=Dès le lever, menuet, musique d'orchestre, dans les salons lointains.
Attavanti et Trivulce sont en vue, à une table de jeu. Trévilhac et
Capréola entrent par la gauche premier plan, et, causant, viennent
s'asseoir à gauche sur le fauteuil et la chaise gauche premier plan:
pendant toute la scène, mouvement des joueurs, rires étouffés, bruits
de jetons, etc. Les joueurs se déplacent, se remplacent. De nouveaux
venus entrent, saluant, vont et viennent; agitation constante et
bourdonnement de voix.=
CAPRÉOLA, =entrant avec des programmes de satin à la main et continuant
une conversation commencée dans la coulisse.=--Et alors, monsieur?...
TRÉVILHAC.--Et alors, monsieur, mon père, qui ne se faisait pas illusion
sur la capacité du feu roi Louis XVI, me dit, un jour: «Cela se gâte...»
mon ami, allons-nous-en!...
CAPRÉOLA, =après lui avoir fait signe de s'asseoir sur le fauteuil, à
gauche.=--Et Votre Excellence a émigré?...
TRÉVILHAC, =s'assied. Capréola, après lui, s'assied sur la chaise.=--Et
mon Excellence a émigré, et, depuis dix ans, nous errons de ville en
ville, Pétersbourg, Londres ou Vienne; mais tout cela ne fait pas
oublier la France, et mon cher Paris me manque bien.
CAPRÉOLA.--On ne doit pas y être gai, ce soir, à Paris?
TRÉVILHAC.--Aussi, ce propre à rien de Bonaparte, qui va se faire battre
par votre Mêlas.
CAPRÉOLA.--Plaignez-vous!... Cette victoire-là vous rendra peut-être
votre patrie.
TRÉVILHAC.--Eh, oui! mais le moyen de se réjouir comme proscrit, en
enrageant comme Français!
CAPRÉOLA.--Enfin, votre exil ne sera plus maintenant de longue durée et
nous aviserons à vous faire patienter jusqu'à la paix. Vous arrivez
bien, du reste. La présence de Sa Majesté la reine Caroline donne à la
ville quelque animation... Et la venue prochaine de Sa Sainteté sera le
signal de grandes répouissances. Enfin Rome a de quoi vous distraire,
et, pourvu qu'on ne se mêle ni de politique, ni de religion, la liberté
y est complète.
TRÉVILHAC.--Je n'y suis que depuis trois jours, et la vie m'y paraît
fort aimable.
CAPRÉOLA.--Une grande bonhomie, monsieur, surtout dans les rapports de
la galanterie.
=Trévilhac regardant la table de milieu où les joueurs choisissent les
cartes sur les genoux des dames, leurs partenaires, et les posent, sur
La table où les cartes circulent.=
TRÉVILHAC.--Oui-da!... Je vois ici, par exemple, un jeu de cartes on ne
peut plus affriolant.
CAPRÉOLA.--Ce groupe?...
TRÉVILHAC.--De jeunes dames si court-vêtues et de petits monsignori si
coquets. Comment appelez-vous, monsieur, ce jeu badin où les cavaliers
cueillent les cartes sur les genoux des dames?
CAPRÉOLA.--Le minchiate, inventé dit-on par Michel-Ange.
TRÉVILHAC.--Je ne l'aurais jamais cru si folâtre.
CAPRÉOLA, =se levant à la vue de la princesse qui descend entourée de
dames, saluée par les joueurs qui se lèvent à son passage et rendent les
saluts.=--Votre Excellence désire-t-elle que je la présente à la
princesse Orlonia, dame de la reine.
TRÉVILHAC, =debout.=--Comment donc, je vous en prie.
CAPRÉOLA, =à la princesse, après l'avoir saluée.=--Monsieur le vicomte de
Trévilhac, émigré français.
LA PRINCESSE.--Soyez à Rome le bienvenu, monsieur. Son Excellence
a-t-elle été présentée à la reine?
TRÉVILHAC.--Ce matin même, princesse, et Sa Majesté a daigné me convier
à cette fête, à laquelle je suis bien forcé de prendre part, comme
royaliste, mais sans plaisir patriotique, je vous prie de le croire.
LA PRINCESSE, =regardant le programme sur satin blanc que lui a remis
Capréola.=--Ah! Paisiello nous promet une cantate.
CAPRÉOLA.--Chantée par la Tosca.
=Il remet un programme à Trévilhac.=
LA PRINCESSE.--Votre Excellence a-t-elle entendu la Tosca?
