien capitonnée.
Mais, au fond, ces philosophes n’ignorent pas qu’un homme, aux prises
avec les difficultés de la vie, se souciera peu d’une morale que
n’impose aucune autorité supérieure, que n’accompagne aucune sanction.
Ils savent bien qu’avec des toiles d’araignée on n’arrête pas les bêtes
fauves et qu’on n’apaise pas la faim avec des bulles de savon.
Voilà, en raccourci, ce que les prétendus sages, hostiles à la
révélation, ont imaginé de mieux pour supplanter les principes de la
morale religieuse. Ingénieusement échafaudés, leurs systèmes produisent
de loin sur l’œil inexpérimenté l’effet d’un imposant édifice. Regardés
de plus près, à leur base surtout, ils ne tiennent pas: un souffle
d’enfant les renverse.
3.--Sans la foi, point de bonheur.
La foi seule donne aux arrêts de la conscience, avec un complément de
lumière la force et l’autorité qui les rendent efficaces. Elle seule
également, dans les circonstances les plus critiques, est une
consolation et un appui. L’homme qui, aux heures de ténèbres, de
souffrance et d’angoisse, demande à une philosophie que n’éclaire et
n’échauffe pas la foi, des encouragements, des paroles d’espoir, ne sent
plus près de lui qu’une compagne aveugle, sourde, un cœur glacé, le
laissant seul aux prises avec l’épreuve.
Percez le voile dont leur fierté s’enveloppe; la tranquillité de parade,
dont se drapent les plus fermes, ne vous paraîtra qu’une sombre
résignation.--Le 24 mars 1898, M. Hanotaux, alors ministre des affaires
étrangères, prononçant, à l’Académie française, l’éloge de son
prédécesseur M. Challemel-Lacour, décrivait en ces termes l’attitude du
philosophe incroyant devant la mort: «Élégant et discret jusqu’au bout,
il entra dans le _chagrin_ d’abord, puis _dans le silence_, comme dans
les antichambres de la tombe... L’âme s’était repliée; elle se
préparait, dans une sorte de taciturnité farouche, aux inexprimables
lendemains... C’était, conforme à sa vie tout entière, la fin stoïque du
vieux loup, telle que l’a dite le poète des destinées:
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche,
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs, sans parler.»
Attendre avec la farouche résignation de la brute, le coup fatal qui le
fait passer du temps à l’éternité, voilà donc, au dire d’un admirateur,
l’idéal de l’incroyant. Sombre est sa mort; non moins sombre est sa vie.
La philosophie, qui, au moment suprême, ne lui propose rien de mieux que
l’exemple du loup, n’offre contre les épreuves de l’existence humaine
aucun vrai réconfort.
De grâce, quelle doctrine se cache donc sous le «stoïcisme actif et
vigoureux» dont l’académicien fait honneur à son héros? Que signifie
cette «religion secrète et réservée», cette «ambroisie dont les
grossiers mortels ne veulent pas»? Qu’on appelle ces conceptions
philosophiques _pessimisme_, _positivisme_, _matérialisme_,
_scepticisme_, _égoïsme transcendantal_, _nihilisme_, elles n’en sont
pas moins vides et désolantes. Le devoir y apparaît comme l’effet de la
volonté individuelle de l’homme. La vie humaine y est présentée sans vue
sur _l’au-delà_, comme «une chasse incessante», dans une arène fermée
par des murs de granit, «où tantôt chasseurs, tantôt chassés, les êtres
se disputent les lambeaux d’une sinistre curée»; partout la lutte, la
souffrance, puis la mort sans réveil; «ainsi dans les siècles des
siècles jusqu’à ce que notre planète éclate en morceaux»[6].
[6] Voir encore le discours prononcé à l’Académie par M. Hanotaux, le
24 mars 1898.
