Aussitôt que mes amis m'eurent quittée, j'écrivis quelques lignes à
Duchemin pour lui demander sa protection auprès du libraire Frémont;
je le fis sans peine: on se préoccupe peu de l'amour-propre quand on a
l'amour. La joie que je cachais au cœur répandait sur toutes mes
actions quelque chose de facile et d'heureux. C'était comme ces gais
refrains qui charment le travailleur.
Après ce court billet, j'adressai, ainsi que je le faisais chaque soir,
ma confession du jour à celui que j'aimais. Chateaubriand a dit: «Si
je croyais le bonheur quelque part, je le chercherais dans l'habitude!»
Je trouvai à lui écrire ainsi toutes mes pensées un bonheur profond
et une sorte de moralisation inexpugnable. Je n'aurais rien voulu
commettre d'indigne dans la journée; car le soir, plutôt que de lui
mentir et de lui confier ma défaillance, la plume me serait tombée des
mains. Ce fut là le temps le plus pur et le plus fier de ma vie, celui
où mon esprit embrassa le plus les rayonnements du beau et du bien.
Aussitôt que ma lettre était close, j'allais soulever les rideaux
blancs du petit lit où dormait mon fils; je posais sur son front riant
un long baiser et j'essayais de dormir à mon tour. Ce soir-là, je
restai longtemps éveillée, pensant involontairement à tout ce que mes
amis m'avaient dit d'Albert de Lincel. Je savais gré à René Delmart
de l'avoir défendu; j'avais pour René autant d'estime que d'amitié,
et je me disais que sa parole, qui était toujours vraie, n'avait pu
mentir au sujet d'Albert.
René est un des plus nobles et des plus rares esprits de notre temps,
et si sa gloire littéraire n'est pas montée à l'égal de son talent,
cela vient de la beauté même de son caractère, qui puise son
originalité dans une honnêteté absolue et dans une insouciance de
demi-dieu pour tout ce qui facilite la renommée des écrivains. Il
brilla tout à coup, sous la Restauration, au milieu de la pléiade des
grands poëtes lyriques. Après, un voyage en Italie, il publia une
imitation de l'_Enfer_, où il sut faire passer dans ses vers inspirés
toute la précision et toute la grandeur de la poésie dantesque. Il fit
aussi une suite de tableaux, compositions achevées, sur les mœurs, les
paysages et les œuvres d'art de l'Italie. Une maladie nerveuse ferma
son cœur et ses lèvres durant quelque temps; ses amis proclamèrent
que son cerveau était atteint: comme si les facultés ne pouvaient se
reposer ou s'exercer dans des rêves muets! Il revint bientôt à la vie
réelle, mais avec un cerveau plus vaste et plus fort. Il dut à cette
interruption du commerce des hommes le superbe mépris de tout ce qui
aiguillonne leur vanité et leur ambition; il est le seul parmi les
contemporains qui n'ait jamais songé à une croix, à une place, aux
articles des journaux et aux louanges des salons. Duverger a eu de ces
dédains-là, mais il a courtisé la popularité. René n'a jamais
flatté personne, pas même ses amis: il les aime et les sert.
Heureuse, je le voyais deux fois par mois; quand le chagrin me terrassa
et que la mort faillit me prendre, il fut le seul qui vint chaque jour
me consoler et me distraire par cette verve ironique, mais grandiose, du
vrai sage qui fait contribuer l'infini à la guérison de nos misères
bornées. Il ne raillait jamais la douleur; mais il raillait ceux qui la
causent, depuis les persécuteurs des nations jusqu'aux oppresseurs des
femmes. Il avait le génie d'amoindrir et de vulgariser les êtres
méchants; il les dépouillait ainsi de leur puissance et de leur
prestige, et, les faisant apparaître dans leur laideur et leur
infériorité à leurs victimes, il inspirait à celles-ci l'étonnement
de les avoir aimés ou de les avoir craints.
Je songeais donc que puisque ce fier et généreux cœur avait défendu
Albert, il restait à coup sûr à celui-ci beaucoup de sa grandeur et
de sa sensibilité premières; je sentis s'accroître le désir
très-vif que j'avais toujours eu de le connaître, et, pour en faire
naître l'occasion, je souhaitai presque que Duchemin me refusât son
appui.