TRÉVILHAC.--Pas encore, madame. J'arrive à peine.
LA PRINCESSE.--Vous aurez là, monsieur, un vrai régal d'amateur. La
Tosca est une artiste incomparable.
=Capréola causant avec les dames remonte à la table du milieu.=
TRÉVILHAC, =désignant le marquis Attavanti qui cause et rit bruyamment
debout, à une table de droite, derrière un joueur.=--Pardon, princesse,
excusez ma curiosité. Quel est, je vous prie, ce personnage, dont le
ventre a tant d'importance?
LA PRINCESSE.--Monsieur, c'est le mari de la plus jolie femme de Rome.
TRÉVILHAC.--Il en a bien l'air. Et ce gentilhomme de bonne mine qui lui
parle?
LA PRINCESSE.--Le vicomte Trivulce; c'est le cavalier servant de sa
femme, autrement dit, son «sigisbée...»
TRÉVILHAC.--Son amant?
LA PRINCESSE.--Oh! pardon, cela diffère. =(A Attavanti qui descend à
eux.)= N'est-Ce pas, marquis?
ATTAVANTI.--Princesse?
LA PRINCESSE.--J'explique à M. de Trévilhac, qui est Français,
=(Salutations.)= qu'entre le sigisbée et l'amant il y a une différence...
ATTAVANTI, =avec complaisance à Trévilhac, tandis que la princesse
remonte.=--Oh! Considérable! L'amant est vin larron d'honneur introduit
frauduleusement, dans le ménage. Le sigisbée est un galant officiel,
dûment autorisé à faire sa cour, avec mesure et discrétion.
TRÉVILHAC.--Vous excuserez, monsieur le marquis, un nouveau débarqué,
très ignorant de vos moeurs italiennes.
ATTAVANTI, =assis dans le fauteuil.=--Et c'est ici leur supériorité,
monsieur. Nous avons constaté que, dans tout ménage, la femme ne se
prive pas volontiers d'un galant qui lui rende des soins assidus.
TRÉVILHAC, =assis sur la chaise.=--Ma petite expérience m'avait déjà
fourni les mêmes conclusions.
ATTAVANTI.--Dès lors, pourquoi lutter contre un fait qui s'impose? Ne
vaut-il pas mieux l'accepter, pour le rendre inoffensif, et même en
tirer quelque avantage?
TRÉVILHAC.--Eh! oui-da...
ATTAVANTI.--Laisser à la femme le choix de ce galant, c'est courir le
risque qu'elle donné la préférence à quelque bellâtre sans relations et
sans influence. Choisissons-le nous-mêmes, riche et bien apparenté; ce
n'est plus qu'agrément et profit pour tout le monde.
TRÉVILHAC.--Admirablement raisonné.
ATTAVANTI.--C'est ainsi, monsieur, que l'usages s'est établi parmi nous,
quand nous marions une fille de condition, de choisir dans son entourage
un cavalier servant qui, fasse honneur à la famille par son crédit,
plaisir, à madame par ses façons d'être... Les parents des nouveaux
époux se réunissent à cet effet. On passe en revue les candidats. On
pèse les mérites respectifs. La jeune épouse consulté dit son petit
mot!... «Le cousin un tel lui sourirait assez!» Examinons le cousin!...
Il est discuté, élu! Le mari court à lui, les bras ouverts; toute la
famille lui donne l'accolade, et, de ce jour, monsieur, il est aux
ordres de madame, qu'il accompagne à l'église, à l'Opéra, aux
conversations!... Et nul ne songe à s'en étonner. Ce qui serait vraiment
choquant, c'est qu'elle y parût au bras de son mari!
TRÉVILHAC.--Mais c'est charmant, monsieur, tout à fait charmant!
LA PRINCESSE, =redescendant, au marquis.=--Ne verrons-nous pas, ce soir,
la marquise? Je l'ai cherchée vainement.
ATTAVANTI.--Eh! sans doute. Je m'en suis étonné moi-même. Elle n'est
pas à Rome, paraît-il!
LA PRINCESSE.--Ah! Bah!
ATTAVANTI.--Oui... Trivulce vient de me l'apprendre. =(Appelant Trivulce
qui a cédé sa place à la table de jeu.)= Trivulce!
TRIVULCE, =descendant, entre le marquis et la princesse.=--Marquis...
ATTAVANTI.--Dites à madame, je vous prie, ce que vous savez de la
marquise.
TRIVULCE.--La marquise, princesse, est à Frascati.
