L’ÉNIGME D’EMPIRE

A Halfa on sent le premier souffle d’une frontière. Ici le gouvernement

Égyptien se retire à l’arrière-plan et même le bateau Cook ne s’arrête

pas au beau milieu de la carte postale. Au bureau des Postes et

Télégraphes, il y a des traces, très diluées, quoiqu’encore

reconnaissables, d’administration militaire. Et la ville, ni où que ce

soit, ni de quelque façon que ce soit, ne sent mauvais, ce qui prouve

qu’on ne s’en occupe pas à la manière du pays. Il n’y a pas plus à y

voir que dans le Ponton _C 60_, jadis l’_Himalaya_, vaisseau

transportant les troupes de sa Majesté, mais qui, aujourd’hui, n’est

plus qu’un ponton à charbon dans le Hamoaze à Plymouth. Une rive avec un

étroit chemin en terrasse flanqué de maisons mi-orientales, quelques

casernes, une mosquée et une demi-douzaine de rues formant angle droit

avec le Désert arrivant à fond de train au bout de chacune, voilà en

quoi consiste toute la ville. En remontant le fleuve, un kilomètre

environ, sous des palmiers se trouvent des bungalows, restes apparemment

de cantonnements, quelques boutiques pour réparations de machines, et

des fragments de voie ferrée. Cela forme la plus misérable collection de

maisons badigeonnées à la chaux, lamentables jardins, murs décatis,

espaces nus foulés et piétinés que l’on peut imaginer; et cependant

chaque fragment de l’ensemble tressaille de la vie d’armées et de

flottes dont il se souvient, tout comme le bol résonne encore après que

le doigt qui l’a frotté ne le touche plus. Les hommes les plus

invraissemblables y ont fait leur temps; des provisions, par dix mille

tonnes à la fois, ont été roulées ou poussées ou traînées jusqu’en haut

des rives par des dizaines de milliers de mains éparses; des hôpitaux

s’y sont installés à l’aventure, se sont étendus prodigieusement ou se

sont rapetissés, puis se sont évanouis avec les régiments qui eux-mêmes

s’évanouissaient; des voies de garages ont été installées, puis

arrachées selon que les besoins variaient, puis enfin complètement

oblitérées par le sable.

Halfa a été la tête de ligne, le Quartier Général de l’Armée, le centre

de l’Univers, le seul endroit où un homme était sûr de pouvoir acheter

du tabac et des sardines et recevoir des lettres pour lui et de l’aide

médicale pour ses amis. Aujourd’hui elle n’est plus que la coquille

ratatinée d’une ville sans un hôtel convenable et où les touristes se

précipitent de la rivière pour acheter au Bureau de Poste des

collections complètes de timbres du Soudan.

Je suis allé me promener sans but, d’un bout à l’autre de la ville. Je

découvris une foule de jeunes gens du pays en train de jouer au football

sur ce qui avait peut-être été jadis un champ de manœuvre.

--Et quelle est cette école? demandai-je en anglais à un assez jeune

garçon très empressé.

--Madrissah, répondit-il avec beaucoup d’intelligence, ce qui, traduit,

ne veut dire qu’École.

--Oui, mais _quelle_ École?

--Oui, Madrissah, école, Monsieur, et il me suivit pour voir ce que

l’imbécile voulait encore.

Une ligne de voie ferrée qui en son temps avait dû alimenter de gros

ateliers me conduisit entre des maisons à vastes pièces et des bureaux

aux pancartes indiquant respectivement leurs fonctions avec, par-ci

par-là, un employé en train de travailler. Des fonctionnaires égyptiens,

fort polis, me donnèrent force indications (je voulais autant que

possible arriver à voir un officier blanc, mais aucun ne s’y trouvait à

ce moment-là). Je fus chassé d’un jardin qui appartenait à une Autorité;

rôdai en lambinant autour de l’entrée d’un bungalow qui avait un enclos

déjà très vieux, où deux blancs étaient assis dans des fauteuils sur une

véranda; errai en dévalant vers la rivière sous les palmiers où

filtraient les dernières lueurs roses; me perdis au milieu de chaudières

rouillées et de billes de bois de charpente; et enfin revins en

baguenaudant dans le crépuscule, escorté par le petit garçon et par une

brigade entière de fantômes, dont je n’avais jamais rencontré un seul

auparavant, mais que je connaissais tous jusqu’au dernier très

intimement. Ils me dirent que c’était surtout les soirs qui les

déprimaient _eux_ aussi, de sorte qu’ils revinrent tous après dîner et

me tinrent compagnie, pendant que j’allais à la rencontre d’un ami qui

devait arriver de Khartoum par le train de nuit.