Mais le lendemain, dans l'après-midi, je reçus de l'important
personnage une réponse, du tour le plus galant, où il me disait qu'il
mettait à mes pieds son faible crédit, et qu'il s'empresserait de
venir le soir même, à l'issue du dîner, prendre mes ordres pour les
exécuter.
Je me souviens qu'il faisait ce jour-là un froid très-vif, dont une
pluie noire augmentait encore l'intensité. Frileuse comme une créole,
j'avais un feu énorme dans le cabinet où je travaillais, entourée de
mes livres et de mes chers souvenirs.
Duchemin arriva beaucoup plus tard qu'il l'avait annoncé; si bien que
mon fils, qui s'était endormi sur mes genoux, venait d'être emporté
dans son lit par Marguerite, quand le savant parut. Il me trouva donc
seule auprès de ce feu flamboyant, la tête éclairée par une lampe à
globe d'opale.
Je n'ai jamais vu saluer aussi bas que saluait la taille torse du
pédant; c'étaient des inflexions dégingandées, où le dos et la
tête luttaient de mouvement à qui mieux mieux; son front, blême et
luisant comme un crâne, et couronné ou plutôt hérissé de cheveux
ras et grisonnants, se couvrait de rides mouvantes quand sa bouche
essayait de sourire. Les flatteurs de Duchemin, les jeunes cuistres
qu'il a formés et les journalistes gagés, ont répété jusqu'à
satiété qu'il avait l'esprit, le sourire et le regard de Voltaire.
Pour ce qui est de l'esprit, les écrits même de l'important personnage
se chargent de réfuter cette monstrueuse hyperbole; quant à son
sourire, il m'a toujours paru une grimace, que ses petits yeux perçants
et louches accompagnent de leur clignotement. Le sourire ironique et
mordant, le regard ouvert et profond de l'amant de Mme du Châtelet,
étaient d'une autre trempe.
Je voulus me lever pour recevoir Duchemin; il s'y opposa en se courbant
vers moi comme un cerceau, et, en saisissant ma main qu'il baisa:
--À vos pieds, madame la marquise, à vos pieds, répétait-il avec
l'accent de l'oraison.
Je me reculai et l'engageai à s'asseoir, et, après l'avoir remercié
de son empressement à répondre à mon appel, je lui exposai, d'un ton
froid et rapide, en quoi il pouvait me servir.
--Oh! pauvre femme! s'écria-t-il avec componction, vous songez donc au
triste métier des lettres? Quoi! vous voulez écrire et tacher d'encre
cette jolie main qui sollicite les baisers? vous voulez aller sur nos
brisées? Oh! croyez-moi, l'amour vaut mieux que la gloire!
Tandis qu'il me débitait ces banalités, je le toisai avec un
ricanement qui le déconcerta.
--Je croyais, monsieur, m'être mieux expliquée en vous écrivant, lui
dis-je; je n'ai pas la prétention de faire de la littérature, mais
seulement des traductions d'anglais, d'allemand et d'italien. Quant à
la gloire, je n'y prétends pas plus qu'au talent. C'est la nécessité
qui me décide à ce travail.
--Oh! bel ange! répliqua-t-il du ton d'un chantre qui entonne un
cantique, et en saisissant ma main et palpant mon bras à travers ma
manche large, la nécessité! quel vilain mot prononcez-vous là! Vous
que j'ai vue si brillante et si fêtée dans tous nos salons, est-ce
possible que vous soyez exposée à la nécessité?
--Ne me plaignez pas, repartis-je en riant, et en me dégageant de sa
patte crasseuse et velue, je n'ai jamais été plus heureuse.
--Oh! ce n'est pas vous que je plains, héroïque femme, poursuivit-il
avec le même accent pieux, mais ces prétendus grands poëtes qui vous
entourent, qui se disent vos amis, qui ont peut-être le bonheur d'être
mieux que cela (à ces mots son œil louche pétilla), et,
poursuivit-il, qui n'ont jamais trouvé le moyen de vous aider dans les
peines de la vie. Sans me donner le temps de répondre, jugeant à
l'expression de mon visage que sa pitié familière me déplaisait, il
se mit à me parler avec un dédain superbe de tous les grands poëtes
contemporains. Les pédants et les critiques n'aiment pas les poëtes;
ils s'imaginent qu'ils sont leurs supérieurs; ils ne les comprennent
réellement jamais, mais ils en font l'éloge lorsque la postérité les
a couronnés; ils les analysent pour les décomposer; ils ne sont
pourtant quelque chose que par eux; ils s'approprient leurs beautés et
font passer leur souffle créateur dans leur critique stérile. Sans le
génie des poëtes, leur esprit serait à néant; leur verve jaillit de
l'envie.
