Le vieux portier de la maison n°1, rue Mesnars, avait fait une bonne
action; depuis plusieurs jours, il donnait l'hospitalité à un de ses
collègues chassé de sa loge pour cause de démolition d'hôtel, au
carrefour Saint-Nicaise.
Du moins ce collègue, en demandant un asile au vestibule d'une maison
opulente, avait expliqué ainsi l'origine de ses infortunes de portier.
Ce jour-là, le pauvre expulsé venait de s'asseoir auprès du poêle de
faïence, et réchauffait en même temps ses pieds et ses mains, pendant
que son regard, animé d'un sourire de gratitude, se tournait vers le
maître de la loge, et lui transmettait toute l'éloquence du coeur.
--Ah! nous avons un rude hiver cette année,
Dit le vieux portier en ouvrant le poêle et en faisant à son collègue la
politesse d'une nouvelle bûche.
On n'a pas vu tant de neige et de verglas depuis l'hiver de 89.
--Quel hiver, celui de 89!
Dit le collègue en frissonnant de tout son corps.
Je l'avais prédit à ma pauvre femme... quand je vis la fontaine de la
rue de l'Arbre-Sec toute gelée, le 2 février, le jour de la
_Chandeleur_, je dis: Ce sera un fameux hiver! et je ne me trompais
pas.
--Citoyen... pardon, j'ai encore oublié votre nom...
--Lemaney...
--Citoyen Lemaney, avez-vous fait aujourd'hui, votre tournée au faubourg
Saint-Germain?
--Ah! mon Dieu! oui... impossible de trouver une porte! Il y a des
propriétaires qui se sont mis à tirer eux-mêmes le cordon, par économie
ou par peur... cependant on m'a donné quelque espoir rue des Pères. J'ai
été renvoyé à sextidi de la décade prochaine...
--C'est bien, citoyen Lemaney...
--J'espère que je ne vous suis pas à charge au moins!..
--Pas du tout, citoyen Lemaney. Il faut bien se porter secours entre
collègues... Et puis, comment voulez-vous m'être à charge? Vous entrez
ici à neuf heures du matin, vous apportez votre petit déjeuner, vous
vous chauffez à mon poêle; nous causons; vous me lisez _la Gazette_, et
quand le jour tombe, vous allez vous coucher rue Fromenteau, à l'auberge
des _Deux-Pigeons_ où _on loge à la nuit_, pour un sou, à ce que vous
m'avez dit.
--Tout ça est très-exact, Interrompit Lemaney avec une émotion
équivoque.
Mais si l'hiver n'était pas rigoureux comme il est, je passerais mes
journées au Palais-National ou à la place des Vosges, et je ne vous
importunerais pas...
--Voyons, citoyen Lemaney,--dit le portier,--ne parlons plus de ça: nous
nous fâcherions.... M'apportez-vous quelques nouvelles aujourd'hui?
--Pas la moindre.... seulement on m'a dit qu'on allait construire un
pont de fer entre le Louvre et le palais des Quatre-Nations.
--Un pont de fer! ça ne me paraît guère possible: quand j'y passerai, je
le croirai.
--C'est ce que j'ai dit au frotteur de l'hôtel Cambacérès, qui m'a
annoncé cette nouvelle.
--Le citoyen Cambacérès était votre voisin, quand vous logiez au
carrefour Nicaise?
--Nous étions porte à porte.
--Citoyen Lemaney, savez-vous pourquoi le citoyen consul Cambacérès, qui
avait le droit, comme le citoyen Lebrun, de se loger aux Tuileries, n'y
est pas entré?
--Dam! c'est qu'il a eu peur d'en sortir.... Le citoyen Cambacérès est
un fin matois, quoique gros.
--À ces paroles, trois coups de marteau retentirent sur la porte; une
main automate tira le cordon, et le facteur entra, un trousseau de
lettres à la main.
Une voix timbrée au conservatoire de la poste, entonna cette phrase dans
le vestibule:--La citoyenne Lucrèce Dorio, huit sous et demi.
Le portier prit nonchalamment la lettre, paya le facteur, et après avoir
refermé la porte de la loge, il dit, comme en _a-parte_:
--Celle-là, au moins, ne restera pas à mon compte.