Il avait une heure de retard, et cette heure nous la passâmes, les

fantômes et moi, dans un hangar aux murs de brique, au toit de

fer-blanc, chaud encore de la chaleur du jour; une foule d’indigènes

riaient et causaient quelque part derrière dans l’obscurité. Nous en

étions arrivés à nous connaître si bien au bout de ce temps que nous

avions fini de discuter tous les sujets possibles de conversation: où

pourrait bien se trouver par exemple la tête du Madhi,--le travail, la

récompense, le désespoir, la reconnaissance de notre mérite, l’échec

absolu, tous les motifs réels qui nous avaient poussés à faire quelque

chose, et tous les autres ardents désirs qui nous avaient possédés. Donc

nous restâmes immobiles et laissions marcher les astres, comme il faut

faire quand on rencontre ce genre de train.

Au bout d’un instant je demandai:--Quel est le nom de la station

suivante à partir d’ici?

--Station Nº 1, répondit un fantôme.

--Et la suivante?

--Station Nº 2, et ainsi de suite jusqu’à huit, je crois.

--Est-ce que cela ne valait pas la peine de nommer ne serait-ce qu’une

seule de ces stations d’après quelque homme vivant ou mort ayant

contribué de quelque façon à la construction de la ligne?

--Eh bien, ils ne l’ont pas fait malgré tout, me répondit un autre

fantôme, sans doute qu’ils trouvaient que cela n’en valait pas la peine.

Pourquoi? Qu’en pensez-vous, _vous_?

--Je pense, répondis-je, que c’est le genre de snobisme pour lequel les

Nations sont punies par les Enfers.

Les feux de tête se montrèrent enfin, à une immense distance; les lampes

électriques, baissées par économie, furent réouvertes en plein, les

fantômes disparurent, les dragomans des différents vapeurs se portèrent

en avant, vêtus de magnifiques habits, à la rencontre des passagers qui

avaient retenu leurs places dans les bateaux Cook, et le train de

Khartoum dégorgea une joyeuse collection de gens, tous décorés de

cornes, de sabots de bêtes, de pelages, de couteaux et «d’assegais»

qu’ils venaient d’acheter à Omdurman. Et lorsque les facteurs

s’emparèrent de leurs paquets hérissés, on aurait dit la Zareba de Mac

Neil moins les chameaux.

Deux jeunes gens en tarboushe étaient les seules personnes qui n’avaient

pas pris part à l’émeute. L’un d’eux dit à l’autre:

--Tiens!

L’autre dit de même:--Tiens!

Ils échangèrent des grognements pendant un instant. Puis l’un d’eux dit

d’une voix agréable:

--Ah! quel dommage! Je croyais que j’allais vous avoir sous mes ordres

pendant quelque temps. Alors vous allez vous servir de la maison de

repos là-bas?

--Je suppose, répondit l’autre, savez-vous par hasard si le toit est

achevé?

Sur quoi une femme se mit à se lamenter à haute voix pour qu’on retrouve

sa lance de derviche qui avait été égarée. Ainsi je ne saurai jamais,

sauf peut-être grâce aux dernières pages de l’Almanach Soudanais, dans

quel état se trouve cette maison de repos.