Après des généralités jalouses et haineuses, Duchemin concentra ses
coups contre les trois ou quatre poëtes qu'il savait être de mes amis;
il s'acharna surtout contre Albert de Germiny, dont la longue jeunesse
et la bonne mine irritaient sa laideur.
--Oh! celui-là, me dit-il, est bien heureux, car il passe pour vous
plaire; comment donc, lui qui a de la fortune, vous laisse-t-il en proie
à la _nécessité_, et il appuya sur ce mot que j'avais prononcé.
--Encore! m'écriai-je avec colère, est-ce que vous pensez, monsieur,
que je demande l'aumône à mes amis?
--Ne comprenez-vous pas que ce sont eux seulement que j'accuse,
reprit-il en faisant un mouvement pour ressaisir de nouveau ma main que
je lui retirai. Si jamais j'avais le bonheur d'être aimé, ou seulement
souffert par vous, vous disposeriez de ma fortune et de ma vie; et le
vieux fou, en prononçant ces mots, se précipita à mes pieds; il
saisit les plis flottants de ma robe entre ses deux genoux comme dans un
étau, et, prenant dans la poche intérieure de son habit un
portefeuille crasseux, il l'ouvrit et en tira à demi plusieurs billets
de banque; laissez-donc faire à un ami, me dit-il, en les tendant vers
moi et aimez un peu celui qui sent tant de flamme pour vous!
Il avait les allures d'un Tartuffe grotesque; un moment, je crus que
l'hilarité l'emporterait en moi sur le mépris; mais mon indignation
fut la plus forte; du revers de ma main gauche je souffletai le
portefeuille qui alla tomber au bord du feu, et de l'autre je poussai si
rudement le vieux cuistre vacillant sur ses genoux, qu'il roula à la
renverse sur le tapis. Son premier soin ne fut pas de se relever, mais
d'étendre précipitamment sa main osseuse vers le portefeuille béant
qui touchait aux cendres chaudes et qui pouvait s'enflammer. J'avoue que
j'aurais été ravie de voir flamber ces insolents billets de banque.
Je n'invente rien dans la scène que je raconte.
Il n'y a que les vieillards de soixante-six ans pour avoir de ces
façons-là; les pédants surtout; sitôt qu'ils flairent un
tête-à-tête avec une femme du monde, ils mettent à la hâte une
cravate blanche sur une chemise sale, leurs cheveux gras s'appuient sur
le col de leur habit fripé; leurs mains sont à demi lavées, et ils
osent s'agenouiller, ainsi faits, aux pieds d'une femme élégante, si
cette femme n'est pas défendue par un entourage qui leur impose ou par
la fortune; la pauvreté les provoque et les pousse à la tentation et
à la profanation; comme ils n'ont jamais touché dans leur laideur
qu'à de pauvres filles vendues, ils se figurent qu'avec une bourse
pleine ils auront raison de toutes les répulsions des sens et de toutes
les fiertés de l'âme; quelle joie on éprouve à les bafouer!
Quand Duchemin eut ressaisi son portefeuille et se fut remis sur ses
pieds, je le poussai vers la porte et je la refermai sur lui.
Il ne me pardonna jamais cette scène-là; il devint mon ennemi et
empêcha son libraire Frémont de publier aucune de mes traductions.
À peine était-il sorti, que je fus prise d'un fou rire; toute sa
personne se représentait devant moi dans son attitude bouffonne. Je
riais si fort que ma vieille servante vint me dire que j'allais
réveiller mon fils. J'avais dans ce temps de ces bonnes gaietés-là;
et je les racontais de même que mes tristesses, et tout ce que je
voyais et tout ce que j'éprouvais à ce Léonce, que j'aimais tant. Son
nom vient de m'échapper; il était nécessaire à la clarté de ce
récit; mais je ne le prononce jamais qu'avec une douloureuse
hésitation; en montant de ma gorge à mes lèvres il y fait toujours
passer une saveur profondément amère.
