GENNARINO, EUSEBE, sacristain.
=Gennarino dort étendu tout de son long sur l'échafaudage. Eusèbe, venu
du fond, s'approche de lui et fait tinter à son oreille un gros
trousseau de clefs.=
EUSÈBE.--Eh! Gennarino!...
GENNARINO, =s'éveillant en sursaut.=--Hein. Plaît-il?
EUSÈBE.--Tu dors?...
GENNARINO, =se frottant les yeux.=--Oui!... Je dors un peu.
EUSÈBE.--Paresseux!... Je vais en faire autant, du reste... C'est
l'heure de la sieste. Il est temps de fermer les portes... Où est ton
patron?
GENNARINO.--Il est allé jusqu'au quartier des Juifs, acheter une étoffe
pour sa peinture.
EUSÈBE.--Voilà bien de mon Français, qui court les rues de Rome, au mois
de juin, par la grande chaleur du jour, et qui m'oblige à l'attendre.
GENNARINO, =debout.=--Le seigneur Mario Cavaradossi n'est pas Français,
père Eusèbe. Il est Romain, comme vous et moi, et de vieille famille
patricienne, s'il vous plaît.
EUSÈBE.-Bon, je sais ce que je dis... S'il est Romain par son père, que
j'ai bien connu dans ma jeunesse, il est plus Français encore par sa
mère, une Parisienne! En voilà bien la preuve. Si ton maître était un
véritable Italien, travaillerait-il à l'heure où tout Romain qui se
respecte est occupé à faire un somme?
GENNARINO, =préparant la palette.=--Son Excellence prétend qu'il n'est pas
d'heure plus favorable au travail que celle-ci, où, les portes étant
closes, il n'est plus distrait par les Anglais visiteurs, et leurs
ciceroni bavards, par le bourdonnement des prières, le chant des
cantiques et les sons des orgues; et que, dans cette solitude et cette
fraîcheur silencieuse de l'église, il se sent plus libre, plus inspiré,
plus en verve!...
EUSÈBE, =grommelant.=--Oui, pour recevoir les visites de certaine dame.
GENNARINO, =de même.=--Vous dites?
EUSÈBE.--Rien!... Après tout, c'est un généreux seigneur. Il ne quitte
jamais la place sans me glisser dans la main trois ou quatre Pauli, en
témoignage de son estime. Je regrette seulement, Gennarino, que le
cavalier Cavaradossi n'ait pas des sentiments plus religieux.
GENNARINO, =confirmant.=--Oh! ça!...
EUSÈBE.--Car, enfin, je ne l'ai jamais vu assister aux offices, ni
marier sa voix à la nôtre à l'heure des vêpres... et, depuis qu'il
travaille à cette chapelle, il ne s'est pas confessé une seule fois, pas
même au saint jour de Pâques.
GENNARINO.--C'est pourtant vrai, père Eusèbe.
EUSÈBE.--Un jacobin, Gennarino... un pur jacobin. Il a de qui tenir,
d'ailleurs. Le papa Cavaradossi passait déjà pour philosophe. Il avait
longtemps vécu à Paris, dans la fréquentation de l'abominable Voltaire,
et autres malfaiteurs de la même bande... Prends garde, Gennarino, que
le contact de l'impie ne te mène droit en enfer.
GENNARINO, =bâillant=.--Pensez-vous, père Eusèbe, que l'on y dorme, en
enfer?
EUSÈBE.--Si l'on y dort!...
GENNARINO.--Oui...
EUSÈBE.--Au fait... y dort-on? J'avoue, garçon, que ta question me prend
au dépourvu. Il faut que j'interroge sur ce point le père Caraffa,
lumière de notre Eglise... Toutefois, je pencherais plutôt pour
l'insomnie, qui est un supplice bien fait pour les damnés.
GENNARINO, =de même.=--Oh! Oui!
EUSÈBE.--Tu devrais au moins corriger un peu ce que la conduite de ton
maître a de répréhensible, en lui suggérant l'idée d'offrir pour le
sacrifice de la messe quelques flacons de ce marsala que je vois dans ta
corbeille.
GENNARINO.--Ce n'est pas du marsala,... c'est du gragnano.
EUSÈBE, =tirant le flacon et l'examinant.=--Tu m'étonnes, mon enfant... A
la couleur, je parierais pour du marsala.
=Il débouche et flaire=
GENNARINO.--Vous perdriez, père Eusèbe.
EUSÈBE, =versant le vin dans un gobelet.=--Parbleu, j'en aurai le coeur
net.
