L'AUTEUR DE «LA VOIX QUI S'EST TUE

A la veille de donner aux lecteurs de _L'Illustration_ son dernier

roman, la _Voix qui s'est tue_, j'imagine M. Gaston Rageot nerveux,

impatient, fébrile comme un auteur dramatique un soir de générale. Soyez

sûrs qu'à l'heure actuelle, ce grand garçon barbu, à la robuste

encolure, qui hausse avec une audace un peu brusque son visage où

bougeottent les deux lueurs du binocle, arpente à grands pas son cabinet

de travail. Il se représente, comme dans une composition orageuse de

Sabatier, l'immense public que son oeuvre nouvelle va atteindre; il voit

lecteurs et lectrices penchés, attentifs, sur les lignes des premiers

chapitres et il se demande avec inquiétude, quel sentiment de plaisir ou

de déception va se refléter sur ces figures mobiles. C'est que personne

ne connaît mieux que Gaston Rageot le sens redoutable de ce mot: le

public. Pour lui, ce vocable anonyme, ce nom collectif possède une

puissance mystérieuse. Comme ces coquillages de la mer qu'on approche de

l'oreille, ce mot enferme toute une vaste rumeur.

Cet état d'esprit n'est pas fréquent chez les romanciers. Ceux-ci,

d'ordinaire, absorbés par la lutte qu'ils soutiennent contre l'idée et

le verbe, n'ont pas le loisir de s'extérioriser. J'en connais qui

travaillent, pour ainsi dire, dans une cloche à plongeur.

Tel n'est pas le cas de M. Gaston Rageot, dont le cabinet de travail est

ouvert côté public. Tout son souci, il le mettra à intéresser ce sphinx

aimable et capricieux dont les décisions sans appel anéantissent en un

instant les efforts et le labeur de plusieurs mois.

Cette préoccupation est chez lui assez ancienne. Qu'elle soit née d'un

désir de gloire, bien compréhensible chez un jeune homme, cela est fort

possible. Elle eut assurément, plus tard, des motifs de persévérer moins

personnels.

A l'École normale, tandis que la voix de M. Durkheim l'incitait à

s'incliner devant les faits sociaux, un fait social, le succès, lui

apparut prépondérant à notre époque. Par un retour divertissant,

l'austère enseignement du philosophe qui a tracé les règles de la

méthode sociologique préparait M. Gaston Rageot à rechercher les raisons

du succès qui salue l'apparition de tel ou tel livre. Cette recherche

fera l'objet de tout un ouvrage dont le titre décèle les intentions de

l'écrivain: le _Succès, auteurs et public._

Cette force de réussite que certains ouvrages portent en eux, d'où

vient-elle? Le génie à lui seul ne suffit pas à soulever la curiosité,

l'émotion ou l'intérêt de la foule. Il existe donc de secrètes affinités

entre la chose écrite et ceux qui la lisent, et que l'auteur conscient,

soucieux de ne pas errer, se doit de découvrir. En un mot, l'oeuvre ne

peut être séparée de son public. «Dis-moi qui tu fréquentes et je te

dirai qui tu es.» C'est ainsi que Gaston Rageot s'adressait, sur un ton

impertinent, aux écrivains célèbres dont il s'amusait à démonter la

gloire, avec une gravité qui cachait mal son sourire.

Sous l'apparence d'une étude de critique sociologique, le _Succès_ est,

en réalité, une satire assez vive des moeurs littéraires. L'auteur se

montre très au courant des ficelles du métier d'homme de lettres.

J'imagine que s'il n'avait pas été l'élève du digne M. Durkheim et

spécialiste de philosophie, il eût orné son livre de ce titre américain:

_l'Art de se faire vingt mille lecteurs._

En sortant de cette étude, Gaston Rageot nous semble à point pour écrire

des romans et briguer lui-même les succès qu'il a analysés. Il a une

expérience surprenante pour son âge. A l'assurance tranquille du

normalien, qui connaît par coeur toutes les questions de mur mitoyen de

la syntaxe et de la langue, il ajoute la confiance avisée d'un homme qui

discerne l'état du marché, les besoins du public, le cours des denrées,

les positions de la spéculation artistique et littéraire. Tous ceux qui,

à cette époque, suivaient Gaston Rageot d'un oeil sympathique disaient

de lui: «Il est armé pour réussir.» Et ces prophètes avaient beau jeu,

puisqu'à cette connaissance pratique des besoins littéraires de notre

temps, Gaston Rageot joignait un talent robuste et traditionnel qui, à

l'heure où il se jetait dans la carrière des lettres, était bien la

meilleure garantie de succès.

Pour moi, ce que j'admire le plus en Gaston Rageot, c'est cette santé

morale qui lui a permis de conserver un talent loyal et frais au sortir

des coulisses littéraires. Il eût pu devenir un écrivain roublard, un de

ces machinistes subtils à qui sont familiers les trappes du sentiment,

le trompe-l'oeil et tous les trucs du magasin des accessoires. Il s'est

contenté d'être un bon écrivain, uniquement soucieux de demeurer

intelligible et vivant, persuadé que ce sont là les qualités qui

plaisent le mieux à ce public auquel il a si étroitement lié le sort des

auteurs.