Je lui écrivis sur l'heure la scène étrange qui venait de se passer;
il avait vu autrefois Duchemin dans une tournée en province qu'avait
faite le grand homme, et je me figurai sa surprise moqueuse en se le
représentant à mes pieds m'offrant son amour et son argent! Cependant
quand j'en arrivai, dans le récit que j'écrivais à Léonce, à ce
dernier trait de cynique espérance, je ne pus me défendre de quelques
réflexions poignantes sur le sort des femmes, de manière que ma lettre
qui avait commencé gaiement finissait sur un ton sombre et amer. Mes
réflexions étaient générales, mais un cœur bien tendre et bien
épris y eût puisé des élans d'amour et de dévouement.
Dans la réponse que me fit Léonce, je ne trouvai, et ce fut avec un
peu de surprise, qu'une énumération curieuse et très-érudite de tous
les vieillards débauchés et lascifs que les poëtes ont raillés
depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Il citait les vieillards
d'Aristophane, ceux de Plaute et de Térence, ceux de Shakespeare et de
Molière; il empruntait même au théâtre chinois une scène qui met en
évidence les amoureuses perplexités d'une barbe grise. Sa lettre
était ingénieuse et amusante; je n'y vis qu'une nouvelle preuve de son
intelligence qui me fascinait; plus tard, mes yeux se dessillèrent et
cet esprit où il n'y avait pas d'âme m'apparut sans grandeur. Les
cœurs qui aiment ont la cataracte; ils n'y voient plus.
Lorsque René Delmart revint chez moi et que je lui racontai ma scène
avec Duchemin, il la prit au sérieux, tout en raillant le
pédant:--Chère, chère marquise, me dit-il en me serrant
affectueusement les mains, voulez-vous que je donne une leçon à cet
homme-là?
--Bah! m'écriai-je, ce serait lui prêter trop d'importance.
--Il est vrai, répondit-il, car il est bien connu qu'il agit de même
envers toutes les femmes.
--Si son amour est une monomanie, repris-je en riant, il mérite le
respect comme la dévotion, comme le fanatisme.
--C'est possible, répliqua-t-il, mais Duchemin est méchant, il vous
nuira.
--Hâtons-nous, repartis-je, pour le contre-miner de nous adresser à
Albert de Lincel.
--Malheureusement il est malade, me dit René, il garde le coin du feu
et ne pourra venir chez vous avant quelques jours.
--Et pourquoi n'irions-nous pas chez lui mon bon René?
--En effet, c'est ce qu'il y aurait de plus simple; il en sera touché,
et nous l'aurons peut-être arraché, ne serait-ce qu'une heure, aux
inquiétudes de son génie.
V
Le lendemain, dans l'après-midi, René vint me chercher en voiture pour
me conduire chez Albert de Lincel; il habitait près de la place
Vendôme le premier étage de la maison où il devait mourir. Nous
traversâmes une petite antichambre lambrissée de panneaux en bois de
chêne, sur lesquels se détachait un tableau de l'école vénitienne.
C'était une Vénus, de grandeur naturelle, couchée nue dans les plis
d'une draperie de pourpre. Cette figure, fort belle, était tellement en
relief qu'elle vous frappait en passant comme une réalité.
Nous trouvâmes Albert dans un petit salon qui lui servait de cabinet de
travail; des rayons en chêne couverts de livres s'étendaient sur toute
la paroi du fond; deux portraits au crayon, celui de Mlle Rachel et
celui de Mme Malibran, étaient placés parallèlement. De grands
fauteuils, un piano, un bureau en palissandre, et une pendule couronnée
d'un bronze d'après l'antique, complétaient l'ameublement. Albert se
tenait à moitié étendu sur une causeuse en cuir violet; il se leva
précipitamment, ou plutôt automatiquement, en nous voyant entrer comme
si un ressort l'eût redressé. Je le considérai avec une tristesse
visible qui m'empêcha d'abord de lui parler. Quel changement s'était
fait en lui depuis le soir où je l'avais vu à l'Arsenal! Son corps
amaigri avait peut-être plus de distinction encore, et la pâleur
mortelle de sa tête en augmentait l'expression idéale; mais quels
ravages, mon Dieu! les pommettes, luisantes et blêmes, étaient en
saillie; les yeux caves brillaient d'un feu étrange; ses lèvres
étaient presque blanches; son sourire contraint laissait voir des dents
altérées. Oh! ce n'était plus le frais et gai sourire de la jeunesse
où l'amour pétillé! l'amertume de l'âme semblait être remontée
jusqu'à la bouche et l'avoir brûlée d'un corrosif. Son front seul
était resté pur, harmonieux et sans rides; sa chevelure jeune et
frisée l'ombrageait mollement. René l'avait averti la veille au soir
de notre visite. Il s'était vêtu avec ce soin extrême qui était dans
ses habitudes: une redingote noire d'un drap très-fin serrait sa taille
cambrée.