Puis, élevant la voix pour la remettre au ton de l'entretien interrompu:
--Croiriez-vous, citoyen Lemaney,--dit-il,--que j'ai là pour dix écus de
lettres que d'anciens locataires ne sont pas venus réclamer?
--Des émigrés sans doute?
--Pas plus émigrés que moi, citoyen Lemaney; ce sont de mauvais payeurs,
qui m'ont dit en partant:
--Mathieu, reçois les lettres qui arriveront à mon adresse; on viendra
les réclamer.... Oh! oui, bonsoir! personne n'a paru. J'aimerais mieux
cependant ces dix écus dans ma poche que dans la bourse de la
République....
--Il faut vous faire rendre vos dix écus, citoyen Mathieu, interrompit
vivement Lemaney.
--Et par qui?
--Dam! par le gouvernement.
--Est-ce qu'il rend quelque chose, le gouvernement, citoyen Lemaney?
--Il vous rendra vos dix écus.
--Ah! je voudrais bien voir ça!
--Vous le verrez.... Que me donnez-vous pour ma commission? je me charge
de vous les faire rendre.
--Je vous donnerais bien un petit écu,--dit le portier en riant aux
éclats.
--Non, je ne demande pas tant,--dit le portier d'un air scandalisé.
--Écoutez, citoyen Mathieu, je dois un compte de douze nuits à l'auberge
des Deux-Pigeons: donnez-moi une pièce de douze sous, et je vous fais
rentrer dans vos dix écus, moins mes douze sous de commission.
--C'est entendu, citoyen Lemaney.... Voilà toutes ces pauvres lettres
dans un tiroir, vous pouvez les prendre....
--Après mon déjeuner, je ferai cette course à la direction des
postes.... Ne me donnez-vous pas celle que vous venez de recevoir à
présent pour la citoyenne duchesse Glorio?...
--Lucrèce Dorio,--dit en riant le portier.--Ah! celle-là envoie souvent
ici sa femme de chambre.... Vous l'avez vue, je crois, tridi dernier....
Une jolie petite fille avec une robe de bouracan vert, et des dentelles
larges comme ça, qui lui battent les joues comme des ailes de
tourterelle....
--Ah! oui, oui,--dit Lemaney après une réflexion feinte ou vraie,--je
l'ai vue effectivement. Elle est entrée, elle vous a fait un signe, et
elle est sortie, comme si un amoureux l'enlevait.
--Vive comme la poudre! Oh! un amoureux ne l'enlèvera pas, celle-là,
c'est elle qui enlèvera l'amoureux.... Eh bien, citoyen Lemaney, quand
on voit cette espiègle de Tullie à côté de sa maîtresse, elle paraît
laide. Il faut vous dire aussi que mon ancienne locataire, la citoyenne
Lucrèce Dorio, est une Vénus comme il n'y en a pas.
--Son mari doit être bien jaloux....
--Elle est veuve, citoyen Lemaney. Son mari a été tué en Suisse, à la
bataille de Zurich.... Tenez, j'ai acheté la gravure; la voilà collée à
côté du miroir.... La citoyenne Lucrèce, en entrant dans ma loge, pour
me donner douze francs d'arrhes de son loyer, regarda cette gravure et
dit en riant: Tiens! c'est la bataille où mon mari a été tué! Voilà
comment j'ai appris cela.
--Celle-là ne doit pas manquer d'amoureux,--dit Lemaney, en riant d'un
air stupide.
--Ah! je vous garantis que non!--dit le portier en étendant ses bras, et
en les levant ensuite vers le plafond de sa loge,--et à telles enseignes
que le propriétaire voulait lui faire signifier son congé pour le terme
de messidor dernier; mais j'ai répondu de sa bonne conduite, moi, et
tout s'est arrangé. Vous connaissez comme moi les vieux propriétaires;
ils ne peuvent pas souffrir les amoureux: ils disent que ça déprécie les
immeubles; comme s'ils n'avaient jamais rien déprécié, eux, quand ils
étaient jeunes, et qu'ils n'avaient pas de maisons.
--Enfin,--dit Lemaney,--vous avez gagné le procès de la citoyenne
Lucrèce Lorio.
--Dorio, Dorio, vous estropiez toujours son nom, citoyen Lemaney....