D’après le peu que j’ai appris, l’administration du Soudan est un

singulier service. Elle s’étend silencieusement depuis les bords de

l’Abyssinie jusqu’aux marais de l’Équateur avec une pression moyenne de

un homme blanc pour plusieurs milliers de kilomètres carrés. Là où c’est

possible elle légifère selon les coutumes de la tribu, et, lorsqu’il

n’existe aucun précédent, selon le bon sens du moment. C’est dans

l’armée presque exclusivement que se fait son recrutement, armé surtout

de binocles, jouissant d’un taux de mortalité un peu inférieur à sa

propre réputation. On dit que c’est le seul service où l’on recommande

explicitement à celui qui part en congé de sortir du pays et de se

reposer pour revenir plus dispos pour sa besogne. On exige un haut

niveau d’intelligence, et l’on ne pardonne pas les défaillances. Par

exemple: certain employé, en congé à Londres, se trompa de train à

Boulogne et, au lieu d’aller à Paris, ce qu’il avait bien entendu eu

l’intention de faire, se trouva à une station appelée Kirk Kilissie, à

l’ouest d’Andrinople, où il resta quelques semaines. C’est une erreur

qui aurait pu être commise par n’importe qui, par une nuit sombre, après

une traversée tempêtueuse, mais les autorités n’en voulurent rien

croire, et lorsque je quittai l’Égypte elles étaient activement occupées

à le passer à tabac. Tout le monde est effroyablement comme il faut

maintenant au Soudan.

Il y a bien, bien longtemps, avant même que les Philippines eussent été

prises, un de mes amis fut réprimandé par un Député anglais, d’abord

pour le péché commis en versant du sang, parce qu’il était par

profession soldat, ensuite pour l’assassinat parce qu’il avait combattu

dans de grandes batailles, et enfin, chose la plus importante de toutes,

parce que lui et ses matamores avaient infligé au contribuable anglais

les dépenses occasionnées par le Soudan. Mon ami expliqua que tout ce

que le Soudan avait jamais coûté au contribuable anglais était le prix

d’environ une douzaine de drapeaux anglais réglementaires--un pour

chaque province.--Et c’est là, dit triomphalement le Député, tout ce que

cela vaudra jamais. Il continua à se justifier, et le Soudan

continua--aussi. Aujourd’hui il a pris sa place en tant qu’un de ces

miracles reconnus et avérés, qui s’obtiennent, sans qu’on ait besoin

d’emportement ni d’entêtes de journaux, grâce à des hommes qui font la

tâche la plus proche d’eux et s’occupent rarement de leur propre

réputation.

Tandis qu’il y a seize ans--moins même--le pays entier n’était qu’un

enfer affolant de meurtre, de torture, de prurit, où chaque homme qui

possédait une épée s’en servait jusqu’au moment où il rencontrait un

plus fort que lui et devenait esclave. C’était--ce sont ceux qui s’en

souviennent qui le disent,--une hystérie de sang et de fanatisme, et de

même qu’une femme hystérique est rappelée à ses sens par un jet d’eau

froide, de même à la bataille d’Omdurman le pays fut ramené à la santé

mentale par la mort appliquée sur une échelle telle, que les meurtriers

et les bourreaux auraient eu du mal, même à l’extrême limite de leur

débordement, à concevoir. En un jour et une nuit tous ceux qui avaient

du pouvoir et de l’autorité furent exterminés et soumis si bien que,

comme le dit la vieille chanson, il ne resta plus de chef pour demander

des nouvelles d’aucun suivant. Tous ils avaient fait une dernière charge

qui les mena au Paradis. Ceux qui restaient s’attendaient à voir se

renouveler des massacres pareils à ceux auxquels ils avaient été

accoutumés, et lorsque ceux-ci ne vinrent point, ils dirent sans

recours:--Nous n’avons rien, nous ne sommes rien, voulez-vous nous

vendre comme esclaves chez les Égyptiens? Ceux qui se souviennent des

anciens jours de la Reconstruction--véritable épopée--disent qu’il ne

restait plus rien sur quoi bâtir, même pas d’épaves. Le savoir, la

décence, les relations de famille, la propriété, les titres, le

sentiment de la possession: tout était parti. On leur intima l’ordre de

rester tranquilles et d’obéir; et ils restèrent ébahis, tâtonnant comme

les foules ahuries après une explosion. Peu à peu cependant ils furent

nourris et soignés et disciplinés quelque peu; des tâches, dont ils

n’espéraient jamais voir la fin leur furent imposées, et ils furent

presque par force physique poussés et traînés le long des routes de

l’existence même. Ils en vinrent à comprendre bientôt qu’ils pourraient

récolter ce qu’ils avaient semé et qu’un homme, mieux, une femme,

pourrait faire une marche d’une journée avec deux chèvres et un lit

indigène, et garder la vie et ses biens saufs. Mais il fallait le leur

enseigner comme on le ferait au jardin d’enfants.

