_Vu que les ours sont trop nombreux dans la ville de Peltyville Corner
Vermont, les chasseurs des villes environnantes sont invités à prendre
part à la grande chasse qui sera faite sur les Montagnes bleues dans
la ville de Peltyville Corner Vermont, le mercredi 8 Novembre, si le
temps le permet, sinon le premier jour qu’il fera beau. Venez chacun,
venez tous!_
Ils s’y rendirent, mais ce fut l’ours qui ne voulut pas participer à la
fête. L’avis avait été imprimé dans je ne sais quelle Imprimerie
Électrique. Mélange un peu bizarre, n’est-il pas vrai?
En général l’ours ne sort guère de ses parages habituels mais il a un
faible pour les porcs et les jeunes veaux, ce qui entraîne un châtiment.
Douze heures de chemin de fer et un peu de marche vous amènent jusqu’au
pays de l’élan; et quelque vingt milles d’ici à vol d’oiseau, vous
trouvez des forêts vierges où demeurent des trappeurs et où il y a
également un Étang Perdu que beaucoup ont trouvé une fois mais... n’ont
jamais retrouvé depuis.
Les hommes, qui de nature sont moutons, ont suivi leurs amis et le
chemin de fer le long des vallées de la rivière où se trouvent les
villes. Une fois que l’on a atteint l’autre côté des collines, les
habitants sont clairsemés, et, hors de leur État, peu connus. Ils se
retirent de la circulation en Novembre s’ils demeurent sur les hautes
terres; redescendant au mois de Mai lorsque la neige le permet.
Il n’y a guère plus d’une génération, on faisait soi-même dans ces
fermes ses vêtements, son savon, ses bougies, on tuait trois fois par an
sa viande: bœuf, veau ou cochon; le reste du temps on se reposait.
Aujourd’hui on s’achète des vêtements dans les magasins, des savons
brevetés et du pétrole. Bien mieux, c’est parmi ces tentes que les
énormes biographies des Présidents à reliure rouge et dorées sur
tranche, les Bibles qui coûtent vingt livres et servent à toute une
famille, accompagnées d’extraits de mariage, de lettres de faire part,
de certificats de baptême et des centaines d’authentiques gravures sur
acier, se vendent le mieux.
C’est également ici, mais dans les sentiers moins fréquentés, que le
charlatan ambulant (celui qui vend les pilules électriques, marque
brevetée, et toutes sortes de remèdes pour les maladies nerveuses) se
partage le champ d’exploitation avec le marchand de graines, de fruits,
et le vendeur de pilules pour bestiaux. Ici on se drogue pas mal, je
crois, car il faut être bien pauvre pour ne pas connaître la prostration
nerveuse. Voilà comment il se fait que le charlatan conduit un couple de
chevaux traînant un camion peint aux gaies couleurs muni d’une capote,
et parfois emmène avec lui sa femme. Je n’ai rencontré qu’une seule fois
un colporteur à pied. C’était un vieillard tout tremblant de paralysie
qui poussait devant lui quelque chose ressemblant tout à fait à une de
ces petites carrioles employées pour les pompes funèbres d’un
enterrement pauvre. Sa marchandise consistait en épingles, galon,
parfumerie et assaisonnements variés. Il fallait se servir soi-même, car
il ne pouvait rien faire de ses mains et il vous racontait une histoire
interminable où il embrouillait à la fois le récit de la cession faite
par contrat d’une ferme à quelqu’un de sa famille avec le sentiment
d’orgueil qu’il éprouvait à pouvoir couvrir, à son âge, tant d’étapes
chaque jour. Il parcourait parfois six kilomètres. Ce n’était pas un Roi
Lear, comme la cession de la ferme aurait pu le faire supposer, mais un
être marqué au cachet de la tribu du Juif Errant; vieux radoteur tout
tremblotant. Il n’en manque pas de son espèce, hongreurs et gens de
semblable acabit qui font de longues étapes, poussant parfois jusqu’en
Virginie, ou peu s’en faut, allant dans la direction du nord jusqu’à ce
qu’ils atteignent la frontière. Leur conversation et leur bavardage leur
tiennent partout lieu de paiement en espèces.
Pourtant les chemineaux sont rares--ce n’est pas un mal--car l’article
américain correspond assez exactement à ces tribus errantes et
criminelles que l’on voit dans l’Inde. C’est un gredin pilleur, trop
avisé pour travailler. Piètre endroit que Vermont pour mendier la nuit
tombée près d’une ferme! Ah oui!
Au printemps les Bohémiens s’installent près de la rivière, enfermant
leurs chevaux à la manière de leur tribu. Ils ont le type bohémien, et
certains de vieux noms bohémiens, mais ils reconnaissent qu’ils ont pas
mal de sang de gentil dans les veines.