Tout de même, on ne peut impunément fréquenter les maîtres du succès, il

en reste toujours quelque chose. Le premier roman de Gaston Rageot

s'appellera le _Grand Homme_ et le second la _Renommée._ Mais,

rassurez-vous, il ne s'agit plus ici de publier une nouvelle édition

revue et augmentée d'un manuel d'arrivisme, il s'agit simplement de

développer un beau sujet de roman dont l'auteur connaît à merveille les

ressources et qu'il est à même de traiter mieux que personne. La

Renommée, qui parut il y a deux ans, est une oeuvre solide où l'on voit

s'épanouir les qualités maîtresses de M. Gaston Rageot. Il y fait figure

de psychologue délicat et de romancier dans toute la force du terme. Si

Gaston Rageot, après la _Renommée_, avait voulu reprendre sa plume de

philosophe et d'essayiste il eût pu, en démontant son propre livre, nous

donner _l'Art d'écrire un bon roman._

[Illustration: M. Gaston Rageot.--_Phot. Cheri-Rousseau._]

Il a préféré en écrire un troisième, _l'Affût_, et un quatrième qui est

celui-là même que l'on offre aujourd'hui aux lecteurs de

_L'Illustration_, la _Voix qui s'est tue_. Loin de moi l'idée de

déflorer ce sujet par une analyse imprudente et pressée. Je sais trop

quelle joie l'on éprouve à marcher ainsi un peu à l'aveuglette, dans un

livre nouveau; à suivre les chemins capricieux de l'intrigue qui, tantôt

chemine en plaine, tantôt grimpe en lacets sur des collines d'où l'on

découvre des paysages inattendus et des figures nouvelles. Mais je ne

crois pas gâter ce plaisir en disant que la _Voix qui s'est tue_ doit

être, d'après les prudents pronostics, le meilleur livre de Gaston

Rageot.

En effet, c'est dans ce roman qu'il a, il me semble, déployé le don

essentiel qu'il possède. Gaston Rageot a le don du sujet, et c'est assez

rare, de nos jours. Combien de romans qui ne sont que des essais

découpés en épisodes ou des autobiographies amorphes et qui s'en vont,

d'une marche inégale, au hasard des impressions que l'auteur a jetées au

fil des pages. Un sujet, c'est une sorte de problème dont l'énoncé doit

se formuler le plus vite possible, dès le début, et dont la résolution

se fait peu à peu, au cours du roman, sans truquages, sans obscurités.

Et il importe au plus haut point que la solution soit juste et découle

des données du problème, et rien que d'elles.

Avec un rare bonheur, Gaston Rageot avait réalisé toutes ces conditions

dans la _Renommée_. Il y montrait que la veuve d'un grand homme demeure

l'esclave et la gardienne de la gloire de son mari; qu'elle a beau aimer

un autre homme, se remarier, changer de nom, de situation, elle sera

toujours et quand même la veuve de l'homme illustre dont l'ombre

glorieuse ne cesse de la couvrir. Avec une entente admirable des

nécessités psychologiques de son sujet, l'auteur nous montrait

l'obsession grandissante de cette gloire posthume qui finissait par

changer le coeur de la veuve et la détacher de l'homme à qui elle avait

lié son sort.

Pourtant, malgré toutes ces qualités, le don de créer des états d'âme,

de faire changer insensiblement le coeur des personnages, de serrer les

fils de l'intrigue et de nouer le drame, le sujet de la _Renommée_

demeure un peu spécial. Tout le monde n'a pas la chance d'être la veuve

d'un grand homme, si j'ose dire. De telles aventures sont réservées à

une minorité à qui va notre curiosité bienveillante, mais qui ne soulève

pas notre intérêt passionné.

Il convenait que Gaston Rageot se rapprochât davantage de l'humanité

générale. L'_Affût_, qui a suivi la _Renommée_, n'a pas répondu à ce

désir. Du moins ce drame villageois ramassé, rapide et un peu brutal

a-t-il été un exercice salutaire pour l'auteur qui, retrempé dans un

sujet paysan, s'est déparisianisé. Le parisianisme est un écueil qui,

souvent, fait échouer les talents les plus sains. Il pousse à abuser de

l'accessoire descriptif et mondain qui surcharge le sujet, il incite à

confondre la frivolité et la finesse, sans parler de cent autres

inconvénients moins graves. Toutefois, l'_Affût_ avait encore cet

avantage: il indiquait à Gaston Rageot les inconvénients de cette

formule, à savoir que le roman est un conte élargi, une grande nouvelle.

Ce qui nuit à l'_Affût_, c'est que, précisément, c'est une longue

nouvelle qui aurait dû tenir en 300 lignes et qui dure 300 pages.

Mais je crois bien que, mûri par ces expériences, en possession de tous

ses moyens psychologiques, préparé par deux tentatives dont l'une au

moins fut une entière réussite, Gaston Rageot est à point pour nous

donner l'oeuvre parfaite, souple et forte, et vraiment romanesque que

nous attendons de lui. Dans la _Voix qui s'est tue_, ce n'est plus le

Paris artificiel des gens de lettres qu'il nous montre, c'est un Paris

plus réel, plus vivant, plus humain. Et c'est en même temps la province,

aujourd'hui si mêlée à la vie de Paris. Un sujet plus général où se

jouent les nuances délicates d'un grand amour lui permettra de nous

toucher plus directement, et la complexité même de son intrigue le

forcera à déployer toutes ses qualités de psychologue et d'analyste.

Décidément, il se pourrait bien que Gaston Rageot réalisât du même coup

sa formule de succès et s'attirât les éloges de la critique. Voilà qui

prouverait, en tout cas, que le meilleur artifice pour réussir, c'est

encore le talent. Mais c'est un moyen qui n'est pas à la portée de tous.

L'Illustration, No. 3676, 9 Août 1913 · 第 9 / 52 题