MARIO.--Nous sommes ici, mon cher hôte, comme vous l'avez pu voir à la
clarté de la lune, entre les Thermes de Caracalla et le mausolée des
Scipions. Le séjour est bien un peu mélancolique. Ce n'est, autour de
nous, que ruines et tombeaux, tous les débris de la Rome antique; un
désert poudreux, avec quelques oasis de cultures maraîchères... Mais
cette tristesse même n'est pas sans charmes. J'aime cette solitude
peuplée de grands souvenirs, où je n'entends que les abois des chiens de
garde, le roulement des charrettes lointaines, les cloches voisines de
Saint-Sixte et Saint-Jean, et les rumeurs étouffées de la Rome vivante
qui parlent moins à ma pensée que le silence de la morte.=
ANGELOTTI.--Ceci est votre demeure?
MARIO.,--Pas précisément. J'habite au coeur même de la ville, sur la
place d'Espagne, une vieille maison qui, porte encore Je nom prétentieux
de «Palais Cavaradossi». Ceci est ma campagne, ma villa, ma _vigne_,
comme disent nos Romains. Toutefois, je n'y suis qu'à titre de
locataire, et pourtant cette habitation fut construite par un de mes
ancêtres, Luigi Cavaradossi, sur les ruines d'une villa antique. Mais
elle n'était plus aux Cavaradossi depuis bien des; années, quand,
surpris par un orage dans les Thermes de Caracalla, je vins ici chercher
un abri. Ceccho m'ouvrit la porte: vieille connaissance, il avait été au
service de mon père. Il m'apprit que la villa, dont il avait la garde,
appartenait présentement à un Anglais, chassé de Rome par la guerre, et
qu'elle était à vendre ou à louer. J'eus la curiosité de visiter ce
logis de mes aïeux. Il était, comme vous le voyez, fort habitable. Ma
première pensée fut de l'acheter; mais, je vous l'ai dit, je ne compte
pas prolonger ici un séjour dangereux. L'acquisition eut été une folie.
Il était sage, au contraire de louer, à l'écart, une habitation
charmante qui m'offrait, avec un abri contre les chaleurs de l'été, un
asile contre les tracasseries de la police. Je louai donc, séance
tenante, à la condition expresse que le marché ne serait connu que de
Ceccho, son fils et moi. Je viens ici fréquemment, mais par certains
détours, et avec clos précautions que la solitude du lieu rend presque
inutiles. Floria seule m'y accompagne. Qui donc s'aviserait de m'y
chercher, et, surtout, d'y soupçonner votre présence?... D'ailleurs,
quel rapport établir entre nous?... On ne nous a pas vus dans cette
église. Nous ayons traversé la ville sans être reconnus, ni suives; vous
n'avez rien à craindre. Enfin, mettons les choses au pis: On est sur vos
traces... On vient... On cerne la maison... Je vous sauve encore...
ANGELOTTI.--Comment?
MARIO.--Dans cette ville, qui a conquis le monde, mais sur qui, le monde
entier a pris la revanche de sa servitude... et que toutes les nations,
à tour de rôle, ont assiégée et mise à sac; dans cette Rome des
chrétiens et des barbares, des Nérons et des Borgias, de tous les
persécuteurs et de toutes les victimes, il n'est pas, vous le savez, un
vieux logis, qui n'ait son abri secret, contre le bourreau du dedans ou
l'envahisseur du dehors... =(Il se lève.)= Et cette habitation a le sien,
dont une tradition de famille m'a gardé le souvenir, =(Il va à la
porte-fenêtre de droite.)= Voyez-vous, là-bas, en pleine clarté de lune,
ces deux colonnes de marbre blanc?
ANGELOTTI.--Reliées par une traverse munie d'une poulie? Un puits, si je
ne me trompe?