LA PRINCESSE.--Un jour de fête?
TRIVULCE.--Votre Excellence n'ignore pas' l'évasion de son frère?
LA PRINCESSE.--Certes.
TRIVULCE.--La marquise a pensé que, dans de telles circonstances, il
n'était pas décent à elle de paraître ici, ce soir, et m'a chargé
d'offrir à la reine des excuses que Sa Majesté a bien voulu agréer.
ATTAVANTI.--Sa Majesté est trop bonne. C'est précisément par sa présence
que la marquise devait protester contre l'insolente évasion de monsieur
son frère, afin de bien établir qu'elle n'y est pour rien... ni moi non
plus; moi surtout.
LA PRINCESSE.--Personne ne le croira, marquis!...
TRIVULCE.--On vous connaît trop!
ATTAVANTI.--Je l'espère!... Mais si Trivulce faisait son devoir, il
irait de ce pas à Frascati, et ramènerait la marquise cette nuit même,
pour qu'elle parût au moins au souper.
TRIVULCE.--Ma foi, marquis, tentez-le vous-même, car, pour moi, je n'y
réussirais pas.
ATTAVANTI.--C'est donc, mon cher, que vous n'avez sur ma femme aucun
empire, et c'est bien ridicule, vous en conviendrez!...
=Il lui tourne le dos, et Trivulce s'éloigne un peu honteux. La princesse
s'assied sur ce canapé, entourée de courtisans.=
TRÉVILHAC, =à mi-voix, à Capréola descendu à gauche.= Comme discussion de
ménage, on ne trouvera pas mieux!
UN MONSIGNOR, =qui joue à la table du milieu, à Attavanti.=--Eh bien,
marquis, voici de glorieuses nouvelles.
ATTAVANTI, =allant à lui, à l'adresse de tous, qui
l'écoutent.=--Admirables, monsignor!... Du reste, de toutes parts!...
Ainsi, je reçois des lettres de Naples... on ne peut plus
satisfaisantes. La terre de labour est absolument pacifiée par le
colonel Pezza.
TRÉVILHAC.--Pardon... le colonel?...
CAPRÉOLA.--Pezza.
ATTAVANTI, =avec complaisance.=--Autrement dit Fra Diavolo!
=Les joueurs de milieu se dispersent.=
TRÉVILHAC.--Le bandit?
ATTAVANTI.--Ah! Oui!... Jadis, il a eu quelques petites affaires. Mais
cela est oublié!... Et, avec ses honnêtes brigands, il a rendu de tels
services à la cause royale, que Sa Majesté l'a fait colonel, baron, et
lui a donné le cordon de Saint-Georges.
TRÉVILHAC, =à lui-même.=--Ce n'est pas celui-là que je lui aurais donné.
ATTAVANTI, =gagnant la droite.=--Très bonnes nouvelles également de Sa
Majesté qui a pêche un esturgeon de grosseur fabuleuse.
TOUS, =avec satisfaction.=--Ah!
ATTAVANTI.--...De lady Hamilton, plus en beauté que jamais... et de
l'amiral Nelson, en ce moment à Malte, que les Anglais occupent
provisoirement.
TRÉVILHAC.--Si vous attendez qu'ils vous le rendent!...
ATTAVANTI, =assis à la table de milieu, abandonnée par les joueurs.=--En
somme, la guerre est finie!... Joubert tué, Macdonald disparu, Masséna
terrassé, Bonaparte en miettes, Moreau dans une position
épouvantable!... =(Il indique un champ de bataille sur la table, entourée
par les joueurs.)= M. de Mêlas va le prendre en flanc, M. de Kray va le
prendre en tête, M. de Reuss va le prendre en queue!... Avant quinze
jours, nous aurons culbuté les Français dans le Rhin.
TRÉVILHAC, =agacé, entre ses dents.=--Culbuté, culbuté!... On ne culbute
pas les Français comme cela.
=Mouvement de surprise.=
ATTAVANTI.--Plaît-il?
TRÉVILHAC. =à haute voix.=--Ne dirait-on pas que Monsieur n'a qu'à sortir
son ventre pour que les Français détalent comme des lapins.
ATTAVANTI.--Permettez!
TRÉVILHAC.--Mais non, monsieur, précisément... Je ne permets pas!
=Il lui tourne le dos et remonte par la gauche.=
ATTAVANTI, =ahuri, debout.=--Moi qui croyais lui faire plaisir!
TOUS.--Oui!
ATTAVANTI.--Ces Français sont tous fous!