L’hiver a chassé tous ces gens réellement intéressants vers le sud et,
dans quelques semaines, si la neige donne tant soit peu, les fermes
éloignées n’auront plus de visites, sauf celle du traîneau encapuchonné
du Docteur. Ce n’est pas une petite affaire que d’exercer son métier de
docteur ici pendant les mois d’hiver lorsque les neiges sont amoncelées
pour de bon et où une paire de chevaux peut fort bien s’enfoncer jusqu’à
l’arçon. C’est parfois quatre chevaux par jour que l’on emploie, jusqu’à
épuisement complet, car ce sont de braves gens.
Dans le grand silence produit par la neige naît, très probablement, la
partie non la moins importante de cette conscience propre à la Nouvelle
Angleterre dont parlent ses enfants dans leurs récits. Il reste beaucoup
de temps pour penser, et penser est une chose très dangereuse. La
conscience, la peur, les lectures mal digérées et, peut-être aussi une
nourriture pas très bonne ont libre jeu. Un homme, et surtout une femme,
peuvent aisément entendre des voix étranges, comme la parole du
Seigneur, parmi ces montagnes mortes, avoir des visions et des rêves,
des révélations et des épanchements spirituels et finir (pareilles
choses se sont vues) d’une façon assez lamentable dans ces grandes
maisons auprès de la rivière de Connecticut qui ont été tendrement
baptisées La Retraite. La haine s’engendre tout aussi bien que la
Religion, la haine entre voisins; profonde, qui plonge jusqu’aux racines
de l’être, qui résulte de mille petits détails accumulés, que l’on couve
et fait éclore près du poêle lorsque la conversation se fait à deux ou
trois dans les longues soirées. Il serait fort intéressant d’obtenir les
statistiques des réveils religieux, des assassinats, et de découvrir
combien se sont accomplis au printemps. Mais, pour les gens indemnes de
folie, l’hiver est un long régal pour les yeux. Dans d’autres pays on
sait que la neige est un ennui qui arrive et puis s’en va, que l’on
malmène et gâche finalement. Ici elle reste sur le sol plus longtemps
que n’importe quelle récolte, parfois de Novembre à Avril, et pendant
trois mois la vie se déroule au rythme des clochettes de traîneaux qui
ne sont pas, comme l’insinua certain visiteur du Sud, objets de parade,
mais des sauvegardes. L’homme qui s’avise de conduire sans elles n’est
pas aimé. La neige est un baromètre fidèle, prédisant qu’on pourra se
livrer au sport en traîneau ou se calfeutrer étroitement dans les
casernes. Elle est le seul engrais que reçoivent les pâturages pierreux;
elle couvre la terre d’un manteau et empêche le gel de faire éclater les
conduites d’eau. Elle est la meilleure, j’avais failli écrire la seule,
faiseuse de routes dans les États. Mais d’autre part elle est capable de
se dresser dans la nuit et d’ordonner aux populations tels les Égyptiens
de se tenir immobiles. Elle sait arrêter les courriers, annihiler tous
les horaires, éteindre les lampes de vingt villes et tuer un homme en
vue même de son seuil ou de son bétail affamé. Quiconque s’est trouvé
dans une tourmente, même atténuée, comme la Nouvelle Angleterre sait en
faire, ne s’avise de parler à la légère de la neige. Représentez-vous
quarante-huit heures de vent hurlant, avec le thermomètre bien près de
zéro, creusant et soulevant la neige nouvellement tombée sur cent
kilomètres. L’air est comme rempli de projectiles qui fouettent le
visage, et à dix mètres les arbres sont invisibles. Le pied glisse sur
un rocher poli et noir comme l’obsidienne où le vent a mis à nu quelque
coin exposé de la route et sa glace boueuse du début de l’hiver. Le pas
suivant que vous faites vous enfonce jusqu’à la hanche et davantage, car
ici c’est un mur qu’on n’a pas vu qui refoule l’élan de la neige
flottante et sifflotante. Voici à un moment une crête escarpée qui se
dresse en travers de la route; le vent vient de changer tant soit peu,
aussitôt tout s’écroule comme le sable dans un sablier, ne laissant
qu’un trou de tourbillons blancs. Il y a une accalmie et vous pouvez
apercevoir alors toute la surface des champs se ruant furieusement à
l’assaut en une direction donnée, marée qui part d’entre les troncs des
arbres. Et pendant que vous regardez, les creux des pâturages se
remplissent, se vident, puis se remplissent et se vident de nouveau. Les
rochers rappellent un instant le flanc nu d’un vaisseau chassé par la
tempête, puis blanchissant, disparaissent de la vue. Près de la grange,
du côté sous le vent, dansent d’irresponsables démons de la neige, là où
trois rafales se rencontrent, ou bien vont en titubant jusqu’au large où
ils sont immédiatement abattus par le grand vent. Au plus fort de la
tempête il n’y a ni ciel ni terre, mais seulement un tourbillon fou qui
pourrait brasser un homme. Les distances prennent des proportions
fantastiques de cauchemar; ce qui en été ne constituait qu’une course
pouvant être effectuée nu-tête, en une minute, devient une lutte
haletante d’une demi-heure où chaque pied de terrain n’est conquis que
dans l’intervalle d’une accalmie. C’est par un temps pareil que les
granges à la lourde charpente en bois geignent, poutre contre poutre,
comme les vaisseaux au milieu d’une mer houleuse. Et les provisions de
foin pour l’hiver se recouvrent de longues raies de poussière de neige
amenée par le vent, tandis que les bœufs dans l’étable bien au-dessous
cognent de leurs cornes et gémissent mal à l’aise.