Tandis que je l'examinais avec émotion, René lui expliquait ce que je
désirais de lui.
--Oh! de tout mon cœur, dit-il, j'écrirai ce soir même à Frémont de
passer chez moi.
Je le remerciai en ajoutant qu'il était bien indiscret à une inconnue
de venir l'importuner.
--Oh! me dit-il, vous n'étiez pas une inconnue pour moi; je vous
connaissais beaucoup par mon ami René et je suis fort heureux de vous
connaître tout à fait, car vous êtes très-bonne à voir; et il
arrêta longtemps sur moi ses grands yeux profonds.
--Et cependant, lui dis-je tout en baissant mes regards sous la fixité
des siens, vous ne m'avez pas reconnue?
--Reconnue? répéta-t-il d'un ton interrogatif.
--Mais oui, nous nous sommes déjà vus un dimanche soir, à l'Arsenal,
il y a de cela bien des années, et vous me prîtes ce soir-là pour une
quakeresse!
--Quoi! c'était vous! oh! oui, c'était vous avec de longues boucles
flottantes sur un corsage de velours noir! Vous voyez bien que je n'ai
rien oublié, vous refusâtes de valser avec moi et vous eûtes tort,
marquise, car, vrai, nous aurions pu nous aimer!
--Comme vous y allez, dit René! Vous serez donc toujours le même,
Albert? Vous ne pourrez jamais voir une femme sans lui parler d'amour?
--Et de quoi voulez-vous donc qu'on leur parle, reprit Albert en riant,
madame ne m'a pas l'air d'un _bas bleu_, et je suppose que le socialisme
et la métaphysique à fortes doses ne seraient pas de son goût.
--Eh! qui vous fait penser que l'amour en soit, répliqua René!
--Ce que vous dites là sent l'amoureux et le jaloux d'une lieue,
répondit Albert en riant plus fort.
--Je n'ai que des amis, repartis-je.
--Ce qui implique, reprit Albert, un amour secret. Êtes-vous heureuse?
--Plus que je ne l'ai jamais été.
--Ah! fit-il, vous dites cela avec une flamme dans les yeux qui vous
rend fort belle.
--Je ne veux pas vous prendre en traître, repris-je pour le détourner
de ce langage, je suis aussi un peu bas-bleu. Non-seulement j'ai traduit
un roman anglais, mais j'y ai ajouté une courte préface sur l'auteur
inconnu en France.
--Oh! voyons, me dit-il: _le style c'est la femme!_
Et prenant le livre où était écrite une ligne d'admiration pour lui,
Albert parcourut la notice que j'avais faite.
--Bien! murmurait-il à mesure qu'il lisait, c'est d'un style naturel et
concis, et avec de l'élégance et parfois un éclair de sensibilité.
Vous devez avoir un esprit droit et décidé, un cœur bon et franc.
--Vous en jugerez plus tard, répondis-je, car j'espère que nous nous
reverrons.
--Plus tôt que vous ne pensez et que vous ne désirez peut-être,
répliqua-t-il en me prenant la main.
Nous allions nous retirer, lorsqu'on annonça la mère d'Albert de
Lincel.
C'était une grande femme, svelte encore, au visage fier et
aristocratique; son fils lui ressemblait beaucoup, mais avec quelque
chose de plus intellectuel et de plus exquis dans les traits. Albert
embrassa sa mère et ses joues se colorèrent de plaisir en la voyant.
Il avait pour tous ses parents une affection très-vive. Au milieu de sa
vie de chagrin et d'orages il avait gardé le culte de la famille; il
parlait toujours de sa mère avec respect et émotion!--C'est une
remarque de tous les siècles qu'il n'est que les êtres méchants ou
médiocres qui n'aiment pas leurs mères. Ceux qui ont la flamme du
cœur ou de l'esprit sentent qu'ils l'ont puisée dans le sein qui les a
portés.
Albert me présenta sa mère et me nomma à elle. Nous échangeâmes
quelques paroles du monde; puis, je me levai pour partir. Albert serra
la main de René, et prenant la mienne qu'il baisa, il me dit: Au
revoir!