XIX

Le vieux portier de la maison n°1, rue Mesnars, avait fait une bonne

action; depuis plusieurs jours, il donnait l'hospitalité à un de ses

collègues chassé de sa loge pour cause de démolition d'hôtel, au

carrefour Saint-Nicaise.

Du moins ce collègue, en demandant un asile au vestibule d'une maison

opulente, avait expliqué ainsi l'origine de ses infortunes de portier.

Ce jour-là, le pauvre expulsé venait de s'asseoir auprès du poêle de

faïence, et réchauffait en même temps ses pieds et ses mains, pendant

que son regard, animé d'un sourire de gratitude, se tournait vers le

maître de la loge, et lui transmettait toute l'éloquence du coeur.

--Ah! nous avons un rude hiver cette année,

Dit le vieux portier en ouvrant le poêle et en faisant à son collègue la

politesse d'une nouvelle bûche.

On n'a pas vu tant de neige et de verglas depuis l'hiver de 89.

--Quel hiver, celui de 89!

Dit le collègue en frissonnant de tout son corps.

Je l'avais prédit à ma pauvre femme... quand je vis la fontaine de la

rue de l'Arbre-Sec toute gelée, le 2 février, le jour de la

_Chandeleur_, je dis: Ce sera un fameux hiver! et je ne me trompais

pas.

--Citoyen... pardon, j'ai encore oublié votre nom...

--Lemaney...

--Citoyen Lemaney, avez-vous fait aujourd'hui, votre tournée au faubourg

Saint-Germain?

--Ah! mon Dieu! oui... impossible de trouver une porte! Il y a des

propriétaires qui se sont mis à tirer eux-mêmes le cordon, par économie

ou par peur... cependant on m'a donné quelque espoir rue des Pères. J'ai

été renvoyé à sextidi de la décade prochaine...

--C'est bien, citoyen Lemaney...

--J'espère que je ne vous suis pas à charge au moins!..

--Pas du tout, citoyen Lemaney. Il faut bien se porter secours entre

collègues... Et puis, comment voulez-vous m'être à charge? Vous entrez

ici à neuf heures du matin, vous apportez votre petit déjeuner, vous

vous chauffez à mon poêle; nous causons; vous me lisez _la Gazette_, et

quand le jour tombe, vous allez vous coucher rue Fromenteau, à l'auberge

des _Deux-Pigeons_ où _on loge à la nuit_, pour un sou, à ce que vous

m'avez dit.

--Tout ça est très-exact, Interrompit Lemaney avec une émotion

équivoque.

Mais si l'hiver n'était pas rigoureux comme il est, je passerais mes

journées au Palais-National ou à la place des Vosges, et je ne vous

importunerais pas...

--Voyons, citoyen Lemaney,--dit le portier,--ne parlons plus de ça: nous

nous fâcherions.... M'apportez-vous quelques nouvelles aujourd'hui?

--Pas la moindre.... seulement on m'a dit qu'on allait construire un

pont de fer entre le Louvre et le palais des Quatre-Nations.

--Un pont de fer! ça ne me paraît guère possible: quand j'y passerai, je

le croirai.

--C'est ce que j'ai dit au frotteur de l'hôtel Cambacérès, qui m'a

annoncé cette nouvelle.

--Le citoyen Cambacérès était votre voisin, quand vous logiez au

carrefour Nicaise?

--Nous étions porte à porte.

--Citoyen Lemaney, savez-vous pourquoi le citoyen consul Cambacérès, qui

avait le droit, comme le citoyen Lebrun, de se loger aux Tuileries, n'y

est pas entré?

--Dam! c'est qu'il a eu peur d'en sortir.... Le citoyen Cambacérès est

un fin matois, quoique gros.

--À ces paroles, trois coups de marteau retentirent sur la porte; une

main automate tira le cordon, et le facteur entra, un trousseau de

lettres à la main.

Une voix timbrée au conservatoire de la poste, entonna cette phrase dans

le vestibule:--La citoyenne Lucrèce Dorio, huit sous et demi.

Le portier prit nonchalamment la lettre, paya le facteur, et après avoir

refermé la porte de la loge, il dit, comme en _a-parte_:

--Celle-là, au moins, ne restera pas à mon compte.