Oui, c'est vrai, j'avais gagné son procès; mais un beau jour, elle a
fait enlever ses meubles, et elle a quitté la maison.... Une femme
généreuse comme une ci-devant reine, et qui vous mettait dans la main un
louis d'or comme une pièce de six liards!... Tenez, je me chauffe encore
de son bois; elle m'en a laissé plein la cave; et dire qu'on a traité
cette femme comme une espionne de Pitt et Cobourg!
--Vous croyez donc, citoyen Mathieu, qu'elle ne rentrera plus chez
vous?--demanda Lemaney d'un air nonchalant.
--Jamais plus.... Elle est partie à la campagne.
--Aux environs de Paris, probablement?
--Ah! voilà ce que je ne sais pas, citoyen Lemaney.... quelquefois
pourtant je m'imagine qu'elle est allée chez la famille de son mari.
Un sourire involontaire traversa la figure de Lemaney.
Le vieux portier ne remarqua pas ce sourire, et il parut absorbé par les
tristes réflexions que lui inspirait la perte de cette excellente
locataire, la citoyenne Lucrèce Dorio.
Lemaney se plongea dans la lecture de l'_Almanach du Consulat_, tout
frais éclos des presses de Lejay, place Thionville, unique livre de la
bibliothèque du portier.
Le bruit d'une voiture qui doublait l'angle de la rue Mesnars arracha
le citoyen Mathieu à ses réflexions.
Un instant après, le cordon de la loge répondit au marteau de la porte,
et une jeune fille couverte d'un manteau de soie noire rembourré de
fourrures s'élança dans le corridor d'un pas leste qui connaissait le
terrain.
--Ah! ah! dit le portier; c'est la petite citoyenne Tullie!
À ces mots, Lemaney ferma nonchalamment l'_Almanach du Consulat_, et
prenant le paquet de lettres, il dit avec insouciance:
--Citoyen Mathieu, je vous laisse en bonne compagnie; je vais chez le
directeur de la poste pour réclamer nos dix écus.
Le vieux portier fit un signe d'approbation, et tendit la main à son
collègue, qui sortit.
Quand Lemaney eut tourné le coin de la rue Mesnars, il s'arrêta et
examina le pavé avec une attention singulière.
Une couche de neige recouvrait un verglas solide, et imposait beaucoup
de circonspection et de lenteur aux pieds des hommes et des chevaux.
Cette remarque parut satisfaire Lemaney, car il redressa la tête, de
l'air d'un homme qui se félicite d'une observation qu'il vient de
s'adresser à lui-même.
Ensuite, il entra dans une petite boutique d'apparence suspecte, quitta
sa casquette de loutre et sa veste de drap d'Auvergne, se coiffa d'un
énorme chapeau, colline de feutre, coupée de trois vallons, se revêtit
d'une houppelande respectable, et courut se placer en observation aux
avenues de la rue Mesnars.
Tullie n'avait répondu que des monosyllabes aux vingt questions plus ou
moins oiseuses du portier; elle tenait enfin une lettre, et dans sa
légitime impatience de la porter à sa maîtresse, elle ne perdit dans la
loge que le temps nécessaire pour réchauffer ses pieds engourdis.
Remontant bientôt en voiture, elle dit au cocher: Allez où vous m'avez
prise, et allez bon train, on sera reconnaissante.
À quoi le cocher répondit:
--Ma petite citoyenne, le pavé n'est pas bon. Hier, deux chevaux de mon
bourgeois se sont cassé les jambes sur le Pont-Neuf.
La voiture partit donc d'un pas très-modéré; elle gagna les boulevards
et suivit leur ligne jusqu'à la hauteur de la rue des Tournelles, dans
les solitudes du Marais.
Inutile d'ajouter que le faux portier Lemaney avait suivi la voiture,
qui s'arrêta rue des Tournelles, 57.
Une heure après, Georges Flamant vit entrer cher lui son fidèle agent
Lemaney.
Ainsi fut bientôt découvert l'asile qu'avait choisi Lucrèce Dorio, en
sortant de prison.
Lemaney avait joué son rôle en homme élevé dans les officines de cette
sombre déesse ajoutée à la légende mythologique par les païens du
dernier siècle et qui, plus tard, devait être adorée sous le nom de
_Police_ dans un temple de la rue de Jérusalem.
La lettre de l'Actéon.
(SUITE.)