Le lendemain est bleu, sans un souffle, et absolument immobile. Les
fermiers se frayent à coups de pelle un chemin jusqu’à leurs bêtes,
attachent au moyen de chaînes leurs grands socs au traîneau le plus
lourd et prennent tous les bœufs qu’Allah leur a accordés. Ils les
conduisent tandis que le soc en labourant creuse un sillon dans lequel
un cheval peut avancer, et les bœufs à force de s’enfoncer coup sur coup
jusqu’au ventre finissent par pouvoir s’agripper. La route une fois
faite est un double ruisseau profond entre des murs de neige de trois
pieds de haut où, comme c’est la coutume, les véhicules les plus lourds
ont le droit de passage. Celui qui a une voiture plus légère devra
plonger jusqu’à la ceinture et mener sa bête récalcitrante jusque dans
l’amoncellement, se fiant à la Providence pour maintenir en équilibre
son traîneau.
Dans les grandes villes où l’on étouffe, crache et halète, la grosse
neige se change en dégel. Ici elle reste immobile, mais le soleil, la
pluie et le vent se mettent à la travailler, de crainte que la couleur
et la texture n’en restent invariables. La pluie revêt le tout d’une
croûte granulée; dans ce chagrin d’un vert blanc les arbres se reflètent
légèrement. De lourdes brumes montent et descendent et créent une sorte
de mirage, jusqu’au moment où elles se tassent et enserrent les collines
aux reflets métalliques, et alors vous savez quelle apparence doit
présenter la lune à un de ceux qui l’habitent. Au crépuscule, de
nouveau, les rebords aplatis des rochers, les replis et les plissements
des hautes terres prennent l’aspect de sable mouillé, de quelque énorme
et mélancolique plage tout au bout du monde, et lorsque le jour
rencontre la nuit, c’est un véritable pays de fantômes. Au couchant,
dernier reste de la journée morte, s’étalent, nacrées et d’un rouge de
rouille, d’interminables étendues de rivage attendant que revienne le
reflux; à l’est, nuit noire parmi les vallées, et, sur la pente de la
colline arrondie, recouverte d’une croûte de glace polie, s’accroche une
vague lueur de lune, ressemblant plutôt à une traînée visqueuse de
limace. Une ou deux fois, peut-être, en hiver, les grands flamboiements
du Nord se font voir entre la lune et le soleil, de sorte qu’à ces deux
lumières irréelles viennent s’ajouter l’éclat et le jaillissement de
l’Aurore Boréale.
En Janvier ou en Février ont lieu les grandes tempêtes de glace, lorsque
chaque branche, chaque brin d’herbe, chaque tronc est revêtu de pluie
gelée, si bien qu’en vérité l’on ne peut rien toucher. Les piquants des
pins sont engoncés dans des cristaux en forme de poire et chaque poteau
de palissade est miraculeusement enchâssé de diamants. Si vous pliez un
rameau le revêtement glacé se casse, craquèle comme du vernis et une
branche épaisse d’un demi-centimètre se brise au moindre attouchement.
Si le vent et le soleil inaugurent ensemble le jour, l’œil ne peut
contempler fixement la splendeur de cette joaillerie. Les forêts
résonnent d’un fracas d’armes, du bruit des cornes de daims en fuite, de
la débandade de pieds, chaussés de fer, de haut en bas des clairières,
tandis qu’une grande poussière de bataille est poussée jusqu’au milieu
des espaces découverts, tant et si bien que les derniers vestiges de la
glace se trouvent chassés, et que les branches débarrassées reprennent
leur chant régulier de jadis.
De nouveau le mercure tombe à 20 ou plus au-dessous de zéro et les
arbres eux-mêmes défaillent. La neige devient de la craie, grinçant sous
le talon et le souffle des bœufs les revêt de givre. La nuit le cœur
d’un arbre se fend en lui avec un gémissement. Au dire des livres c’est
le gel, mais c’est un bruit effarant que ce grognement qui rappelle
celui de l’homme qu’on assomme d’un seul coup.