Puisque l’incroyant n’attend rien après cette existence terrestre, on
peut bien dire que pour lui le vrai bonheur n’existe pas. On voit, il
est vrai, des gens qui se disent incroyants et dont la vie, vue par le
dehors, semble heureuse. Mais on voit aussi des criminels qui,
joyeusement en apparence, montent à l’échafaud, tandis que le fond de
leur âme est livré à la stupeur ou au désespoir. Ne confondons pas le
bonheur intime et véritable avec la joie extérieure. Celle-ci n’est
souvent qu’un masque, parfois une menteuse caricature. N’oublions pas,
d’ailleurs, que, parmi les incroyants, il en est beaucoup de fort
superficiels: ceux-ci tâchent de vivre dans un étourdissement perpétuel
de projets, de désirs et de sensations. Quant aux conséquences logiques
de leur doctrine, ils n’y réfléchissent guère; comme le poète épicurien
de Rome, ils se gardent bien de songer au sort que leur réserve le
lendemain.
Il y a pourtant, même pour les existences les plus agitées, pour les
âmes les plus mobiles, les esprits les plus superficiels, un moment où
les joies factices s’épuisent et disparaissent; où l’intelligence et le
cœur se sentent à l’étroit dans le cercle borné qu’enferme la vie
présente. Alors des réflexions, jusque-là refoulées, surgissent au fond
de l’âme avec une force irrésistible. En présence d’un deuil inopiné,
d’un brisement soudain, d’une souffrance sans espoir de guérison, l’âme
compare tristement son désir ardent de connaître, de comprendre et
d’aimer avec les mesquines et caduques réalités, en dehors desquelles
l’incrédule ne distingue rien. Il y a entre ce besoin légitime,
incompressible de l’infini qu’il éprouve, et la sphère étroite, vulgaire
où le mure sa croyance, un contraste si violent que la partie la plus
intime de son être en est toute meurtrie.
Il aspire à voir le vrai, au foyer d’où partent tous ses rayons; et il
est enveloppé de ténèbres. Il souhaite de s’unir intimement, par la
contemplation et l’amour d’un objet toujours le même, toujours vivant,
qui, réciproquement, verse continuellement sur lui, par son regard, son
souffle et l’influence de tout son être, les purs trésors d’une bonté et
d’une tendresse inépuisables; et, par contre, au lieu d’un océan
d’affections pures, sans fond et sans rives, où il cherche à s’abreuver,
ses lèvres ne sont humectées que de rares gouttes, dont sa soif est
exaspérée. A la place du bonheur sans mélange et sans terme, que sa
nature réclame, il trouve, au premier coup de sonde, le vide douloureux,
la fin de toutes les jouissances d’ici-bas; elles ne lui apparaissent
profondes que parce qu’elles sont troubles et agitées. Puis, à mesure
qu’il les sent diminuer et tarir au dedans comme au dehors, la
disproportion entre ses joies et ses désirs s’accroît, son sort se
révèle à lui plus affreux.
Il se croit jeté sur la terre, semblable à la vague roulée au hasard par
l’océan et il se dit que, dans un instant, il disparaîtra comme elle,
confondu dans la poussière ou dispersé aux quatre vents du ciel. De sa
famille, de ses amis, de tout ce qu’il aime, il se voit séparé pour
jamais. Plus il est aimé et se sent pris par des liens étroits, plus
douloureux et profond est le déchirement. C’est le supplice d’un homme
qui, en adressant aux siens un dernier adieu, regarde le tombeau dans
lequel il sera muré vivant. A moins qu’il n’étouffe toute pensée et
toute prévoyance, ses plaisirs les plus vifs, par cela seul qu’il les
sait éphémères, évoquent, au moment même où il les goûte, de plus
violents désespoirs et de plus âpres regrets.
Ce ne sont point là des peintures fantaisistes, des fantômes créés par
l’imagination surchauffée d’un croyant. C’est la réalité même, qui se
pose inexorable en face de celui qui n’a pas la foi, dès que le tumulte
de ses impressions et le bruit du monde ne l’étourdissent plus.