Puis, élevant la voix pour la remettre au ton de l'entretien interrompu:

--Croiriez-vous, citoyen Lemaney,--dit-il,--que j'ai là pour dix écus de

lettres que d'anciens locataires ne sont pas venus réclamer?

--Des émigrés sans doute?

--Pas plus émigrés que moi, citoyen Lemaney; ce sont de mauvais payeurs,

qui m'ont dit en partant:

--Mathieu, reçois les lettres qui arriveront à mon adresse; on viendra

les réclamer.... Oh! oui, bonsoir! personne n'a paru. J'aimerais mieux

cependant ces dix écus dans ma poche que dans la bourse de la

République....

--Il faut vous faire rendre vos dix écus, citoyen Mathieu, interrompit

vivement Lemaney.

--Et par qui?

--Dam! par le gouvernement.

--Est-ce qu'il rend quelque chose, le gouvernement, citoyen Lemaney?

--Il vous rendra vos dix écus.

--Ah! je voudrais bien voir ça!

--Vous le verrez.... Que me donnez-vous pour ma commission? je me charge

de vous les faire rendre.

--Je vous donnerais bien un petit écu,--dit le portier en riant aux

éclats.

--Non, je ne demande pas tant,--dit le portier d'un air scandalisé.

--Écoutez, citoyen Mathieu, je dois un compte de douze nuits à l'auberge

des Deux-Pigeons: donnez-moi une pièce de douze sous, et je vous fais

rentrer dans vos dix écus, moins mes douze sous de commission.

--C'est entendu, citoyen Lemaney.... Voilà toutes ces pauvres lettres

dans un tiroir, vous pouvez les prendre....

--Après mon déjeuner, je ferai cette course à la direction des

postes.... Ne me donnez-vous pas celle que vous venez de recevoir à

présent pour la citoyenne duchesse Glorio?...

--Lucrèce Dorio,--dit en riant le portier.--Ah! celle-là envoie souvent

ici sa femme de chambre.... Vous l'avez vue, je crois, tridi dernier....

Une jolie petite fille avec une robe de bouracan vert, et des dentelles

larges comme ça, qui lui battent les joues comme des ailes de

tourterelle....

--Ah! oui, oui,--dit Lemaney après une réflexion feinte ou vraie,--je

l'ai vue effectivement. Elle est entrée, elle vous a fait un signe, et

elle est sortie, comme si un amoureux l'enlevait.

--Vive comme la poudre! Oh! un amoureux ne l'enlèvera pas, celle-là,

c'est elle qui enlèvera l'amoureux.... Eh bien, citoyen Lemaney, quand

on voit cette espiègle de Tullie à côté de sa maîtresse, elle paraît

laide. Il faut vous dire aussi que mon ancienne locataire, la citoyenne

Lucrèce Dorio, est une Vénus comme il n'y en a pas.

--Son mari doit être bien jaloux....

--Elle est veuve, citoyen Lemaney. Son mari a été tué en Suisse, à la

bataille de Zurich.... Tenez, j'ai acheté la gravure; la voilà collée à

côté du miroir.... La citoyenne Lucrèce, en entrant dans ma loge, pour

me donner douze francs d'arrhes de son loyer, regarda cette gravure et

dit en riant: Tiens! c'est la bataille où mon mari a été tué! Voilà

comment j'ai appris cela.

--Celle-là ne doit pas manquer d'amoureux,--dit Lemaney, en riant d'un

air stupide.

--Ah! je vous garantis que non!--dit le portier en étendant ses bras, et

en les levant ensuite vers le plafond de sa loge,--et à telles enseignes

que le propriétaire voulait lui faire signifier son congé pour le terme

de messidor dernier; mais j'ai répondu de sa bonne conduite, moi, et

tout s'est arrangé. Vous connaissez comme moi les vieux propriétaires;

ils ne peuvent pas souffrir les amoureux: ils disent que ça déprécie les

immeubles; comme s'ils n'avaient jamais rien déprécié, eux, quand ils

étaient jeunes, et qu'ils n'avaient pas de maisons.

--Enfin,--dit Lemaney,--vous avez gagné le procès de la citoyenne

Lucrèce Lorio.

--Dorio, Dorio, vous estropiez toujours son nom, citoyen Lemaney....

