Il y a quelque temps, le correspondant pétersbourgeois du journal
sportif l'_Aéro_, télégraphia à son journal la nouvelle de la
construction d'un aéroplane géant par un jeune étudiant de l'École
technique de Saint-Pétersbourg, M. Igor Sikorsky; et la description de
ce véritable navire aérien plus lourd que l'air parut si extraordinaire
que nos confrères sportifs, y compris l'_Aéro_ qui l'avait donnée,
doutèrent fort de sa réalité.
De fait, si la Russie occupe dans le domaine de l'aviation la première
place après la France par le nombre de ses appareils et de ses pilotes,
elle se classe, au point de vue de la construction, à la suite de la
plupart des pays ayant une industrie aéronautique propre. Elle est
tributaire principalement de l'industrie française.
Or, on sait quelle longue pratique est nécessaire dans cette nouvelle
industrie pour obtenir quelques progrès et sous ce rapport, seule la
France, a pu prendre jusqu'ici toutes les initiatives. Et voici qu'on
annonce la construction, dans le pays le moins préparé à cette fin, d'un
aéroplane d'une hardiesse de conception et d'exécution véritablement
impressionnante et dont la réalisation semble devoir ouvrir une voie
nouvelle à l'aéronautique!
Cet appareil de Sikorsky est un biplan, dont la surface portante
supérieure est plus grande que l'inférieure: elle a une envergure de 27
mètres et son étendue totale est de 130 mètres carrés. Le poids de
l'appareil est de 3.000 kilos, et il peut soulever, en plus de son
équipage et de ses passagers (au total dix personnes), des provisions et
du combustible pour vingt heures et une charge de 800 kilos.
Il est muni à cet effet de quatre moteurs d'automobile de 100 chevaux
chacun, faisant actionner quatre hélices. Le fuselage est en bois; à
l'avant, est ménagé un balcon découvert, pour l'observateur. En arrière
du balcon, est une spacieuse cabine vitrée pour deux pilotes, avec deux
volants de conduite. Puis viennent une cabine plus grande pour les
passagers, les dépôts de provisions, d'outils, etc., un couloir, et,
enfin, une autre cabine avec un divan pour le repos et le sommeil.
[Illustration: La cabine, pour dix personnes, du biplan géant de
l'ingénieur russe Sikorsky.]
Cette disposition permet aux pilotes de se relayer, aux mécaniciens de
surveiller, et, au besoin, de régler les moteurs durant le vol. Car
l'appareil peut continuer sa marche avec trois et même avec deux moteurs
seulement. D'autre part, malgré la masse énorme du «Grand», il a pu
développer une vitesse allant jusqu'à 110 kilomètres à l'heure.
Cet appareil a déjà effectué une série de vols, dont le plus long fut de
deux heures, à une altitude moyenne de 500 mètres. Pendant ces vols, on
procéda à nombre d'expériences: les pilotes se relayaient librement; les
passagers se promenaient à travers les cabines et sortaient sur le
balcon de l'avant. On arrêta un moteur, puis le deuxième, et l'appareil
poursuivit sa marche régulière, alors même que deux moteurs furent
arrêtés du même côté.
Ces dernières assertions soulevèrent une incrédulité particulière,
lorsqu'elles furent avancées par les premières dépêches reçues en
France. Le «Grand» a pourtant évolué dans ces conditions avec une
régularité parfaite en présence des autorités russes compétentes,
au-dessus de Saint-Pétersbourg même, où une foule de spectateurs le
suivit du regard.
Un rédacteur du _Vetcherneïé Vremia_ de Saint-Pétersbourg, qui avait pris
place, avec quatre autres voyageurs, à bord même de l'aéroplane, rendit
compte, en ces termes, de son voyage: «Durant le vol, j'ai pu me rendre
compte du parfait équilibre de l'appareil. Les passagers et les pilotes
passaient d'un bout à l'autre de la grande cabine (d'une longueur de
plus de 3 mètres) et firent des mouvements brusques, sans que la marche
de l'appareil en fût en rien troublée.»
Bref, on conçoit que les Russes soient enthousiastes de l'invention de
leur compatriote. Reste à savoir quels avantages précis ils voient dans
cet avion géant sur les aéroplanes de dimension ordinaire. Ce n'est pas
tant à l'utilisation du nouvel appareil comme moyen de transport pour
voyageurs et pour marchandises, qu'à son application militaire que
s'attache surtout l'attention de nos alliés. Il suffira de signaler ici
l'avis du savant professeur de l'École technologique, M. Langovoï, qui,
dans un article du _Novoié Vremia_, affirme la fin prochaine des
«Zeppelin», qui céderont la place aux «Sikorsky».