En voici l’aveu de la bouche de David Frédéric Strauss, le père de
l’incrédulité contemporaine, un homme dont le cœur était aussi froid que
le style, et qu’on n’a guère l’habitude de ranger parmi les âmes
sentimentales: «On se voit, dit-il, engagé dans cette monstrueuse
machine du monde, aux roues dentelées; on l’entend siffler, frapper,
broyer; pas un instant de sécurité; d’un mouvement inexorable la roue
nous saisit, les marteaux nous écrasent, et ce sentiment d’abandon
absolu a quelque chose d’épouvantable[7]!» Ne dirait-on pas un condamné
qui, sonnant son glas funèbre, lui donne un son plus déchirant? Et à ce
mal il ne trouve d’autre remède que de ranimer en soi la pensée de
l’évolution universelle, de continuer par le souvenir les amitiés
brisées par la mort, de se réjouir des beautés de la nature et de l’art,
de s’associer par sympathie aux plaisirs et aux douleurs d’autrui, de
remplir sa tâche et, enfin de «_s’abandonner aveuglément à la nécessité
et d’être joyeux de mourir_».
[7] _Der alte und der neue Glaube_, 8e éd. Bonn., 1875, p. 268.
Ainsi, à toutes les douleurs humaines l’athée n’offre rien de mieux que
l’impassibilité de la mort: si la vie est intolérable, elle cesse au
moins de peser sur ceux qui ne sont plus. De tous les conseillers du
suicide, croyez-le bien, le plus persuasif n’est pas la souffrance ou la
misère, mais le manque de foi.
Les statistiques nous apprennent que parmi les cent vingt ou cent
quarante décès enregistrés chaque jour à Paris, il y a, en moyenne, de 2
à 3 suicides. Au moment où nous écrivons ces lignes on signale au cours
de la semaine qui vient de s’écouler, sur 884 décès, 27 suicides et 17
autres morts violentes. De ceux qui succombent volontairement, il en est
bien peu qui croient en Dieu et surtout au Christ[8]. Les uns n’ont pas
reçu d’éducation chrétienne; d’autres, corrompus par les exemples
pervers, les mauvaises lectures, dominés par leurs passions, ont étouffé
la croyance qui était leur unique frein et leur dernier appui. Il n’est
pas rare que le prêtre en écoutant les confidences de certaines âmes
éprouvées, recueille de ces sortes d’aveu, qui, à la fois, l’attristent
et le consolent: «Si je n’étais arrêté et soutenu par la foi, je ne
résisterais pas à tant d’épreuves.»
[8] Voir l’article de M. PROAL: _Les suicides par misère, à Paris_
(_Revue des Deux-Mondes_, 1er mai 1898). A noter cet aveu:
«J’attribue le défaut de résignation à l’affaiblissement du
sentiment religieux dans le Peuple de Paris», p. 144.--Voir aussi
l’article de M. HENRI JOLY: _Les suicides des jeunes à Paris_,
d’après les archives du Parquet. (_Correspondant_, 10 avril 1898, en
particulier, p. 62.)
Voilà pourquoi, s’il est louable de soulager les misères corporelles, et
d’ouvrir aux indigents des maisons hospitalières, il est plus méritoire
encore de soigner et de guérir les misères de l’âme, de donner aux
désespérés la force de vivre, en leur faisant connaître, aimer et
craindre Dieu, en leur montrant le chemin de l’espérance et de la foi.
Ah! il est autrement consolant que l’exemple du loup cité par M.
Hanotaux, l’exemple d’un Homme-Dieu subissant la mort pour m’en adoucir
les amertumes, et me frayer la voie vers une vie glorieuse,
immortelle!--Quand Malesherbes vint annoncer à Louis XVI qu’il était
condamné à mort, il ne put maîtriser ses sanglots. Quelle ne fut pas son
admiration de voir le roi aussi calme que s’il eût été question, pour
lui, d’un court voyage: «Ne pleurez pas, dit-il à son ancien ministre,
nous nous reverrons dans un monde meilleur.» Le surlendemain, 21 janvier
1793, apprenant la fin héroïque de son prince, Malesherbes ne put
s’empêcher de s’écrier: «Il est donc vrai que la religion seule peut
inspirer une parfaite sérénité en un tel moment.»