Et insensiblement, à mesure qu’ils se rendaient compte que l’ordre

nouveau était sûr, et que leurs anciens oppresseurs étaient bien morts,

on vit revenir non seulement des cultivateurs, des artisans, des

techniciens, mais des soldats d’aspect bizarre, portant les cicatrices

de vieilles blessures, et les généreuses fossettes que la balle

Martini-Henry avait coutume d’infliger--hommes de combat à la recherche

d’un nouvel emploi. Ils lambinaient par-ci par-là, tantôt sur une jambe,

tantôt sur l’autre, fiers ou amicaux avec inquiétude, jusqu’à ce que

quelque officier blanc vînt à passer tout près. Lorsqu’il eut passé

quatre ou cinq fois, l’homme brun et l’homme blanc s’étant appréciés par

le regard, la conversation, ainsi qu’il paraît, s’engageait à peu près

ainsi:

OFFICIER (avec l’air de quelqu’un qui fait soudain une découverte).

Dites donc, vous là-bas, près de la hutte, qu’est-ce que vous voulez?

GUERRIER (prenant la position fixe, qui est compromise par un effort

fait pour saluer). Je suis un tel, de tel endroit.

OFFICIER. J’entends, et alors?

GUERRIER (répétant le salut)... Et un soldat aussi.

OFFICIER (parlant à l’horizon, sans s’adresser à personne en

particulier). Mais _tous_ disent cela aujourd’hui.

GUERRIER (tout à fait à haute voix). Mais il y a un homme dans un de vos

bataillons qui peut en fournir la preuve. C’est le petit-fils de l’oncle

de mon père.

OFFICIER (confidentiellement, à ses souliers). L’Enfer est _tout à fait_

rempli de pareils petits-fils, de pareils oncles; et comment puis-je

savoir si le soldat un tel dit la vérité au sujet de sa famille? (fait

mine de partir).

GUERRIER (enlevant rapidement les vêtements nécessaires). Peut-être.

Mais _voici_ ce qui ne ment pas. Regardez! J’ai reçu ceci, il y a dix,

douze ans, quand je n’étais que gamin, près de l’ancienne frontière.

Oui, Halfa. C’était une véritable balle Snider. Sentez-la! Cette petite

blessure à la jambe je l’ai reçue dans la grande bataille qui mit fin à

tout l’année dernière. Mais je ne suis pas boiteux (Violents exercices

des jambes), pas le moins du monde boiteux. Voyez, je cours, je saute,

je donne des coups de pied, loué soit Allah!

OFFICIER. Loué soit Allah. Et puis après?

GUERRIER (avec coquetterie). Et puis, je tire du fusil. Je ne suis pas

un lancier ordinaire. (Parlant finalement anglais.) Oui, sacré bonn

ti’eur. (Fait marcher la gâchette d’un Martini imaginaire).

OFFICIER (sans broncher). Et puis?

GUERRIER (avec indignation). Je suis venu ici, _moi_, après plusieurs

jours de marche, (changeant, et adoptant un ton de cajolerie d’enfant)

est-ce que _tous_ les régiments sont pleins?

A ce moment le parent, en uniforme, se découvrait généralement, et si

ses allures plaisaient à l’officier, encore un autre «vieux soldat du

Mahdi» venait s’ajouter à la machine qui se fabriquait tout en roulant.

Dans ces temps-là on traitait les affaires à la lumière pure de la

raison et avec une certaine audace élevée et sainte.

On raconte une histoire de deux Sheiks, arrivée peu après le

commencement de la Reconstruction. L’un d’eux, Abdullah de la Rivière,

prudent et fils d’une esclave, fit profession de loyauté envers les

Anglais de très bonne heure, et se servait de cette loyauté comme

manteau pour voler des chameaux à un autre Sheik, Farid du Désert,

encore en guerre avec les Anglais, mais un parfait gentilhomme, ce que

n’était pas Abdullah. Naturellement, Farid fit à son tour des raids sur

les bêtes d’Abdullah; Abdullah se plaignit aux autorités, et toute la

Frontière était en fermentation. A Farid dans son camp de désert,

accompagné d’un certain nombre de bêtes appartenant à Abdullah vint,

seul et sans armes, l’officier responsable de la paix de ces régions.

Après les compliments échangés, car ils avaient eu des rapports ensemble

auparavant:--Vous vous êtes encore livré à des vols de bêtes dans le

troupeau d’Abdullah, dit l’officier anglais.