MARIO.--Un vieux puits romain, entouré de cyprès; seul reste de la villa
primitive. Il était bien abandonné et comblé aux trois quarts, quand
Luigi Cavaradossi, l'ayant fait curer, retrouva au fond une eau très
pure, infiltration de la Marrana; mais, la vraie trouvaille, ce fut, à
vingt pieds sous la margelle, dans la paroi qui nous fait face, la
découverte d'une sorte de niche voûtée, si étroite à son orifice, que
l'on n'y entre qu'en rampant, puis s'élargissant assez pour qu'un homme
s'y tienne à l'aise, debout ou couché... Là, divers objets sans valeur:
poteries, bronzes... et quelques monnaies antiques... A quel esclave
fugitif, à quel proscrit le Marius ou de Scylla, à quel chrétien voué
aux bêtes, ce réduit a-t-il servi d'asile?... Cavaradossi n'eut garde de
le supprimer, et fit bien. Car, ayant poignardé un Medicis qui l'avait
traité de bâtard, et s'efforçant de gagner à cheval la porte de
Saint-Sébastien, il se vit serré de près par les archers pontificaux,...
et n'eut que le temps de se jeter dans sa vigne, de courir au puits,
d'en, saisir les cordes, de se laisser glisser jusqu'au réduit et de s'y
blottir... Les archers fouillèrent vainement la maison, les jardins, et
vinrent même puiser de l'eau pour leurs chevaux. Le puits est si étroit,
tellement assombri par les vieux cyprès qui l'entourent, l'ouverture de
la niche se dérobe si naturellement sous la traîne de longues herbes
gluantes, que Cavaradossi, de sa retraite humide, écoutait paisiblement
les malédictions et les menaces pleuvoir sur sa tête avec l'eau
débordant des seaux trop pleins... Les archers partis, il put s'évader
et fut sauvé. Cette vieille histoire et la tradition du refuge étaient
si bien oubliées que je dus révéler son existence a Ceccho. Il est
toujours là, comme suprême ressource, et j'ai tout disposé pour qu'en
cas d'alerte il puisse encore sauver un Cavaradossi, ou--c'est tout
un--l'un de ses amis!...
ANGELOTTI.--C'est-à-dire un homme que vous ne connaissiez pas ce matin
et pour qui vous vous dévouez en frère!
MARIO.--Bah! J'ai l'humeur aventureuse, et ces choses-là m'amusent...
ANGELOTTI.--Brave coeur, croyez-vous m'abuser sur le mérite de votre
action en la traitant si légèrement?... C'est votre vie, tout bonnement,
que vous jouez ici pour moi.
MARIO.--On ne fait que cela tous les jours.
ANGELOTTI.--Et qui?...
MARIO.--Le premier venu qui, pour sauver un noyé, se jette à l'eau.
ANGELOTTI.--Il n'expose que sa vie. Vous risquez l'échafaud.
MARIO.--Avec ces raisonnements-là, on ne ferait rien de bon. Laissons
cela, mon cher hôte, et ne parlons plus de mes périls, mais des vôtres.
ANGELOTTI.--Les mêmes, à présent.
MARIO.--Scarpia a mis tous ses sbires; en campagne, et il ne faut plus
songer à sortir de la ville par les portes, qui vont être surveillées
rigoureusement.
Etes-vous bon nageur?
ANGELOTTI.--Excellent!
MARIO.--Luigi Cavaradossi s'est enfui par le Tibre, à la nage, sous un
paquet d'herbes qui semblaient suivre le courant. Pourquoi ne
feriez-vous pas comme lui?
ANGELOTTI.--La chose est praticable...
MARIO.--Nous en recauserons, en soupant. En attendant, venez voir le
puits, et vous familiariser avec la manoeuvre. =(Ils vont pour sortir par
la droite. Angelotti passe le premier.)= Chut!... =(Angelotti, sur le
seuil, s'arrête. Mario traverse la scène et va écouter à la porte du
fond.)= On vient de fermer une porte, là-bas, dont Floria seule a la
clef.
ANGELOTTI.--Alors, c'est elle?
MARIO.--Oui!
ANGELOTTI.--Cela vous inquiète?
MARIO.--Un peu... A cette heure... Allez seul de ce côté, et tenez-vous
dans le jardin... Je saurai d'abord ce qui l'amène et vous appellerai,
s'il y a lieu.
=Angelotti disparaît à droite dans le jardin. Mario remonte fond milieu.=