L’Hiver qui est réellement l’hiver ne permet pas au bétail et aux
chevaux de jouer en liberté dans les champs, de sorte que tout rentre au
logis et puisqu’aucun soc ne saurait avec profit briser le sol pendant
près de cinq mois on pourrait s’imaginer qu’il y a fort peu à faire. En
réalité, les occupations de la campagne sont, en toute saison,
nombreuses et particulières, et la journée ne suffit pas pour les
remplir toutes, une fois que vous avez enlevé le temps qu’il faut à un
homme qui se respecte pour se retourner. Songez donc! Les heures pleines
et nullement troublées se tiennent autour de vous comme des remparts. A
telle heure le soleil se lèvera, à telle autre très certainement aussi
il se couchera. Voilà ce que nous savons. Pourquoi alors, au nom de la
Raison, nous accablerions-nous de vains efforts? De temps à autre un
visiteur de passage vient des Villes, des Plaines, tout pantelant
d’envie de travailler. On le contraint à écouter les pulsations normales
de son propre cœur, son que bien peu d’hommes ont perçu. Au bout de
quelques jours, quand son zèle s’est calmé, il ne parle plus «d’y
arriver»; ou bien «d’être laissé en route». Il ne tient plus à «faire
les choses tout de suite» et il ne consulte pas sa montre par pure
habitude, mais la garde là où elle doit toujours être, c’est-à-dire dans
son ventre. Enfin il s’en retourne à sa ville assiégée, à contre-cœur,
civilisé en partie. Sous peu il sera redevenu sauvage, grâce au fracas
de mille guerres dont l’écho ne pénètre même pas jusqu’ici.
L’air, qui tue les germes, assèche même les journaux. Ils pourraient
bien être de demain ou d’il y a cent ans. Ils n’ont rien à faire avec le
jour présent, le jour si long, si plein, si ensoleillé. Nos intérêts ne
sont pas sur la même échelle que les leurs, mais ils sont beaucoup plus
complexes. Les mouvements d’une puissance étrangère--ceux par exemple
d’un traîneau inconnu sur cette rive Pontique--doivent être expliqués,
ou doivent trouver une justification, sans quoi le cœur de ce public
éclatera de curiosité non satisfaite. S’il s’agit de Buck Davis qui
vient accompagné de la jument blanche, celle qu’il a échangée contre sa
pouliche, et le manteau qu’on porte en traîneau, pratiquement neuf,
acheté à la vente Sewell, _pourquoi_ Buck Davis, qui demeure sur les
terrains plats de la rivière, traverse-t-il nos collines à moins que ce
ne soit parce que Murder Hollow se trouve bloqué par la neige, ou parce
qu’il a des dindons à vendre? _Mais_ s’il vendait des dindons, Buck
Davis se serait certainement arrêté ici, à moins qu’il ne fût en train
d’en vendre un grand stock en ville. Un gémissement venu du sac à
l’arrière du traîneau dévoile le secret. C’est un jeune veau d’hiver, et
Buck Davis va le vendre pour un dollar au marché de Boston, où l’on en
fera du poulet de conserve. Reste cependant à expliquer le mystère de la
route qu’il n’a pas suivie.
Après deux jours passés sur des charbons ardents on apprend,
indirectement, que Buck est allé rendre une toute petite visite à Orson
Butler qui demeure dans la plaine où le vent et les rochers dénudés
vident leurs querelles. Kirk Demming avait apporté à Butler des
nouvelles d’un renard qui se trouvait derrière la Montagne Noire et le
fils aîné d’Orson, en passant par Murder Hollow avec un chargement de
planches pour le nouveau parquet que la veuve Amidon fait installer,
prévint Butler qu’il ferait peut-être bien de venir causer avec son père
au sujet du cochon. Mais le vieux Butler, dès le début, n’avait eu que
la chasse au renard en tête; ce qu’il voulait c’était emprunter le chien
de Butler, lequel avait donc été amené avec le veau et laissé sur la
montagne. Non, le vieux Butler n’était _pas_ allé chasser tout seul,
mais avait attendu que Buck fût revenu de la ville. Buck avait vendu le
veau 6 fr. 25 c. et non pas 3 fr. 75 c. ainsi que l’avaient faussement
prétendu des gens intéressés. _Alors_, mais alors seulement, ils étaient
allés tous les deux à la chasse au renard. Une fois qu’on sait cela,
tout le monde respire librement, à moins que la vie n’ait été compliquée
par d’autres contre-marches étranges.
Cinq ou six traîneaux par jour, c’est admissible, si l’on sait pourquoi
ils sont sortis; mais toute circulation métropolitaine intense dérange
et excite les esprits.