Oui, c'est vrai, j'avais gagné son procès; mais un beau jour, elle a

fait enlever ses meubles, et elle a quitté la maison.... Une femme

généreuse comme une ci-devant reine, et qui vous mettait dans la main un

louis d'or comme une pièce de six liards!... Tenez, je me chauffe encore

de son bois; elle m'en a laissé plein la cave; et dire qu'on a traité

cette femme comme une espionne de Pitt et Cobourg!

--Vous croyez donc, citoyen Mathieu, qu'elle ne rentrera plus chez

vous?--demanda Lemaney d'un air nonchalant.

--Jamais plus.... Elle est partie à la campagne.

--Aux environs de Paris, probablement?

--Ah! voilà ce que je ne sais pas, citoyen Lemaney.... quelquefois

pourtant je m'imagine qu'elle est allée chez la famille de son mari.

Un sourire involontaire traversa la figure de Lemaney.

Le vieux portier ne remarqua pas ce sourire, et il parut absorbé par les

tristes réflexions que lui inspirait la perte de cette excellente

locataire, la citoyenne Lucrèce Dorio.

Lemaney se plongea dans la lecture de l'_Almanach du Consulat_, tout

frais éclos des presses de Lejay, place Thionville, unique livre de la

bibliothèque du portier.

Le bruit d'une voiture qui doublait l'angle de la rue Mesnars arracha

le citoyen Mathieu à ses réflexions.

Un instant après, le cordon de la loge répondit au marteau de la porte,

et une jeune fille couverte d'un manteau de soie noire rembourré de

fourrures s'élança dans le corridor d'un pas leste qui connaissait le

terrain.

--Ah! ah! dit le portier; c'est la petite citoyenne Tullie!

À ces mots, Lemaney ferma nonchalamment l'_Almanach du Consulat_, et

prenant le paquet de lettres, il dit avec insouciance:

--Citoyen Mathieu, je vous laisse en bonne compagnie; je vais chez le

directeur de la poste pour réclamer nos dix écus.

Le vieux portier fit un signe d'approbation, et tendit la main à son

collègue, qui sortit.

Quand Lemaney eut tourné le coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et

examina le pavé avec une attention singulière.

Une couche de neige recouvrait un verglas solide, et imposait beaucoup

de circonspection et de lenteur aux pieds des hommes et des chevaux.

Cette remarque parut satisfaire Lemaney, car il redressa la tête, de

l'air d'un homme qui se félicite d'une observation qu'il vient de

s'adresser à lui-même.

Ensuite, il entra dans une petite boutique d'apparence suspecte, quitta

sa casquette de loutre et sa veste de drap d'Auvergne, se coiffa d'un

énorme chapeau, colline de feutre, coupée de trois vallons, se revêtit

d'une houppelande respectable, et courut se placer en observation aux

avenues de la rue Mesnars.

Tullie n'avait répondu que des monosyllabes aux vingt questions plus ou

moins oiseuses du portier; elle tenait enfin une lettre, et dans sa

légitime impatience de la porter à sa maîtresse, elle ne perdit dans la

loge que le temps nécessaire pour réchauffer ses pieds engourdis.

Remontant bientôt en voiture, elle dit au cocher: Allez où vous m'avez

prise, et allez bon train, on sera reconnaissante.

À quoi le cocher répondit:

--Ma petite citoyenne, le pavé n'est pas bon. Hier, deux chevaux de mon

bourgeois se sont cassé les jambes sur le Pont-Neuf.

La voiture partit donc d'un pas très-modéré; elle gagna les boulevards

et suivit leur ligne jusqu'à la hauteur de la rue des Tournelles, dans

les solitudes du Marais.

Inutile d'ajouter que le faux portier Lemaney avait suivi la voiture,

qui s'arrêta rue des Tournelles, 57.

Une heure après, Georges Flamant vit entrer cher lui son fidèle agent

Lemaney.

Ainsi fut bientôt découvert l'asile qu'avait choisi Lucrèce Dorio, en

sortant de prison.

Lemaney avait joué son rôle en homme élevé dans les officines de cette

sombre déesse ajoutée à la légende mythologique par les païens du

dernier siècle et qui, plus tard, devait être adorée sous le nom de

_Police_ dans un temple de la rue de Jérusalem.

La lettre de l'Actéon.

(SUITE.)

Le transporté (2/4) · 第 17 / 25 题