UN KRACH COMMERCIAL

Une nouvelle stupéfiante se répandait, mardi dernier, dans Paris. M.

Armand Deperdussin, le constructeur d'aéroplanes dont, quotidiennement,

on lisait le nom dans le journaux, directeur d'une entreprise qu'on

croyait en pleine prospérité, membre du Comité de l'Aéro-Club, chevalier

de la Légion d'honneur depuis quelques mois, venait d'être arrêté.

[Illustration: M. Armand Deperdussin.]

Une plainte en «faux, usage de faux, escroqueries et abus de confiance»

avait été déposée par M. Ehrmann, président du Conseil d'administration

du Comptoir industriel et colonial, associé avec le constructeur

d'aéroplanes, depuis une douzaine d'années, dans des spéculations... sur

les soieries. C'est au cours de ces opérations que M. Deperdussin aurait

détourné, à son profit, par des agissements frauduleux qu'il serait trop

long d'exposer ici, des sommes considérables: son passif serait de plus

de 30 millions, son actif de 10 millions, au maximum. C'est donc l'un

des krachs les plus importants qu'on ait connus.

Ces sommes formidables auraient été englouties dans la création d'usines

de construction d'aéroplanes, la création de prix d'aviation, la

fondation d'écoles de pilotage, l'acquisition d'un aérodrome et de deux

châteaux,--et sans doute aussi dévorées en partie, au cours d'une vie

trop large, en des compagnies ruineuses.

[Illustration: DEUX OMBRES DANS LE VIEUX PARC.--_«Serait-ce donc là ce

qu'ils appellent les outrages du temps?»_]

C'est un peu «le grand parc solitaire et glacé» du poète, un parc

nocturne, que les ombres de ses hôtes d'autrefois reviennent de temps à

autre revoir, en familiers, à l'heure où les vivants l'ont déserté. Les

nobles futaies ont pris plus d'ampleur; les boulingrins sont respectés

et convenablement entretenus; on continue soigneusement de faire la

toilette des ifs bien pomponnés,--car nous connaissons quels sont nos

devoirs envers les souvenirs du glorieux passé. Pourtant, hélas! ceux

qui ont charge de garder ces beaux lieux ne sauraient, quel que soit

leur zèle, veiller assez jalousement pour empêcher quelques impiétés. Et

sur tel socle du haut duquel des amours discrets entendirent jadis leurs

tendres confidences, peut-être, aux jours heureux de la cour et des

fêtes, les deux promeneurs d'outre-tombe ne sont pas peu surpris de

voir, charbonnés ou gravés, des _graffiti_ barbares, pour eux sans aucun

sens. En vain ce revenant de l'avant-dernier siècle s'évertuera à

déchiffrer ces grimoires. Qui est «Natole»? qui «Jules»? et qui

«Liline»? Mais le fût poli où s'adossaient autrefois, aux heures des

épanchements, les deux amoureux, et qu'avec cette divine illusion qui

fait le meilleur charme de la vie des hommes, même les plus sceptiques,

ils s'imaginaient devoir garder éternellement l'empreinte de leurs

doigte enlacés, la pierre blanche est profanée... «Outrages du temps»?

Et le contemporain de Lauzun va pivoter sur ses talons rouges, sans

avoir compris.

L'Illustration, No. 3676, 9 Août 1913 · 第 35 / 52 题