II

Avant de vous dire comment je le connus et comment nous nous liâmes,

laissez-moi vous raconter comment je le vis passer tourbillonnant dans

une valse, en 1836. L'apparition rapide du jeune homme de génie qui

glissa un jour devant moi, en balançant avec grâce sa tête blonde,

m'est toujours restée comme un de ces tableaux dont le souvenir dessine

nettement tous les contours. C'était à l'Arsenal, dans ce salon que

l'esprit et la poésie emplissaient chaque dimanche soir. Les femmes en

ce temps-là, celles du plus grand monde, aimaient et recherchaient

encore les écrivains de génie; il n'était pas permis, comme

aujourd'hui, de n'avoir rien lu, rien admiré, rien senti de grand et de

beau, rien aimé d'illustre! On eût rougi d'enfermer sa vie dans

l'incommensurable ampleur d'une robe, et de forcer une jolie tête

couverte de diamants à l'incessant et abrutissant calcul d'un luxe

ruineux; on avait alors des toilettes moins riches, mais plus de

sentiments dans le cœur et plus d'idées dans le cerveau; on faisait

des coquetteries et des avances aux gens d'esprit et aux littérateurs.

Des princes et des princesses donnaient l'exemple.

C'était donc une faveur, même pour une jeune marquise, d'être reçue

aux dimanches intimes de l'Arsenal. Nos grands poëtes y disaient leurs

vers; nos compositeurs célèbres y faisaient entendre leur musique;

puis pour finir la soirée, les jeunes femmes et les jeunes filles

dansaient au piano.

J'étais mariée à peine depuis deux mois quand j'allai, pour la

première fois, à l'Arsenal. Mon mari, bizarre et jaloux, me

contraignait à ne paraître dans le monde qu'avec des robes montantes

et les bras cachés sous des manches longues. J'obéissais,

très-indifférente alors à tout ce qui ne tenait pas aux choses du

cœur et de l'esprit. Je portais ce soir-là une robe de velours noir

qui m'emprisonnait jusqu'au cou; mes cheveux, frisés à l'anglaise,

retombaient en longues boucles abondantes de chaque côté de mes

épaules enfermées. Des traînées de liserons blancs entouraient le

chignon et flottaient par derrière. Cette coiffure aurait pu être

gracieuse, se dégageant sur le nu; mais, amoncelée sur le velours noir

du corsage, elle n'était qu'étrange. Quand j'entrai dans le salon de

l'Arsenal les lectures et la musique étaient finies; une jeune fille au

piano jouait le prélude d'une valse. On me regarda beaucoup car,

excepté pour le maître de la maison qui avait connu mon père,

j'étais pour tous ceux qui étaient là une étrangère. Un jeune

homme, que plusieurs femmes complimentaient, s'avança tout à coup vers

moi et m'invita à valser.

Je lui répondis que je ne valsais jamais.

Il me salua, tourna les talons et je le vis, une minute après, passer

en valsant devant moi; il tenait enlacée une jeune femme brune, la muse

aimée de ce salon.

--Pourquoi donc avez-vous refusé de valser avec Albert de Lincel? me

dit le maître de la maison.

--Quoi, c'était lui! lui! m'écriai-je; lui que je désirais tant

connaître!

--Lui-même! il valse en ce moment avec ma fille.

Je me mis à considérer le valseur: il était svelte et de taille

moyenne, habillé avec un soin extrême et même un peu de recherche; il

portait un habit vert bronze à boutons de métal; sur son gilet de soie

brune flottait une chaîne d'or; deux boutons d'onyx fermaient sur sa

poitrine les plis de batiste de sa chemise. Son étroite cravate de

satin noir, serrée au cou comme un carcan de jais, faisait ressortir le

ton mat de son teint; ses gants blancs dessinaient d'une façon

irréprochable la délicatesse de ses mains; mais c'était surtout dans

l'arrangement de ses beaux cheveux blonds qu'un soin particulier se

révélait. À l'exemple de lord Byron, il avait su donner une grâce

pleine de noblesse à cette couronne naturelle d'un front inspiré; des

boucles nombreuses ondulaient sur les tempes et descendaient en grappes

vers la nuque: je fus frappée, à mesure que le cercle rapide décrit

par la valse le ramenait sous la lumière du lustre, des teintes

diverses de cette chevelure pour ainsi dire diaprée. Les premiers

anneaux qui caressaient le front étaient d'un blond doré, ceux qui

suivaient avaient la nuance de l'ambre, et ceux plus abondants qui se

pressaient sur le sommet de la tête se graduaient du blond au brun. Je

le retrouvai plus tard avec ces beaux cheveux d'un effet si rare et

qu'il garda inaltérés jusqu'à sa mort. À l'inverse des hommes blonds

qui ont souvent des favoris rouges, les siens étaient châtains et ses

yeux presque noirs, ce qui donnait à sa physionomie plus de vigueur et

plus de feu; il avait le nez parfaitement grec et sa bouche, fraîche

alors, montrait en souriant des dents blanches. L'ensemble de ses traits

frappait par une distinction aristocratique qu'illuminait l'éclat des

yeux et qu'agrandissait la courbe idéale du front. C'était le génie

primant les signes de race. Tandis qu'il valsait, sa tête renversée en

arrière se montrait à moi dans toute sa beauté. Par deux fois les

temps d'arrêt de la valse le placèrent à quelques pas de la chaise

où j'étais assise; la première fois, il me regarda et je l'entendis

qui disait à sa valseuse:

--Cette dame blonde, qui est si scrupuleusement emmitouflée dans son

velours noir, est sans doute une anglaise, une quakeresse peut-être?

--Vous vous trompez étrangement, lui répondit la jeune femme.

La seconde fois, sa valseuse lui dit en me désignant:

--Je vous assure que c'est une, fille du soleil, et comment vous

étonnez-vous qu'elle soit blonde, vous qui avez vécu à Venise, et vu

en chair et en os les femmes du Titien.

Il la regarda presque tristement.

Elle reprit:--Il est vrai qu'en ce temps-là vous n'aviez d'yeux et

d'attrait que pour les cheveux noirs!

--Comme aujourd'hui, répliqua-t-il en souriant galamment à sa brune

valseuse. Mais il me sembla qu'un nuage avait passé sur son front.

La valse finie, il prit son chapeau et sortit du salon.

Lui: Roman contemporain · 第 8 / 36 题