Quant à lui, l’ancien protecteur des philosophes, qui s’était piqué de
penser comme eux, il retrouva dans le malheur les convictions de son
enfance. Un an plus tard, condamné a son tour à l’échafaud, il disait à
son petit-fils de Tocqueville qui venait l’embrasser: «Mon ami, si vous
avez des enfants, élevez-les pour en faire des chrétiens; il n’y a que
cela de bon[9].» C’était reconnaître que la foi est le viatique
indispensable, la condition de la vertu sans défaillance et du vrai
bonheur.
[9] _Les Lamoignon, une vieille famille de Robe_, par L. VIAN. Paris,
Lethielleux, 1896, p. 305, 306 et 311.
La vie morale, pour prospérer, exige donc une atmosphère supérieure, où
elle se renouvelle, s’alimente, s’épure et se fortifie incessamment.
Telles que des plantes privées de soleil, les vertus de l’incroyant, le
plus heureusement doué, languissent d’ordinaire et n’atteignent jamais
leur plein développement.
Au contraire, éclairé, stimulé, soutenu par son divin guide, l’homme qui
a la foi se sent porté de degré en degré, plutôt qu’il ne marche, vers
la perfection. Il gravit allègrement le rude sentier de la vie; il
franchit plein d’espoir le sombre passage de la mort. Et tout ce qu’il
aime, ou du moins, tout ce qui _mérite_ d’être aimé, il ne le quitte un
instant que pour le retrouver.
Il est une patrie invisible, un asile indestructible où toutes les âmes
chrétiennes se donnent rendez-vous. Ceux qui ne croient pas oublient
vite. Pour eux, disparue la fleur, rien ne reste du parfum qui les
charmait. Comment s’intéresser au néant? Dans le cœur, au contraire, de
celui qui croit, et surtout à l’autel du Christ, se perpétue le culte du
souvenir; souvenir non point banal et impuissant, mais suave pour ceux
qui survivent, et salutaire à ceux qui sont partis. «Ce que je vous
demande seulement, disait à son fils sainte Monique mourante, c’est que
vous vous souveniez de moi à l’autel du Seigneur, en quelque lieu que
vous soyez.»
La lumière et la paix que donne ici-bas la révélation, ne sont que le
crépuscule et l’avant-goût de la vision et du bonheur réservés, dans la
vie à venir, aux âmes vertueuses. Pourtant, ces lueurs et ces douceurs
secrètes évoquées par la foi, nourries par la charité, prolongées par
l’espérance, laissent loin derrière elles, par leur sérénité, tous les
plaisirs terrestres et caducs. Quel incroyant, pour peu qu’il pense et
réfléchisse, n’a maintes fois envié le sort de celui qui, à l’heure où
tout sombre, embrasse quelque chose de permanent, de celui qui se dit:
«Le Maître que j’adore, invisible par nature, s’est rendu sensible pour
entrer en société avec moi à toute heure, il est là qui m’éclaire,
m’aide, me console et me soutient. Il me communique la vie surnaturelle
qui a sa source au pied de la croix; il me stimule par ses préceptes,
m’entraîne par ses exemples; et de vertu en vertu, si je le veux suivre,
m’emporte sur les ailes de son amour jusqu’à la ressemblance et l’union
avec Dieu.» Pas de fardeau que cette conviction n’allège, pas de deuil
qu’elle ne rende supportable. Quelles que soient ses épreuves, l’âme
croyante cherche et trouve, par la prière, un refuge assuré dans le sein
de Dieu. Là, comme l’oiseau, que la vigueur de ses ailes a élevé
au-dessus de la sphère des tempêtes, elle plane dans une région sereine,
à peine secouée par le contre-coup des orages qui grondent au-dessous
d’elle.