=Il l'avale d'un trait.=
GENNARINO, =sautant à terre.=--Hé là donc!
EUSÈBE, =faisant claquer sa langue.=--Tu as raison, mon fils,... c'est du
gragnano, et du meilleur.
GENNARINO, =lui arrachant le flacon.=--Et puis le patron dira que c'est
moi!
=Il rince le gobelet.=
EUSÈBE.--Bon!... Il est trop amoureux pour y prendre garde. =(Il regarde
l'heure à sa montre.)= D'ailleurs, il me doit bien ce dédommagement pour
le temps qu'il me fait perdre à ne pas dormir.
GENNARINO, =remettant le flacon et le gobelet dans la corbeille.=--Il se
sera arrêté à voir tes préparatifs de la fête au palais Farnèse.
EUSÈBE.--Cette fête-là n'est pas pour le charmer, puisqu'elle célèbre
une nouvelle victoire de nos armes sur les troupes françaises.
GENNARINO.--Quelle victoire?
EUSÈBE.--Bon Dieu! se peut-il que tu n'aies pas entendu parler de la
reddition de Gênes?
GENNARINO.--Vaguement.
EUSÈBE.--C'est-à-dire que le chevalier te laisse volontairement dans
l'ignorance de nos triomphes... Sache, donc, enfant, que les Français
sont battus sur tous les points, et que le général Masséna, enfermé dans
Gênes, a dû capituler et céder la ville aux troupes de Sa Majesté
Impériale.
GENNARINO.--Ah!
EUSÈBE, =tirant un journal.=--Voici d'ailleurs ce que dit la gazette!...
Ecoute ceci, mon garçon, =(il lit)= _Nous recevons de nouveaux détails sur
la reddition de Gênes... Le général Masséna est sorti de la ville avec
huit mille hommes seulement, plus ou moins éclopés et hors d'état de
tenir la campagne. Le général Soult, prisonnier, est grièvement blessé.
Les trois quarts des généraux, colonels, officiers français de tout
grade, sont captifs comme lui ou blessés, ou morts. C'est un affreux
désastre pour ces bandes indisciplinées qui s'intitulent effrontément
l'armée française..._ Et ceci à la suite, =(il lit.)= _Sa Majesté
Napolitaine la reine Marie-Caroline, auguste fille de l'impératrice
Marie-Thérèse, soeur de l'infortunée Marie-Antoinette, digne et
glorieuse épouse de Sa Majesté Napolitaine-Ferdinand IV, notre
victorieux protecteur, est venue tout exprès de Livourne où elle était
de passage, allant à Vienne, pour donner, ce soir 17 juin, une grande
fête au palais Farnèse, en l'honneur de cette victoire... Il y aura
concert suivi de bal, avec illumination a giorno, sur la place Farnèse,
et musique à tous les carrefours avoisinant le palais. On ne pourra
regretter à cette solennité vraiment patriotique, que l'absence de Sa
Majesté Ferdinand retenu à Naples par l'obligation d'y effacer les
derniers vestiges de l'infâme République parthénopéenne. Ajoutons qu'aux
dernières nouvelles, M. de Mêlas concentrait toutes ses troupes à
Alexandrie. Avant peu, nous pourrons fêter une dernière et décisive
victoire..._ Avec M. de Mêlas, Gennarino, cela n'est pas douteux... Il y
a bien ce petit général Bonaparte qui serait, dit-on, à Milan; mais
prendrais-tu ce général Bonaparte au sérieux, Gennarino?
GENNARINO.--Moi, je ne sais pas: mais le patron, oh! oui!
EUSÈBE.--Voilà encore de mon jacobin! Passe pour l'ancien Bonaparte, le
vrai... Mais celui-là qui est faux...
GENNARINO.--Faux?
EUSÈBE.--Parfaitement. Je tiens de source certaine, que le général
Bonaparte est mort en Egypte, noyé dans la mer Rouge comme Pharaon, et
que celui-ci n'est autre que son frère Joseph que l'on donne pour le
défunt, afin d'inspirer confiance aux soldats français, si découragés
qu'ils refusent de se battre!
GENNARINO.--Ainsi. Voyez!.
EUSÈBE.--Oui, mon garçon, voilà où ils en sont à Paris. Et ce n'est pas
tout. Sais-tu ce qu'il a imaginé, ce farceur-là?...
GENNARINO.--Joseph?
EUSÈBE.--Joseph!... Il fait courir, le bruit qu'il a franchi les Alpes
avec tous ses canons!... Les Alpes!... Non!... C'est à mourir de rire...
GENNARINO.--Voici le patron!