--Je vous crois! fut la chaude réponse. Il vole mes bêtes et se réfugie

vivement sur votre territoire, où il sait que je ne puis absolument pas

le suivre, et quand j’essaie de rentrer tant soit peu en possession de

mon bien, il vient pleurer auprès de vous. C’est un saligaud, un pur

saligaud.

--Dans tous les cas il est loyal. Si seulement vous vouliez consentir à

vous soumettre et à être loyal aussi, vous seriez tous les deux sur le

même pied, et alors s’il vous volait quelque chose il en verrait de

dures!

--Il n’oserait jamais voler sauf sous votre protection. Donnez-lui ce

qu’il aurait reçu au temps du Mahdi, une bonne raclée. Vous savez qu’il

le mérite, _vous_!

--Ce n’est guère permis, vous savez, cela. Il va falloir que vous me

laissiez ramener toutes ces bêtes qui lui appartiennent.

--Et si je refuse?

--Alors il me faudra rentrer à cheval et ramasser tous mes hommes pour

vous faire la guerre.

--Mais qu’est-ce qui m’empêche de vous couper la gorge pendant que vous

êtes assis là?

--D’abord le fait que vous n’êtes pas Abdullah, et...

--Voyez! vous reconnaissez que c’est une crapule!

--Ensuite, le Gouvernement enverrait tout simplement un autre officier

ne comprenant pas vos façons d’agir, et alors ce serait la guerre, _pour

de bon_, et personne n’y gagnerait rien qu’Abdullah. Il volerait vos

chameaux et en aurait tout le crédit.

--C’est vrai, le coquin! Que la vie est pénible pour un honnête homme!

Or, vous admettez qu’Abdullah est un saligaud, alors écoutez-moi et je

vous dirai encore autre chose sur son compte. Il était, etc. etc. il est

etc. etc.

--Vous avez parfaitement raison, Sheik, mais ne voyez-vous pas que je ne

puis lui dire ce que je pense de lui, tant qu’il est loyal et que vous,

vous restez notre ennemi? Eh bien, si _vous_, vous vous soumettez, je

vous promets que j’en dirai des miennes à Abdullah, oui, en votre

présence, et votre cœur s’en réjouira.

--Non! Je ne veux point me soumettre! Mais je vais vous dire ce que je

veux faire. Je vous accompagnerai demain comme votre hôte, comprenez

bien, à votre tente. Alors, envoyez chercher Abdullah, et _si_ j’estime

que sa grosse figure a été suffisamment noircie en ma présence, je

verrai si je ne puis pas faire ma soumission plus tard.

Ainsi fut convenu, et ils dormirent le reste de la nuit, côte à côte, et

dans la matinée ils rassemblèrent et rendirent toutes les bêtes

d’Abdullah. Le soir même, en présence de Farid, Abdullah reçut la

semonce la plus cinglante qu’il eût jamais entendue dans toute sa

vieille existence scélérate, et Farid du Désert rit et fit sa soumission

et--comme dans les contes--ils vécurent tous heureux dans la suite.

Quelque part, dans les provinces plus proches, le vieux jeu désordonné

et violent doit persister encore, mais le vrai Soudan a fini par adopter

la civilisation du genre qui comporte le bungalow en brique, et du genre

Bougainville, et il existe une énorme école où les jeunes gens sont

dressés pour devenir ajusteurs, inspecteurs, dessinateurs, et employés

de télégraphe avec des appointements fabuleux. En temps voulu ils

oublieront combien il fallait de précautions jadis à leurs aïeux, au

temps du Mahdi, pour s’assurer même une demi-ration pour leur ventre,

alors, tout comme cela s’est produit ailleurs.

Ils croiront honnêtement que ce sont eux qui ont originairement créé, et

qui ont maintenu depuis, la vie si facile où ils ont été placés à un

prix d’achat si élevé. Alors on les verra demander: «Une extension du

gouvernement local, le Soudan pour les Soudanais,» et ainsi de suite, si

bien qu’il faudra parcourir de nouveau le cycle entier. C’est une dure

loi, mais une vieille loi--Rome elle-même mourut d’avoir eu à

l’apprendre, de même que notre civilisation occidentale pourra en

mourir--que si vous donnez à qui que ce soit quelque chose qu’il n’a pas

péniblement gagné pour lui-même, infailliblement vous faites de lui ou

de ses descendants vos ennemis avérés.

Lettres de voyage (1892-1913) · 第 33 / 37 题